‹ 1815 (volume 2)Chapitre 138 sur 271 · Grouchy, Relat. suce, 19, et Appendice I · texte numérisé non relu

Grouchy, Relat. suce, 19, et Appendice I

Milhaud. En l'absence du major-général, qui était encore au quartier-impérial de Fleurus \ il dicta à Bertrand un ordre pour Grouchy, enjoignant à celui-ci de diriger sans retard sur Marbais ces trois divisions de cavalerie2.

Peu d'instants après (il pouvait être onze heures et demie ou onze heures trois quarts), l'empereur crut devoir développer et préciser par écrit les instructions verbales qu'il venait de donner au maréchal Grouchy3. Soult n'était pas encore arrivé. Bertrand prit de nouveau la plume et écrivit sous la dictée de l'empereur : « Rendez-vous à Gembloux avec les corps de cavalerie des généraux Pajol et Exelmans, la cavalerie légère du 4e corps, la division Teste et les 3e et 4e corps d'infanterie. Vous vous ferez éclairer dans la direction de Namur et de Maèstricht, et vous poursuivrez l'ennemi. Eclairez sa marche et instruisez-moi de ses mouvements de manière que je puisse pénétrer ce qu'il veut

1. Notes manuscrites du colonel Baudus : « Le major-général, qui n'avail pas fini d'expédier les ordres lorsque Napoléon monta à cheval (pour aller à Ligny), resta encore assez longtemps à Fleurus, et n'arriva sur le champ de bataille qu'au moment où la tète des colonnes du maréchal Grouchy allait s'engager dans la direction qui leur avait été donnée. »

2. Ordre à Grouchy, Ligny, 17 juin, « dicté par l'empereur au Grand- Maréchal en l'absence du major-général. » (Arch. Guerre.)

3. Des historiens assurent que c'est la réception d'un rapport du généra. Berton qui engagea Napoléon à donner de nouvelles instructions à Grouchy, et ils citent comme unique référence la brochure de ce général. Or, dans son Précis des Batailles de Fleurus et de Waterloo, Berton dit (p. 47) : « J'appris là (près de l'Orneau) que l'armée prussienne se retirait par Wavres, et qu'il y avait encore beaucoup de monde à Gembloux. J'enrendis compte, et je reçus l'ordre de me porter de suite sur Gembloux. J'étais devant cette ville à 9 heures du matin. » Il en rendit compte, non point à Napoléon, mais à Exelmans, et c'est à la suite de ce rapport qu'Exelmans porta tous ses dragons à Gembloux et informa Grouchy du mouvement, au moment de l'opérer. (Lettre précitée d'Exelmans à Grouchy.) Grouchy à son tour en instruisit Napoléon, mais entre 9 et 10 heures du malin. L'empereur ne reçut donc aucun rapport de Berton. Jamais un simple général de brigade n'envoyait directement des rapports à l'empereur, à moins qu'il n'eût été chargé par lui d'une mission déterminée.

faire. Je porte mon quartier-général aux Quatre- Chemins, où ce matin étaient encore les Anglais. Notre communication sera donc directe parla route pavée de Namur. Si l'ennemi a évacué Namur, écrivez au général commandant la 2e division militaire à Charlemont de faire occuper cette ville par quelques bataillons de garde nationale. Il est important de pénétrer ce que veulent faire Blucher et Wellington et s'ils se proposent de réunir leurs armées pour couvrir Bruxelles et Liège en tentant le sort d'une bataille. Dans tous les cas, tenez constamment vos deux corps d'infanterie réunis dans une lieue de terrain, ayant plusieurs débouchés de retraite ; placez des détachements de cavalerie intermédiaires pour communiquer avec le quartiergénéral1. »

1. Au maréchal Grouchy, Ligny, 17 juin, « dicté par l'empereur au Grand-Maréchal en l'absence du major-général ». (Arch. Guerre. Armée du Nord.)

Celte lettre, non plus que la précédente, écrite également par Bertrand, ne portent pas d'indication horaire ; mais il est aisé de démontrer qu'elles furent écrites l'une et l'autre entre onze heures et demie et midi, c'est-à-dire entre le moment où Grouchy quitta Napoléon après avoir reçu l'ordre verbal et le moment où Soult rejoignit l'empereur en avant de Ligny.

1° Dans sa réponse aux propres questions de Grouchy l'aide de camp Bella dit (Ilelat. suce, Appendice IV, 41) : « L'empereur vous fit écrire, peu de temps après que vous l'aviez quitté, de marcher vers Gembloux. Cette lettre était de la main du général Bertrand. »

2° La mention portée sur les deux lettres écrites par Bertrand : en l'absence du major-général, prouve que si Napoléon les a, par dérogation, dictées au Grand-Maréchal, c'est faute de pouvoir les faire écrire par Soult, qui ne l'avait pas encore rejoint. Le colonel Baudus, aide de camp de Soult (notes manuscrites, comm. par de Montenon), dit en effet : « Le major-général, qui n'avait pas fini d'expédier les ordres lorsque Napoléon monta à cheval, resta encore assez longtemps à Fleurus. »

Reste à fixer l'heure à laquelle Grouchy quitta l'empereur et l'heure à laquelle Soult rejoignit celui-ci :

Le rapport du général prussien von Grôben, adressé vers midi de Tilly à "Wavres (cité par von Ollech, 160) porte : « Une quantité de troupes est en mouvement sur la route de Fleurus dans la direction de Gembloux. » (Ces troupes sont celles de Grouchy.) — Le général Rogniat, commandant le génie de l'armée, dit (Réponse aux notes critiques de Napoléon, 270) : « L'armée quitta le champ de bataille de Ligny en deux colonnes, entre 11 heures etmidi. Je puis l'attester comme témoin oculaire. » —Baudus (notes

D'après cette lettre, le maréchal Grouchy devait : 1° concentrer toutes ses forces à Gembloux, point intermédiaire entre Namur, Liège et Wavre ; 2° s'éclairer vers Namur et Maëstricht, directions de retraite de l'ennemi probables mais non certaines ; 3° se mettre sur les traces des Prussiens et pénétrer leurs desseins en les poursuivant; 4° savoir si Blucher avait pour objectif de se réunir aux Anglais. — Sans doute, l'empereur ne traçait pas à son lieutenant, autant qu'il l'aurait fallu, la conduite à tenir dans toutes les éventualités; mais il ne pouvait douter que Grouchy, qui par sa position même, sur le flanc de l'armée, était manifestement destiné à la couvrir contre un retour offensif, ne manœuvrât de façon à s'en faire le bouclier.

Napoléon avait pourvu à Blucher. Restait Wellington. Il fit écrire à Ney par Soult, qui venait de rejoindre l'état-major impérial, qu'il eût à atta-

précitées) dit que, lorsque Soult se rendit de Fleurus àLigny (où il arriva un peu avant midi, comme je le démontre plus loin), il vit les colonnes de Grouchy en marche.

Donc Grouchy avait reçu l'ordre verbal et quitté l'empereur pour exécuter cet ordre, entre onze heures et onze heures et demie.

D'autre part, il est évident que Soult rejoignit Napoléon au moulin de Bussy un peu avant midi, puisque l'ordre qu'il écrivit d'après les instructions de l'empereur au maréchal Ney porte : en avant de Ligny, 17 juin, midi. (Arch. Guerre. Armée du Nord.)

J'ajouterai, à titre de simple curiosité, que la lettre de Bertrand à Grouchv précisant les ordres verbaux, laquelle, je le répète, n'a point d'indication horaire dans la copie des Archives de la Guerre, porte, dans la Relation succincte de Grouchy : « Vers 3 heures. » C'est là une interpolation des plus condamnables.

On sait d'ailleurs que Grouchy ne retrouva cette lettre si importante et si décisive et ne la publia (en 1843) qu'après qu'elle eût été produite au débat par Pascallet dans sa Notice biographique sur le maréchal Grouchy. (Paris, 1842.) En 1819, Grouchy écrivait imperturbablement : « Telles sont] mot pour mot, les seules dispositions (les ordres verbaux) qui m'aient été communiqués, les seuls ordres que j'aie reçus! » (Observ., 13.) Et encore (p. 30) : « Si je ne publie pas les ordres que j'ai reçus, c'est qu'ils ne me furent transmis que verbalement. » En vérité, on ne saurait manquer de mémoire avec plus d'à-propos !

quer les Anglais sur-le-champ, et que lui-même allait le secondera II était midi. Les têtes de colonnes devaient avoir atteint Marbais. L'empereur remonta à cheval et prit la route des Quatre- Bras, où marchaient, ardents à combattre, les soldats de Lobau, toute la garde, les divisions Domon et Subervie et les cuirassiers de Milhaud.

Napoléon, Soult, Grouchy, tout l'état- major pensaient que les Prussiens faisaient retraite vers la Meuse; c'était vers la Dyle. La veille, à la nuit close, tandis que leurs troupes se ralliaient entre la route de Namur et la Voie romaine, Zieten, Pirch Ier, et d'autres généraux, ne recevant plus aucun ordre, étaient accourus à Brye; ils croyaient y trouver Btùcher. En ce moment, les dragons, qui avaient ramassé le feld-maréchal sur le champ de bataille, l'amenaient tout meurtri de sa chute et à demi évanoui dans une chaumière de Mellery. Son étatmajor n'avait aucune nouvelle de lui ; on ignorait s'il était prisonnier ou libre, mort ou vivant. La

1. Soult à Ney, en avant de Ligny, 17 juin, à midi (cité par le duc d'Elchingen, Docum. inédits, 44) : « L'empereur vient de faire prendre position à Marbais à un corps d'infanterie et à la garde impériale. Sa Majesté me charge de vous dire que son intention est que vous attaquiez les ennemis aux Quatre-Bras pour les chasser de leur position, et que le corps qui est à Marbais secondera vos opérations. Sa Majesté va se rendre à Marbais, où elle attend vos rapports avec impatience. »

Cette fois, l'ordre est formel. Il ne s'agit plus pour Ney, comme il était prescrit dans la lettre de Soult, de 8 heures du matin, de prendre position aux Quatre-Bras, s'il n'y a qu'une arrière-garde et d'attendre, en prévenant l'empereur, si l'armée anglaise est là tout entière. Maintenant, quoi qu'il ait devant lui, Ney doit attaquer.

Comme on voit, cette lettre à Ney, datée de Lignxj, midi, est écrite par Soult. Ce n'est plus Bertrand qui tient la plume, comme pour les deux ordres à Grouchv.

consternation régnait; tous les regards se fixaient, anxieux, sur Gneisenau, à qui, Blùcher absent, appartenait le commandement en raison de son ancienneté de grade. Quel parti allait-il prendre? Voudrait-il abandonner ses lignes de communications sur Namur pour tenter de nouveau de se réunir aux Anglais par une marche parallèle? Se résignerait-il, pour se replier sur sa base d'opérations, à laisser Wellington seul contre l'armée française et à bouleverser le plan de campagne arrêté depuis deux mois? Gneisenau se tenait à cheval au milieu du chemin qui rejoint au nord de Brye la route de Namur ; à la clarté de la lune, il consultait malaisément sa carte. Après un court examen, il dit : « — En retraite sur Tilly et Wavre '. » Quelques jours plus tard, Wellington écrivit emphatiquement au roi des Pays-Bas : « Ce fut le moment décisif du siècle2. » De môme, les historiens militaires allemands ont exalté la retraite sur Wavre à l'égal des plus belles conceptions stratégiques. Il faut en rabattre. Cette détermination marque chez Gneisenau la fermeté dans les revers et l'intelligence des nécessités de la guerre ; mais quand il prescrivit ce mouvement, il n'en prévoyait certainement pas les immenses conséquences. Il n'avait pas dès alors le projet de rejoindre l'armée anglaise pour couvrir Bruxelles. S'il pensait qu'à Wavre les Prussiens pourraient se retrouver en rapport d'opérations avec les Anglais, il n'étail

1. Rapport de Gneisenau au roi de Prusse. Wavre, 17 juin, 2 heures. (Cité par von Ollecu, Geschichte des Feldzuges von 1815, 162, sqq.) Wagner, Plan des Batailles, IV, 4G. Damitz, Camp, de 1815, I, 143. Von Ollech, 155- 157. Delbrûck, Bas Leben des Grafen von Gneisenau, II, 191.

2. Rapport de Wellington au roi des Pays-Bas (19 et 20 juin) dont la copie fut envoyée le 24 juin au roi de Wurtemberg. (Cité par Pfister. Ans aem Lager der Verbùndeten 1814 und 1815, 371.)

nullement assuré que se présenterait cette circonstance, qui était subordonnée à la ligne de retraite que choisirait Wellington et à d'autres éventualités encore. Il ne comptait pas, en tout cas, reprendre l'offensive trente-six heures après sa défaite { . C'est surtout comme position d'attente, comme point de concentration, qu'il indiqua Wavre, dont la Dyle rendait la défense facile. Le mouvement n'était pas si audacieux que les Allemands l'ont prétendu. Si Gneisenau abandonnait ses lignes de communications sur Namur et Liège, il allait s'en ouvrir de nouvelles par Tiriemont et Louvain sur Macstricht, Cologne, Wezel, Munster, Aix-la-Chapelle. Dès la matinée du 17 juin, on envoya des estafettes dans ces diverses places pour en faire venir des munitions, et l'ordre fut transmis à Liège de diriger le parc de siège sur Maëstricht2. Gneisenau n'avait donc point « rompu les ponts derrière lui», comme le dit le général von Ollech3, ou plutôt il les avait rompus, mais avec la certitude d'en établir d'autres le lendemain.

Les corps de Zieten et de Pirch Ier vinrent bivouaquer entre Tilly, Mellery et Gentinnes ; trois bataillons de Jagow restèrent en grand'garde à Brye, sous le commandement du quartier-maître général Grolemann. L'avis de la retraite sur Wavre fut envoyé à Thielmann, qui avait replié ses troupes au nord de Sombreffe, tout en continuant d'occuper cette position par un fort détachement, et à Buiow

1. Même après que Wellington eut pris position à Waterloo et eut demandé à Blùcher de le seconder, Gneisenau, comme on le verra plus loin, hésita beaucoup à engager l'armée prussienne dans celte nouvelle opération. — Dans son rapport au roi de Prusse du 17 juin (précité), Gneisenau ne laisse nullement entendre qu'il ait prescrit la retraite sur Wavre en vue d'une action ultérieure de concert avec Wellington.

Page 1