DISCUSSION ENTRE GÉRARD ET G ROUCHY
Grouchy remit cette lettre au major La Fresnaye, ancien page de Napoléon, qui partit aussitôt '. Quant au maréchal, désormais libre d'inquiétudes, et se croyant une journée entière devant lui pour prendre une détermination, il se mit tranquillement à déjeuner.
Il en était aux fraises (manger des fraises n'est point d'ailleurs un cas pendable même un matin de bataille), lorsque Gérard, qui avait devancé de deux ou trois kilomètres la tête du 4e corps, entra dans la pièce où il déjeunait2. Peu après fut introduit le colonel Simon Lorière, chef d'étatmajor de Gérard. En se promenant dans le jardin du notaire Hollërt, il avait entendu le canon gronder au loin ; il s'empressait d'en informer ses chefs. Il était un peu plus de onze heures et demie. Grouchy et Gérard descendirent dans le jardin. Le général Baltus, commandant l'artillerie du 4e corps, le général Yalazé, commandant le génie, l'inspecteur aux revues Denniée s'y trouvaient avec de nombreux officiers d'état-major, tous très attentifs au bruit de la canonnade. Plusieurs d'entre eux étaient agenouillés, l'oreille contre terre, pour s'assurer de
« l'ancien officier », il les avait mal résumés dans sa lettre. Manifestement, le 18 juin, à 11 heures du matin, Grouchy croyait que la masse de l'armée prussienne était concentrée vers la Chyse. 11 ne pouvait d'ailleurs croire autre chose, puisque, malheureusement, il regardait « comme positifs » les renseignements qu'il venait de recevoir et qui portaient : « La masse est campée sur la plaine de la Chyse. »
1. Grouchy à Napoléon (Walhain), 18 juin, 11 heures du matin, et Rosieren, 19 juin. (Arch. Guerre.) Déclaration précitée du major La Fresnaye. (Ilelat. suce, App. IV, 3.)
2. Gérard à Simon Lorière, 10 août 1819. Simon Lorière au général Hulot, 16 août 1819. (Arch. Guerre.) Gérard au colonel de Grouchy. {Quelques Docum., 24.) Cf. Grouchy, lielat. suce, 33. Lefol, Souvenirs, 7G.
la direction ^. Gérard écouta quelques instants et dit :
« — Je crois qu'il faut marcher au canon2. »
Grouchy objecta que ce n'était vraisemblablement qu'une affaire d'arrière-garde 3. Mais le feu devint plus vif et plus nourri. « Le sol en tremblait, » rapporte Simon Lorière. On ne pouvait plus douter que deux armées fussent aux prises. Vers l'ouest, des nuages de fumée s'élevaient à l'horizon.
« — La bataille est à Mont-Saint-Jean, dit un paysan que Valazé avait pris comme guide. On serait là en quatre ou cinq heures de marche. »
Le notaire Hollërt, appelé par Gérard, confirma les paroles du guide :
« — C'est sur la lisière de la forêt de Soignes, dit-il. Il y a d'ici environ trois lieues et demie. »
« — Il faut marcher au canon, » répéta Gérard.
« — Il faut marcher sur le canon, » dit à son tour le général Valazé 4.
Grouchy a reconnu qu'il était « vexé » d'entendre ses subordonnés lui donner publiquement un avis5. C'était une raison pour lui de ne le point écouter. Il en avait une autre, la crainte de la responsa-
1. Simon Lorière au général Hulot, 16 août 1819. Gérard à Lorière, 10 août 1819. Déclaration du capitaine d'artillerie Thouvenin, attaché à l'état-major du 4e corps. (Arch. Guerre, Armée du Nord à la date du 18 juin.) Lettre de Denniée et rapport de Simon Lorière (cités par Gérard, Quelques Documents, 12, 13 et 18). Lettre de Valazé (citée par Gérard, Dernières Observations, 31). Gérard au colonel de Grouchy. {Quelques Documents, 24.) Cf. Grouchy, Rapport à Napoléon, Rosieren, 19 juin. (Arch. Guerre.)
2. Lettre de Valazé, citée par Gérard. {Dernières Observât., 31.) Gérard au colonel de Grouchy. {Quelques Docum., 24.) Cf. Grouchy, Rapport à Napoléon, Rosieren, 19 juin, et Relat. suce, 33.
3. Questionnaire de Grouchy et réponse de Bella. (Grouchy, Relat. suce., Append. IV, 43-44, 49-50.) Grouchy, Fragm. histor., 26.
4. Rapport de Simon Lorière (cité par Gérard, Quelques Documents, 12-13). Lettres précitées de Valazé et de Denniée. Cf. rapport de Grouchy à Napoléon, Rosieren, 19 juin. (Arch. Guerre.)
5. Questionnaire de Grouchy. (Grouchy, Relat, suce, App. IV, 45.)