‹ 1815 (volume 2)Chapitre 177 sur 271 · Gourgaud, 85. Napoléon, Mém · texte numérisé non relu

Gourgaud, 85. Napoléon, Mém

bien plus utiles dans la grande bataille qu'on allait livrer à l'armée anglaise, si ferme, si opiniâtre, si redoutable. Comme chef détat-major de Lefebvre, Soult avait emporte d'assaut, le 9 juillet 1794, ce môme plateau de Mont-Saint-Jean et avait rejeté de la foret de Soignes les Impériaux dans Bruxelles. Mais il savait l'infanterie anglaise tout autrement résistante que l'infanterie autrichienne. Aussi, dans la soirée précédente, avait-il déjà conseillé à l'empereur de rappeler une partie des troupes mises sous les ordres de Grouchv. Le matin, il réitéra son avis. Napoléon, impatienté, lui répliqua brutalement : « — Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et, moi, je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes, et que ce sera l'affaire d'un déjeuner. » « — Je le souhaite, » dit Soult1.

Peu après, Reille et Jérôme entrèrent au Caillou. L'empereur demanda à Reille son sentiment sur l'armée anglaise que ce général devait bien connaître, l'ayant si souvent combattue en Espagne. Reille répondit : « — Bien postée comme Wellington sait le faire, et attaquée de front, je regarde l'infanterie anglaise comme inexpugnable en raison de sa ténacité calme et de la supériorité de son tir. Avant de l'aborder à la baïonnette, on peut s'attendre que la moitié des assaillants sera abattue. Mais l'armée anglaise est moins agile, moins souple, moins manœuvrière que la nôtre. Si l'on ne peut la vaincre par une attaque directe, on peut le faire par des manœuvres. » Pour Napoléon,

1. Notes manuscrites de Baudus, aide de camp de Soult (comm. par M. de Montenon, son petit-fils).

qui n'avait jamais en personne livré bataille rangée aux Anglais, l'avis d'un vétéran des guerres d'Espagne était bon à méditer. Mais, irrité peutêtre que Reille eût si librement parlé, au risque de décourager les généraux qui écoutaient, il parut n'y accorder aucune importance. Il rompit l'entretien par une exclamation d'incrédulité ^.

Le temps s'était éclairci, le soleil brillait ; un vent assez vif, un vent ressuyant, comme on dit en vénerie, commençait à souffler2. Des officiers d'artillerie rapportèrent qu'ils avaient parcouru le terrain et que bientôt les pièces pourraient manœuvrer3. Napoléon demanda ses chevaux. Avant de partir, il reçut avec bonté le fermier Boucqueau revenu de Plancenoit, lui et sa famille, à la nouvelle que l'empereur était au Caillou. Le vieillard se plaignit d'avoir été pillé la veille par les traînards ennemis. Napoléon, l'air absorbé, semblait penser à toute autre chose qu'à ces doléances. Il finit par dire : « — Soyez tranquille, vous aurez une sauvegarde. » Gela ne paraissait pas superflu, car le quartier-impérial devait quitter le Caillou dans la

1. Ségur, Mélanges, 273. — Thiers qui, comme Ségur, tenait sans doute ce récit de Reille lui-même, rapporte l'anecdote à peu près dans les mêmes termes (XX, 180-181). Mais il ajoute que Napoléon répondit : « Je sais que les Anglais sont difficiles à battre en position; aussi vais-je manœuvrer. » Pour une raison ou pour une autre, on ne manœuvra pas.

Le duc d'Aumale, qui avait aussi connu Reille, m'a conté la chose différemment. Reille n'aurait rien dit à Napoléon, mais il aurait parlé à d'Erlon du danger qu'il y aurait à attaquer les Anglais de front. D'Erlon ayant conseillé de retourner près de l'empereur pour lui faire cette observation, Reille aurait répondu : « — A quoi bon ? Il ne nous écouterait pas! »

2. Drouot, discours à la Chambre des Pairs {Moniteur, 24 juin). Notes manuscrites de Baudus. Heymès, Relat., 19. Souvenirs d'un ex-officier (du 45"), 284. Colonel Lemonnier, Campagnes, 375. Pétiet, Souvenirs, 212.

Mêmes témoignages chez les Anglais: « Vers 7 heures, le temps s'éclaircit, » dit Hervey, aide de camp de Wellington. (Nineteenth Century, mars 1893.) — « Le matin, le temps s'éclaircit et le soleil parut comme pour éclairer la victoire des Anglais, » dit Siborne, qui anticipe.

3. Napoléon, Mém., 125. Cf. Gourgaud, 8fi, et Siborne, 1, 384 : « Le terrain, à midi, était devenu praticable à l'artillerie. »

journée. On disait que Ton coucherait à Bruxelles *. L'empereur, longeant au grand trot le flanc des colonnes qui débouchaient encore de Genappe, se porta en avant de la Belle-Alliance, sur la ligne même des tirailleurs, pour observer les positions ennemies2. 11 avait comme guide un Flamand nommé Decoster. Cet homme tenait un petit cabaret sur le bord de la route entre Rossomme et la Belle- Alliance ; on l'avait pris chez lui à cinq heures du matin et amené à l'empereur qui demandait quelqu'un du pays. Les cartes dont Napoléon se servait dans ses campagnes n'indiquant que d'une façon très générale et très sommaire les mouvements de terrain, il prenait presque toujours un guide. Decoster avait été gardé à vue, car il paraissait vouloir s'échapper; au départ du Caillou, on l'avait hissé et lié sur un cheval de troupe dont la selle était attachée par une longe à l'arçon d'un chasseur de l'escorte. Pendant la bataille, il fit, naturellement, mauvaise figure aux balles et aux boulets. Il s'agitait sur sa selle, détournait la tête, se courbait sur l'encolure de son cheval. L'empereur lui dit à un moment : « — Mais, mon ami, ne remuez pas tant. Un coup de fusil vous tuera aussi bien par derrière que par devant et vous fera une plus vilaine blessure3. » Selon les traditions locales, Decoster, soit imbécillité, soit mauvais vouloir,

1. Conquébau (Boucqueau), la Belle-Alliance, Ode, note 9. — Boucqucau dit que l'empereur quitta le Caillou vers 8 heures et demie ; Zenowicz (Waterloo, 28) dit à 9 heures, ce qui paraît plus probable.

2. Boucqueau, la Belle-Alliance, note 10. Napoléon, Mém., 125. Gourgaud, 8G. Zenowicz, 28.

3. Récit de Decoster, dans la Belntion de la bataille de Mont-Saint-Jean, 4e édition, 1816, p. 249-2.0-252. Boucqueau, note 10.

Dans plusieurs relations, ce Decoster est appelé Lacoste; sa maisonnette existe encore et figure sur plusieurs cartes comme maison d'Ecosse (corruption de Decoster : Decostre, d'Ecosse).

aurait donné pendant toute la journée de faux renseignements. On amena aussi un autre guide à l'empereur, un certain Joseph Bourgeois, du hameau d'Odeghien. Il balbutiait de peur et tenait obstinément les yeux rivés à terre; Napoléon le renvoya. Il disait, quand on lui demandait comment était l'empereur : « — Son visage aurait été un cadran d'horloge qu'on n'aurait pas osé y regarder l'heure *. »

L'empereur demeura assez longtemps devant la Belle-Alliance. Après avoir chargé le général du génie Haxo de s'assurer si les Anglais n'avaient point élevé de retranchements2, il vint se poster à environ quinze cents mètres en arrière, sur un mamelon qui s'élève près de la ferme de Bossomme. On apporta de la ferme une chaise et une petite table, sur laquelle furent dépliées ses cartes. Vers deux heures, quand l'action fut sérieusement engagée, l'empereur s'établit sur une autre éminence, plus rapprochée de la ligne de bataille, à quelque distance du cabaret de Decoster. Le général Foy, qui l'avait reconnu de loin à sa redingote grise, le voyait se promener de long en large, les mains derrière le dos, s'arrêter, s'accouder sur la table, puis reprendre sa marche3.

Au Caillou, Jérôme avait fait part à son frère

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