ENTRÉE EN LIGNE DU CORPS DE BULOW
marche fut lente et rude. Quand on suit le chemin raviné qui descend de Chapelle-Saint-Lambert, traverse à Lasne le ruisseau de ce nom et remonte la côte, non moins abrupte, de l'autre colline, on s'étonne même que l'artillerie prussienne ait pu franchir ce défilé. Il fallait la volonté de Bliïcher. Il était partout, ranimant ses soldats exténués de fatigue et de faim (en marche dès cinq heures du matin, ils n'avaient point mangé depuis la veille), leur prodiguant les encouragements, les appels au devoir, les mots familiers et plaisants. « — Allons, camarades, disait-il à des canonniers qui poussaient aux roues d'une pièce embourbée, vous ne voudriez pas me faire manquer à ma parole { ! »
Sur les quatre heures, ses têtes de colonne atteignirent le bois de Paris (3,500 mètres de Plancenoit). Les divisions Losthin et Hiller s'y établirent sans coup férir; car au lieu d'occuper les avenues du bois, la cavalerie du général Domon s'était bornée à en observer les débouchés2. Dans cette nouvelle position, les Prussiens se trouvaient à couvert. Pour se démasquer, Blûcher aurait voulu attendre les
1° Si Napoléon attaquait le centre oulagauche de l'armée anglaise, les Prussiens se porteraient sur son flanc droit; 2° s'il attaquait la droite anglaise, les Prussiens viendraient la renforcer ; 3° s'il manœuvrait vers Chapelle-Saint- Lambert, les Prussiens soutiendraient le choc et les Anglais s'avanceraient sur son flanc gauche. L'original de cette disposition existe en effet aux Archives de la Guerre de Berlin. Mais des deux lettres de Blûcher que j'ai citées à la page 283 et du rapport même de Bùlow, il ressort manifestement que le feld-maréchal, avant de recevoir la disposition de Mùffling, avait conçu le plan, qu'il exécuta d'ailleurs, qui consistait à attaquer le flanc droit de Napoléon avec la moitié de son armée et à seconder la gauche anglaise avec une autre fraction de ses troupes.
1. Varnhagen von Ense, Biographisch Denkmalle, Blûcher, 447. Damitz II, 272. Lettre de Hervey, aide de camp de Wellington. (Nineteenth Centunj, mars 1893.) Wagner, IV, 75.
2. Rapport de Bùlow, cité par von Ollech, 192. — Bûlow et les historiens allemands disent expressément qu'il n'y avait point un seul Français dans le bois de Paris.
deux autres divisions de Bùlow qui étaient encore dans les défilés de la Lasne. Mais les messages de Wellington, l'adjurant de prendre part au combat, devenaient de plus en plus pressants ; il entendait rugir les canons français; il apercevait, dit-on, les cuirassiers en mouvement sur les hauteurs de la Belle-Alliance. Il se détermina à agir avec ce qu'il avait d'hommes4. A quatre heures et demie2, les Prussiens débouchèrent : l'infanterie de Losthin à la droite du chemin de Plancenoit, l'infanterie de Hiller à la gauche, le front couvert par deux régiments de cavalerie et trois batteries légères. Blûcher se hâta de faire canonner les escadrons de Domon3 ; il voulait, dit Mtiffling, avertir et affermir Wellington en même temps qu'empêcher Napoléon d'accabler les Anglais'*.
Domon opposa d'abord l'offensive à l'offensive. Il culbuta les hussards prussiens, fondit sur les batteries. Foudroyé par leur feu et par la fusillade de toute la division Losthin, il se replia lentement, puis, passant en réserve, il démasqua l'infanterie de Lobau, qui avait pris position à cheval sur le chemin de Lasne, à environ une demi-lieue à l'est de la route de Bruxelles. Les divisions Simmer et Jannin, déployées l'une derrière l'autre, se trouvaient là en potence, presque perpendiculairement
1. Rapport de Bùlow. Wagner, IV, 75. Damitz, II, 273. Mùffling, Ans meinem Leben, 263, et C. de W. (Mùffling), 31.
2. Rapport de Bûlow. Damitz, II, 273. Von Ollech, 242. C. de W., 31. Cf. Napoléon, Mém., 146; et Gourgaud, 93-94 : « A 4 heures et demie, le général Domon fit prévenir l'empereur que le corps de Bùlow se mettait en mouvement. »
Clausewitz (der Feldzug von 1815, 128) commet une double erreur en disant que Bùlow occupa les bois dès 3 heures et qu'il attaqua à 6 heures et demie,
3. Ordre de Bûlow, cité par von Ollech, 242. Wagner, IV, 76. Damitz, II, 274.