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IRRUPTION DES PRUSSIENS DE ZIETEN

gades Kruse, Lambert, Kempt, Pack, voient la garde plier. Ils cèdent aussi le terrain conquis et redescendent au pied du coteau, entraînant dans leur retraite la division Marcognet qui a abordé sur le prolongement de leur droite les positions ennemies. Le mouvement de recul gagne toute la ligne de bataille, de la gauche à la droite1. En même temps, les fantassins de Durutte sont attaqués dans Papelotte et dans La Haye par les têtes de colonnes prussiennes débouchant du chemin d'Ohain. On crie : « Sauve qui peut ! Nous sommes trahis ! » Panique trop explicable, si l'on songe à l'état d'esprit des soldats, troublés, possédés depuis trois mois par des craintes de trahison. Tout paraît justifier leurs soupçons. Ils ont vu passer à l'ennemi un général, un colonel, des officiers de tout grade. Parmi leurs cartouches, ils en trouvent qui sont bourrées de son en place de poudre. Ils s'étonnent de tant de mouvements décousus, ils sont rebutés par tant d'assauts sans résultat. Enfin ils attendent le corps de Grouchy, dont on leur a annoncé l'approche, et c'est le corps de Zieten qui survient pour les écraser. La débandade commence, s'accroît. Les Prussiens se ruent à l'assaut, débusquent des fermes les quelques poignées de braves qui tiennent encore malgré la panique et les rejettent dans les ravins. Les débris des quatre divisions de d'Erlon refluent les uns sur les autres, se heurtent, se bousculent, se rompent mutuellement. A l'est de la grande route, dans le creux

1. Discours de Drouot à la Chambre des Pairs. (Moniteur, 24 juin.) Bulletin de l'Armée. (Moniteur, 21 juin.) Notes journalières de Foy. Rapport du général espagnol Alava. Kennedy, 147. Cotton, 154. Lettres d'officiers des brigades Vivian, Maitland et Lambert. (Waterloo Letters, 149, 245, 273, 391, 400.)

du vallon où se croisent les paquets de mitraille anglaise et les boulets prussiens, c'est la plus lamentable confusion K.

Wellington veut achever cette armée blessée à mort. Il pousse son cheval jusque sur le bord du plateau, devant le front de bataille, se découvre et agite son chapeau en l'air. On comprend ce signal. Toutes les troupes se mettent instantanément en marche dans Tordre où elles se trouvent. Sans prendre le temps de se rassembler, les bataillons, les batteries, les escadrons des différentes divisions s'élancent côte à côte2, passant sur les morts, écrasant les blessés sous les pieds des chevaux et les roues des canons. Seules restent sur les positions les brigades Pack, Ompteda et Kielmansegge, et deux ou trois batteries qu'empêchent littéralement de démarrer les carcasses de chevaux et les cadavres amoncelés sur leur front. De la droite à la gauche, Anglais, Hanovriens, Belges, Brunswickois, cavaliers, fantassins, artilleurs, quarante mille hommes ! dévalent en torrents, au son des tambours, des bugles et des pibrochs, dans les premières ombres du crépuscule3. A cette vue,

1. Bulletin de l'Armée. {Moniteur, 21 juin.) Rapport du colonel de Bellina à Davout, 23 juin. (Arch. Guerre.) Relation du général Delort. Petiet, .Souvenirs, 221, 222. Kennedy, 150. Wagner,IV, 80. Damitz, 11,248. Mûffling. Aus meinnn Leben, 215. Von Ollech, 244-245. — Sur les fausses cartouches : Soult à Napoléon et à Davout, Laon, 21 juin. (Registre du major-général.)

Dans sa lettre au duc d'Otrante, Ney dit qu'on ne cria pas : Sauve qui peut! A la gauche où il était, soit; mais à l'extrême droite, le fait paraît certain. D'après le rapport de Mouton-Duvernet à Davout, du 28 juin (Arch. nat. AF. IV, 1938), les lettres précitées de Soult et bien d'autres documents, on ne peut douter que l'opinion générale de l'armée fût qu'on avait été trahi à Waterloo.

2. Lettre de Hervey, aide de camp de Wellington, 3 juillet 1815. {Nineteenth Century, mars 1893.) Rapport du général Alava. Cotton, 146. Colonel Tomkinson, Diary of acavalry officier, 314.

3. « Il était alors 8 heures un quart, » dit Cotton. Le colone Gawler {Waterloo Letters, 295) dit que le soleil était couché (le soleil se couche le 18 juin à 8 heures 3 minutes) quand eut lieu l'attaque générale, et que

marché en ayant de l'armée anglaise 401

effrayante même pour des braves, les derniers échelons d'infanterie font demi-tour et remontent précipitamment, avec presque toute la cavalerie, les noteaux à l'ouest de la Belle-Alliance ; les bataillons de tête, plus immédiatement menacés d'être broyés par l'avalanche, se débandent et s'enfuient. On abandonne la Haye-Sainte, on abandonne le verger d'Hougoumont, on abandonne le bois. Les hussards de Vivian et les dragons de Vandeleur, qui font trouée devant les masses anglaises, sabrent les fuyards au cri féroce : No quarte?*! No quarterKl

le crépuscule commençait sensiblement quand son régiment traversa la route de Bruxelles, ce qui indique à peu près 8 heures et demie.

Le général Byng (Waterloo Letters, 201) donne cet autre renseignement : « Le mouvement général en avant ne commença que dix ou douze minutes après que l'on eut repoussé la garde impériale. » Comme ce mouvement commença après le coucher du soleil, la garde était donc restée sur les positions anglaises jusque vers 8 heures.

1. Rapport de Wellington. Waterloo, 19 juin, et note du même, octobre 1836. (Letters and Dispatches, XII, 478, et Supplementary. X, 513.) Mùffling, Aus meinem Leben, 216. Kennedy, 148. Lettres d'officiers des brigades Somerset, Ponsonby, Dôrnberg, Vandeleur, Grant, Vivian, Royal Artillery, Maitland, Adam, C. et W. Halkett, Kempt et Lambert. (Waterloo Letters, 42, 59, 91, 100-101, 116, 122, 124, 149, 153, 185, 187, 201, 202, 238, 245, 257, 261, 267, 277, 306, 340, 356, 393.) Relation anglaise, 32. Mercer, I, 232. Mauduit, II, 462. Notes journalières de Foy. Relation de Reille. (Arch. Guerre.)

Mùffling et les historiens allemands prétendent que c'est l'intervention de Zieten qui provoqua la déroute. Le capitaine Pringle et les historiens anglais proclament, au contraire, que c'est l'attaque générale de Wellington. Comme ces deux manœuvres furent à peu près simultanées, on pourra discuter longtemps. Cependant il y eut dans la retraite de l'armée française trois mouvements bien distincts, dont le premier et le troisième sont dus aux Anglais seuls. D'abord l'échec de la moyenne garde entraîna le fléchissement de plus des deux tiers de la ligne française. Ensuite l'irruption des Prussiens provoqua la panique et le désordre à la droite (corps de d'Erlon). Enfin la marche en avant de Wellington précipita la déroute à la gauche (corps de Reille et débris de la cavalerie).

Il est donc faux de dire avec Mùffling: « Wellington ne lança ses troupes contre les Français que pour avoir l'air de gagner la bataille sans le secour=des Prussiens. » Si Wellington, à huit heures, fût resté sur ses positions, les Prussiens de Zieten auraient été vraisemblablement contenus. De même, si Zieten n'avait pas attaqué, l'empereur aurait pu résister aux Anglais tant à la Haye-Sainte et sur la roule de Bruxelles que sur les rampes à l'ouest de la Belle-Alliance.

Tandis que la moyenne garde abordai! les positions anglaises, les 2es bataillons du 1er chasseurs, du 2e grenad iers et du 2e chasseurs, avec les généraux Cambronne, Roguet et Ghristiani étaient arrivés près de l'empereur, au pied de la Haye-Sainte. Napoléon s'occupait à les former en colonne d'attaque, un bataillon déployé et deux sur les flancs en colonnes serrées, pour les mener lui-même sur le plateau où « tout allait bien », au dire de Friant, qui en revenait blessé, quand il vit l'écroulement soudain de sa ligne de bataille. Lui aussi sentit alors qu'il était irrémédiablement vaincu. Mais il conserva l'espoir d'organiser la retraite. Sans rien perdre de son sang-froid, il fit rompre la colonne de la vieille garde et établit les trois bataillons, en autant de carrés, à cent mètres environ au-dessous de la Haye-Sainte, le carré de droite sur la route de Bruxelles. Il comptait qu'à l'abri de cette digue l'armée pourrait se rallier et s'écouler1.

Les hussards de Vivian, impuissants à mordre sur ces carrés, les tournent et continuent leurs rouges sillons dans la cohue des fuyards. Ivres de sang, ils s'acharnent au carnage. Un sous-officier du 18e dit à Vivian : « — Nous vous suivrons jusqu'en enfer, si vous voulez nous y conduire. » A la suite des hussards accourent d'autres cavaliers

1. Relation du général Petit. Gourgaud, 102-103. Napoléon, Mém., 1G2, 169. (Il y a quelque confusion et des inexactitudesdans les récits de Sainte- Hélène.) Kennedy, 145. Waterloo Letters, 149, 274, 298. Cf. Bulletin de l'Armée. {Atvnitwir, 21 juin.

ennemis. L'empereur lance ses quatre escadrons de service contre ce nouveau flot de cavalerie qui les submerge *.

Non loin de la route, Ney, à pied, tête nue. méconnaissable, la face noire de poudre, l'uniforme en lambeaux, une épaulette coupée d'un coup de sabre, un tronçon d'épée dans la main, crie avec rage au comte d'Erlon qu'entraîne un remous de la déroute : « — D'Erlon ! si nous en réchappons, toi et moi nous serons pendus! » Le maréchal « ressemble moins à un homme qu'à une bête furieuse ». Ses efforts durant tout ce jour ont excédé l'énergie et les forces humaines. Jamais en aucune bataille, aucun chef, aucun soldat ne s'est tant prodigué. Ney a surpassé Ney! Il a conduit deux fois à l'attaque l'infanterie de d'Erlon, il a chargé quatre fois sur le plateau avec les cuirassiers, il a mené l'assaut désespéré des grenadiers de la garde. Il court maintenant à la brigade Brue (division Durutte), seule troupe de ligne qui se replie en bon ordre et qui est d'ailleurs réduite à l'effectif de deux bataillons. Il arrête les soldats et les jette encore une fois contre l'ennemi, en leur criant : « — Venez voir mourir un maréchal de France ! » La brigade vite rompue et dispersée, Ney se cramponne à ce fatal champ de bataille. Puisqu'il n'y peut trouver la mort, il veut, du moins, ne le quitter que le dernier. Il entre dans un carré de la garde avec le chef de bataillon Rullière, qui a pris l'aigle du 95e des mains mourantes du lieutenant Puthod. Durutte, le poignet droit coupé, le front ouvert, tout

1. Gourgaud, 104. Napoléon, Mém., 162. Lettres d'offioiers de la brigade Vivian. {Waterloo Le****, 181, 182, FBftO

sanglant, est emporté par son cheval dans une charge de cavalerie ennemie ; il galope au milieu des Anglais jusqu'à la Belle-Alliance1.

Les trois hâtai lions de la garde repoussent sans peine la cavalerie. Mais leur formation en carrés, qu'ils sont cependant tenus de conserver pour résister à de nouvelles charges, les met dans un état d'infériorité tactique vis-à-vis de l'infanterie anglaise, en ligne sur quatre rangs. Son feu plus étendu et plus dense hat les carrés de front et d'écharpe. A la mousqueterie se mêle la mitraille des batteries Rogers, Whyniates et Gardiner, qui tirent à soixante mètres. Les masses ennemies foisonnent autour des grenadiers : les brigades Adam et William Halkett, qui s'acharnent surtout contre eux, et les brigades Kempt, Lambert, Kruse, Wincke, Colin Halkett. L'empereur donne l'ordre de quitter cette position intenable. Lui-même, réfléchissant, trop tard peut-être, que, pour arrêter une déroute, il faut non point rester sur le front rompu des troupes qui lâchent pied, mais se porter en arrière afin de les rallier sur une nouvelle position, gagne au galop, avec quelques chasseurs d'escorte, les hauteurs de la Belle-Alliance2.

Les trois bataillons, — ainsi que celui du 3° grenadiers posté à leur gauche, et assailli tour à tour par les dragons anglais, les lanciers noirs de

1. Relation de Durulle. Mauduit, II, 440-442. Souvenirs du lieutenant François-Victor B... — (Arch. de Mézières.) — L'apostrophe de Neyà d'Erlon, rapportée ailleurs en termes plus nobles, m'a été contée plusieurs fois par le général Schmitz, qui tenait ces paroles de Leblanc de Prébois, ancien aide de camp de d'Erlon à l'armée d'Afrique.

2. Relation du général Petit. Gourgaud, 105-10G. Mauduit, II, 427, 438. 444 Lettres d'officiers du Royal Artillery et des brigades Vivian, Adam, Kempt, Lambert. {Waterloo Letters, 149, 185, 187,201,239, 273, 274, 277, 279, 297, 303, 307, 308, 356, 401.) Cf. Note de Wellington, octobre 183(3. (Dispatches, Suppl., X, 513.)

Brunswick, l'infanterie de Maitland et de Mitchel, — rétrogradèrent pas à pas. Réduits à trop peu d'hommes pour rester en carrés sur trois rangs, ils se formèrent sur deux rangs, en triangles, et, baïonnettes croisées, percèrent lentement à travers la foule des fuyards et des Anglais. A chaque pas, des hommes trébuchaient sur les cadavres ou tombaient sous les balles. Tous les cinquante mètres, il fallait faire halte pour reformer les rangs et repousser une nouvelle charge de cavalerie ou une nouvelle attaque d'infanterie1. Dans cette héroïque retraite, la garde marchait littéralement entourée d'ennemis, comme à l'hallali courant le sanglier parmi la meute. Il y avait contact si étroit que, malgré les bruits multiples du combat, on se trouvait à portée de la voix. Au milieu des coups de feu, des officiers anglais criaient de se rendre à ces vieux soldats2. Cambronne était à cheval dans le carré du 2e bataillon du 1er chasseurs. Le désespoir au cœur, étouffant de colère, exaspéré par les incessantes sommations de l'ennemi, il dit rageusement: « — M....3! » Peu d'instants après,

1. Relation du général Petit. Mauduit, II, 444-450. Cf. Lettres d'officiers des brigades Dôrnberg, Vandeleur, Grant, Maitland et Mitchel. (Waterloo Letters, 91, 122, 140, 245, 254, 274, 313.)

2. Lettre du colonel William Halkett. {Waterloo Letters, 308.) Siborne, II, 219.

3. J'ai réuni et confronté tous les témoignages relatifs à la réponse de Cambronne. Je les publierai quelque jour sous le titre : La garde meurt et ne se rend pas, Histoire d'un mot historique. J'en donne sommairement ici les conclusions • 1° De l'ensemble de ces témoignages, il paraît certain que le général dit ou la phrase ou le mot, ou encore ceci: « Des gens comme nous ne se rendent point. » — 2° Cambronne a toujours nié énergiquement avoir prononcé la phrase, qui semble avoir été inventée à Paris, quelques jours après la bataille de Waterloo, par un rédacteur du Journal général. — 3° Cambronne a nié aussi, bien qu'avec plus d'embarras, il est vrai, avoir dit le mot. Mais alors qu'on ne s'explique pas pourquoi il a nié la phrase, si vraiment il l'a prononcée, on comprend facilement qu'il ait nié le mot, même s'il l'a dit. Cambronne, qui avait eu la faiblesse de se faire nommer vicomte par Louis XVIII et qui avait épousé une Anglaise, tenait à passer pour «un homme bien élevé».— 4° A Nantes, où est mort Cambronne en 1843,

comme il allait atteindre avec son bataillon les sommets de la Belle-Alliance, une balle en plein visage le renversa sanglant et inanimé *.

Pendant le dernier assaut de Mont-Saint- Jean, la moitié du corps de Pirch (divisions Tippelskirch et Krafft et cavalerie de Jurgass) avait rejoint Bûlow mis en désarroi2. Aussitôt, Blticher ordonna une reprise d'attaque générale contre tout notre flanc droit. Dans Plancenoit même, la jeune garde de Duhesme et les deux bataillons de vieille garde de Morand et de Pelet restèrent inexpugnables. Mais sur le prolongement de ce village, l'infanterie de Lobau et la cavalerie de Domon et celle de Subervie plièrent devant les 15,000 hommes de Hacke, de Losthin et du prince Guillaume ; elles furent culbutées quand la division Steinmetz et la cavalerie de Rôder, débouchant de Smohain en donnant la chasse à Duruite, les abordèrent sur

il était de notoriété publique que, malgré ses dénégations, d'ailleurs pleines de réticences, il avait dit le mot. — 5° En se représentant par la pensée la scène du 18 juin, en songeant à l'état d'esprit où se trouvait Cambronne, à l'exaspération que devaient produire sur lui les sommations des Anglais, on arrive à juger que le mot était absolument en situation. 11 est psychologiquement vrai. Or, comme Cambronne a dit quelque chose, ce quelque chose doit être cela.

1. « Je fus blessé et laissé pour mort à la bataille du 18 juin. » Interrogatoire de Cambronne. (Procès de Cambronne, 5.) « Le général Cambronne est blessé, renversé de son cheval, on le croit mort. » (Relation du général Petit.) Petit précise bien que Cambronne tomba dans la retraite, entre les fonds de la Haye-Sainte et la Belle-Alliance. — Le colonel William Halkelt (Waterloo Le tiers, 309) prétend qu'un général de la garde, séparé d'un carré, se rendit à lui, et que ce général était Cambronne. Je ne sais quel général Halkett fit prisonnier, mais il est évident que ce n'était pas Cambronne, puisque celui-ci était alors étendu sans connaissance.

2. Rapport de Gneisenau. Wagner, IV, 78, 82. Von Ollech, 193. — « A 7 heures et demie, dit Gneisenau, l'issue de la bataille était encore incertaine. »

leur flanc. Les masses françaises, espacées, un quart d'heure auparavant, depuis la route de Nivelles jusqu'aux ravins de Papelotte et de Plancenoit, refluèrent en môme temps sur le plateau autour de la Belle-Alliance. A leur suite, sabrant, fusillant, poussant des hurrahs! accouraient d'un côté les Anglais, de l'autre les Prussiens. Les deux mâchoires de l'étau se refermaient sur la foule éperdue et sans défense qui avait été l'armée impériale * .

Dans cette effroyable cohue, chacun pousse et bouscule pour fuir plus vite. Des cuirassiers démontés jettent leurs cuirasses, des conducteurs coupent les traits des attelages, des hommes sont piétines. On trébuche parmi les chevaux morts, les caissons renversés, les canons abandonnés. Les ombres de la nuit qui commencent à s'épaissir (il est près de neuf heures) ajoutent à l'épouvante et accroissent la confusion. Les 12e et 16e dragons anglais sont chargés par le 1er hussards de la Légion Germanique. La brigade Adam reçoit le feu d'une batterie prussienne. Les higlanders du 71e tournent des canons français contre les colonnes en fuite. Les quatre bataillons de la garde, qui viennent de regagner le plateau, sont les seules troupes d'infanterie encore en ordre. Anglais et Prussiens enserrent chacun de ces carrés dans un cercle de mitraille, de sabres et de baïonnettes. Chargés simultanément par la cavalerie et par l'infanterie, ils sont rompus, démolis, écrasés. Leurs débris roulent dans la débâcle2.

1. Rapport de Gneisenau. "Wagner, 82. Damitz, II, 290-291. Von OUech, 245. Gourgaud, 106. Colonel Janin, 39. Souvenirs d'un ex-officier (du 45°J, 296-297.

2. Relation du capitaine de Stuers, des lanciers rouges. Relation du

À cinq cents mètres en arrière, près de la maison Decoster, attendent formés en carrés, à la gauche et à la droite de la route, les deux bataillons du 1er grenadiers, commandés par le général Petit. Ces hommes sont l'élite de l'élite. Presque tous portent au moins deux chevrons, quatre sur dix sont légionnaires. L'empereur est à cheval dans le carré du 1er bataillon. Avec ces redoutes vivantes, il espère encore couvrir la retraite. Il ordonne d'établir, sur le prolongement des carrés, la batterie de 12 qui a longtemps canonné les Prussiens par-dessus Plancenoit, et il fait battre la grenadière pour rallier tous les détachements de la garde. Une foule de fuyards s'écoulent sur la route, des deux côtés des carrés, suivis de tout près par l'ennemi. La batterie de la garde n'a plus qu'un coup par pièce. Sa dernière décharge, à quart de portée, foudroie une colonne de cavalerie. Les artilleurs, désormais sans munitions, restent stoïquement à leurs pièces pour imposer encore aux assaillants. D'autres escadrons s'approchent au galop. « — Ne tirons pas, crie un grenadier, ce sont des hussards français. » Ce sont des hussards anglais ; ils fondent sur la batterie et sabrent les canonniers désarmés. Mais sur les carrés mêmes, ces charges incessantes se brisent et s'éparpillent comme sur des blocs de granit les tourbillons de sable. Devant chaque bataillon de grenadiers, s'élève un sanglant remblai de cadavres et de chevaux abattus*.

général Petit. Lettres du colonel Freemantle, des généraux Vivian et W. Halkett et autres officiers. {Waterloo Letters, 22, 108, 117, 147, 150, 162, 170, 187, 201, 222, 274, 278, 298, 309.)

1. Relation du général Petit. Gourgaud, 106-107. Mauduit, II, 460-462. Lettres d'officiers des brigades Grant, Vivian et Adam. [Waterloo Letters, 131, 148, 149, 183, 278.)

Napoléon (Mém. 163) dit qu'à cette dernière décharge d'artillerie le commandant en chef de la cavalerie anglaise fut grièvement blessé. C'est

Dans PLancenoit où les batteries prussiennes ont allumé l'incendie, on combat à la lueur des flammes. La jeune garde, rccrulée presque entièrement parmi les engagés volontaires de Paris et de Lyon, et les 1ers bataillons du 2e chasseurs et du 2e grenadiers, luttent un contre cinq. Les attaques combinées des divisions Hiller, Ryssel, Tippelskirch échouent. Gneisenau ranime ses soldats ; ils se ruent de nouveau à l'assaut, pénètrenl; dans le village. On se fusille à bout portant, on s'étreint corps à corps, on se tue à coups de baïonnette, à coups de crosse. Le tambour-major Stubert, du 2e grenadiers, un géant, assomme les Prussiens avec la pomme de sa canne. Un bataillon de jeune garde se fait exterminer dans le cimetière qui sert de réduit. Les Prussiens enlèvent les maisons une à une. On s'égorge dans les chambres, dans les greniers; et pendant ces luttes sans merci, des toits de chaume que le feu a gagnés s'écroulent sur les combattants. « Il faut anéantir les Français, dit le major von Damitz, pour s'emparer de Plancenoit. » A la sortie du village, les débris de ces héroïques bataillons sont chargés et vivement poursuivis jusqu'au plateau. Là, c'est la cavalerie anglaise qui les achève. Le général Pelet se trouve un instant seul au milieu de l'ennemi, avec quelques hommes et le porte-aigle des chasseurs de la vieille garde. « — A moi, chasseurs ! crie-t-il d'une voix vibrante. Sauvons l'aigle ou mourons près d'elle. » Tous ceux qui entendent cet appel désespéré reviennent sur leurs pas, accourent, se font jour à travers les

inexact. Lord Uxbridge eut la jambe emportée par un boulet sur le plateau de Mont-Saint-Jean, vers 8 heures un quart, au moment où il galopait pour se joindre à l'attaque générale. (Lettre du major Lautour, Waterloo Letters, 100.)

chevaux ; ils se rallient autour du drapeau et lui forment un impénétrable rempart de baïonnettes *.

De Plancenoit, Français et Prussiens débouchent pêle-mêie sur la route de Bruxelles, près des carrés du 1er grenadiers. Les fuyards se pressent autour pour y trouver un refuge, mais ils sont impitoyablement repoussés par le fer et par le feu. La sûreté des carrés l'exige. Le général Roguet manque d'être tue à bout portant par un grenadier. « Nous tirions, dit le général Petit, sur tout ce qui se présentait, amis et ennemis, de peur de laisser entrer les uns avec les autres. C'était un mal pour un bien. » Les carrés sont débordés par la droite et par la gauche; les masses anglaises et prussiennes deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus compactes. Les grenadiers repoussent toutes les charges. Deux bataillons contre deux armées !

Enfin l'empereur ordonna de quitter la position. Les grenadiers se mirent lentement en retraite, le 1er bataillon à gauche de la route, le 2e bataillon sur la route môme. A chaque instant, on faisait halte pour rectifier l'alignement des faces des carrés et pour ralentir la poursuite de l'ennemi par des feux de file toujours nourris2.

1. Rapport du colonel von Hiller (cité par vonOllech, 248-249). Rapport de Gneisenau. Wagner, IV, 82, 83. Damitz, II, 292-293. Mauduit.11,403, 434- 436. Relation du général Pelet (citée dans Victoires et Conquêtes, XXIV, 225-226). Relation du commandant Heuillet. (Sentinelle de l'Armée, 8 septembre 1845.)

2. Relation du général Petit. (Collection Morrisson, de Londres.) Mau- • luit, II, 460-463. Lettres du colonel Murray et du général "W. Halkett.

Waterloo Letters, 183, 309.)

Gourgaud, après avoir dit que Napoléon fit former le carré et commanda le feu, ajoute (108, note) : «Il paraissait ne pointvouloir survivre à cette fatale journée. Il voulait mourir avec ses grenadiers et allait entrer dans le carré, lorsque le maréchal Soult lui dit : « Ah ! Sire, les ennemis sont déjà assea heureux ! » et il poussa le cheval de l'empereur sur la route. » Il

L'empereur cheminait à quelque distance devant les carrés avec Soult, Drouot, Bertrand, Lobau et cinq ou six chasseurs à cheval de la garde. A la ferme du Caillou, il rejoignit le 1er bataillon de chasseurs à pied de la vieille garde. Ce bataillon, préposé à la sûreté du trésor et des équipages de l'empereur, avait pour chef le commandant Duuring, Hollandais d'origine. Vers sept heures du soir, deux colonnes prussiennes s'étant avancées par le bois du Ghantelet dans l'intention manifeste de couper la retraite à l'armée en occupant la grande route, Duuring avait fait filer incontinent les voitures sur Genappe, d'accord avec le général Radet, grand-prévôt, qui venait de rallier deux à trois cents cavaliers démontés et fantassins en fuite. Il avait ensuite déployé son bataillon face à l'ennemi. Les Prussiens (25e régiment), reçus par une vive fusillade et bientôt chargés à la baïonnette jusqu'au milieu du bois, s'étaient repliés vers Maransart ]. L'empereur s'arrêta quelques instants à questionner Duuring sous les derniers boulets des batteries prussiennes de Plancenoit; il le félicita

semble qu'il y ait là contradiction, car, si l'empereur commanda le feu, c'est apparemment qu'il était dans le carré. Donc Soult ne l'empêcha pas d'y entrer en lui disant cette phrase sentimentale qui ne me paraît guère dans sa nature.

Du récit conforme de Petit et de Mauduit, témoins oculaires, il résulte que Napoléon ne quitta le carré du 1er bataillon du 1er grenadiers qu'après avoir donné à Petit l'ordre de rétrograder, et qu'ensuite il marcha au pas à quelque distance en avant des deux carrés qui étaient sa protection. Il prit de l'avance, comme on va le voir, près du Caillou, où il rejoignit le 1er bataillon du 1er chasseurs.

1. Notes de Duuring (comm. par M. de Stuers). Cf. Damitz, II, 292-293 ; et le rapport de Radet à Soult, Beaumont, 19 juin. (Arch. Guerre. Armée du Nord.)

Il y a dans les papiers de la Secrétairerie d'Etat (Arch. nat. A. F., IV, 1940) cette lettre de Drouot à l'empereur, 25 avril 1815 : « Je demande une lettre de naturalisation pour le chef de bataillon aux chasseurs à pied. Duuring, Hollandais. En 1814, il m'avait demandé d'accompagner Votre Majesté à l'île d'Elbe, mais, comme j'avais désigné Mallet, Duuring pleura très longtemps dans ma chambre. C'est un excellent officier. »

pour la fermeté et l'esprit d'initiative dont il avait fait preuve et lui ordonna de le suivre. « — Je compte sur vous, » dit-il. Le bataillon ayant serré en masse, l'empereur rendit la main à son cheval et marcha au pas sur le flanc de la colonne *.

1. Notes du commandant Duuring (communiquées par M. de Stuers).

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