RENCONTRE DE WELLINGTON ET DE BLUCHER
chermont et Plancenoit avec non moins d'acharnement qu'à Mont-Saint- Jean les soldats de Wellington. Néanmoins Bltïcher proposa de charger ses troupes de la poursuite. L'offre acceptée sans vergogne, il réunit les chefs de corps et leur ordonna « de poursuivre l'ennemi tant qu'ils auraient un homme et un cheval en état de se tenir debout ». Gneisenau lui-même se mit à la tête des escadrons du comte Rôder. Tout suivit. Vers Rossomme, on rejoignit une partie des divisions prussiennes, qui débouchaient de Plancenoit, et les colonnes les plus avancées de la cavalerie et de l'infanterie anglaises '.
L'armée de Wellington s'arrêta. Les soldats saluèrent d'un triple Hip ! hip ! hurrah ! les Prussiens qui les dépassaient et ils s'établirent au bivouac, en plein charnier 2. Du plateau de Mont-Saint- Jean aux hauteurs de Rossomme, d'Hougoumont à Plancenoit et jusque vers Smohain, tout le sol était couvert de cadavres et de chevaux tués. Plus de 25,000 Français et de 20,000 Anglais, Belges, Allemands, Prussiens3, gisaient à terre, ici épars comme des arbres abattus, là en lignes épaisses comme de longues rangées d'épis fauchés. La lune, qui s'était levée, éclairait distinctement leurs faces
1. Rapport de Gneisenau. Rapport de Wellington, Mûffling, Aus meinem Leben, 217. Lettre de Hervey, précitée. Wagner, 84. Damitz, 296-297. Von Ollech, 252. Waterloo Zetters, 153, 274, 309.
2. Lettres d'officiers des brigades Somerset, Vivian, Maitland, Adam et Halkett. (Waterloo Zetters, 54, 150, 245,273, 274, 319, 341.) Lieutenant Woodberry, Journal, 314.
3. Les Anglo-ITanovriens eurent 9,063 tués ou blessés, sans compter 1,623 disparus. (Dispatches of Wellington, XII, 485.) — Les Hollando Belges : 3,200 environ. (Van Lôben, 304-305.) — Les corps de Nassau et de Brunswick : 1,330 (chiffre donné par Charras, d'après la Gcschkhte des herzotjliche braunschweiyschen Armée-Corps et ÏHlstory of the Kïng's German Zer/ion). — Les Prussiens : 6,999 (Wagner, IV, 85). — Total général : 20,592.
Sur re« pertes des Français, voir plus loin notre note 5 de la page 439.
livides ou ensanglantées, leurs uniformes souillés de boue, maculés de taches rouges; les armes tombées de leurs mains scintillaient. Parfois, de grands nuages sombres, courant dans le ciel, cachaient cette vision dont les moins sensibles des plus vieux soldats détournaient les yeux. Mais elle réapparaissait bientôt sous la lumière glaciale de h» lune. Au milieu des râles des mourants, des gémissements des blessés, on entendait, à de courts intervalles, un cri rauque comme étranglé par l'horreur et l'épouvante. C'était quelque officier qu'un pilleur de morts achevait à coups de crosse pour lui voler sa bourse ou sa croix d'honneur *.
Les Prussiens menèrent vivement la poursuite. Ceux des fuyards de l'aile droite (corps de Lobau et d'Erlon, jeune garde, cavaliers de Domon, de Subervie, de Jacquinot) qui, serrés de trop près ou coupés de leur ligne de retraite, n'avaient pu rejoindre et dépasser les carrés du 1er grenadiers formant l'arrière-garde, furent sabrés ou faits prisonniers. A l'aile gauche, un certain nombre de cuirassiers,
1. Mercer, Journal of the CampaU/n, I, 333-336, 342, 347-348. Lettres d'officiers du Royal Artillery, de la brigade Maitland et de la Légion Germanique. (Waterloo Letters, 202, 221, 241, 406.) Récit de Duniesnil, cité par Mauduit, II, 452-454. Récit d'officiers anglais blessés, cités par Cotton. Voice of Waterloo, appendices, 303-313
L'enlèvement des blessés, qui furent transportés à Bruxelles, à Nivelles et à Namur, commença le 19; mais le nombre en était si grand que beaucoup d'entre eux restèrent sur le champ de bataille jusque dans la soirée du 21.
Les voleurs de morts assommaient les blessés indistinctement, sans s'arrêter à regarder si c'étaient des compatriotes, des alliés ou des ennemis. Plusieurs de ces misérables furent fusillés par les Anglais.
Je n'ai vu dans aucun document authentique les faits rapportés par Vaulabelle, de blessés français et prussiens continuant la lutte sur la paille ou ils étaient couchés et, « à défaut d'armes, se déchirant avec les mains ». Cela n'est pourtant pas impossible. Mercer dit (I, 343) que, dans la nuit de la bataille, un officier de lanciers mortellement blessé, à qui il voulait porter secours, le regarda avec fureur et lui jeta violemment au visage l'eau qu'il lui présentait.