‹ 1815 (volume 2)Chapitre 236 sur 271 · PASSAGE DE L'ARMÉE A CHARLEROI · texte numérisé non relu

PASSAGE DE L'ARMÉE A CHARLEROI

A Charleroi, où l'empereur arriva vers cinq heures du matin \ c'était la même cohue et le même désordre que la nuit à Genappe. Depuis le 15 juin, les voitures de munitions, les équipages de pont, les chariots de vivres et de bagages encombraient les places et les avenues. Le 17, on avait évacué sur Charleroi les blessés de Ligny, les prisonniers, les vingt-sept pièces de canon et les équipages pris aux Prussiens. Sans doute, dans la soirée du 18, au moment où toutes les troupes lâchaient pied, on avait envoyé de Rossomme un commissaire des guerres avec l'ordre de faire repasser sur-le-champ la Sambre à toutes les voitures. Mais arrivé à Charleroi, entre une heure et deux heures après minuit, il trouva le commandant de place malade, disent les uns, ivre-mort disent les autres, incapable, en tout cas, de lui être d'aucune aide. Force fut au commissaire des guerres de chercher un à un les différents chefs de service. Tous s'employèrent avec le plus grand zèle, mais on avait perdu bien du temps. Déjà les premiers convois de blessés débouchaient de la route de Bruxelles, et des bandes de fuyards traversaient la ville, jetant l'alarme, disant que l'ennemi était à leurs trousses2.

L'unique pont de Charleroi avait 38 mètres de long sur 8 de large. Il formait dos d'âne; les parapets étaient de bois. Des cuirassiers descendant à

dron qu'il put maintenir en ordre, passa la Sambre àMarchienne et gagna Avesnes. Là, sans autre mandat que son patriotisme et son dévouement à l'empereur, il rallia une fraction des troupes en fuite et les conduisit à Laon (le 22 juin), où il remit le commandement au major-général.

1. Journal des Séjours de l'Empereur. (Arch. nat. AF* IV, 437.)

2. Traditions locales, Mauduit, Derniers Jours de la Grande Armée, II, 484-485. Notes de l'abbé Piérard (communiquées par M. Clément Lyon, de Charleroi). Rapport du colonel de Bellina à Davout, 23 juin. (Arch. Guerre.) — C'est le capitaine de Mauduit qui rapporte que le commandant de place de Charleroi était ivre.

fond de train la rue escarpée qui aboutit à ce pont vinrent donner si rudement contre l'un des parapets qu'il se disloqua et s'effondra. Plusieurs cavaliers se noyèrent dans la Sambre. La guérite de la tête du pont fut renversée, un fourgon culbuta ; les voitures qui suivaient immédiatement, lancées au grand trot sur la pente de la rue de la Montagne, ne purent s'arrêter à temps et versèrent sur le premier obstacle. Des soldats furent écrasés. Des sacs de farine et de riz, des barriques de vin, d'eau-de-vie, des centaines de pains roulèrent sur le pavé. Le pont ainsi obstrué, tout le convoi s'arrêta, tandis que les fuyards escaladaient cette barricade de chariots renversés et de chevaux abattus. En passant, chacun piquait un pain au bout de sa baïonnette. Le contenu des futailles était encore plus tentant; des soldats les percèrent à coups de fusil et burent, à même les trous, le vin et l'eau-de-vie. Quand ces tonneaux furent à moitié vidés, on perça de la même façon ceux qui étaient chargés sur les chariots. Tout le long de la rue, des ruisseaux rouges coulaient vers la Sambre1. Le fourgon du Trésor, que le grand-prévôt Radet avait fait partir du Caillou, la veille à sept heures du soir, se trouva pris dans l'encombrement avec ses six chevaux à quelque cent mètres du pont. Désespérant de se frayer passage, le payeur, sous la responsabilité duquel était ce précieux chargement, s'avisa d'ouvrir le fourgon et de confier à ses employés et aux soldats de l'escorte le plus de sacs d'or que chacun pourrait porter. Tous ces hommes avaient rendez-

1. Traditions locales. Souvenirs d'un ex- officier (du 45e), 302. Mauduit, II, 487-489. Notes de l'abbé Piérard.

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vous à un point déterminé sur l'autre rive de la Sambre. L'agent marquait sur un calepin le nom des dépositaires et le nombre de sacs de 20,000 francs qui leur étaient confiés. Mais, précisément dans l'instant où il procédait à cette opération, retentirent les coups de feu tirés au bas de la rue sur les barriques de vin. Une alerte s'ensuivit qui dégénéra en panique aux cris : « Les Prussiens! Sauve qui peut! » poussés à dessein par des habitants et même par des soldats. Ces misérables se ruèrent sur le fourgon. On s'arracha les sacs d'or à coups de sabre et de baïonnette. Tout fut pillé *. L'arrêt de la tête du convoi avait immobilisé les voitures jusqu'à l'entrée de la ville haute. La berline contenant le Portefeuille resta engagée sur la route au milieu des trains d'artillerie. On entendait la fusillade dans le lointain. Le duc de Bassano fit déchirer et jeter au vent les papiers les plus importants2.

L'évacuation de Gharleroi aurait pu, cependant, s'opérer sans désordre, car, le 19 juin, les Prussiens avaient ralenti leur poursuite. Sauf par quelques reconnaissances de cavalerie, ils ne s'approchèrent pas de la ville avant midi ; ce fut assez tard dans la

1. Pey russe, Mémorial et Archivez, 312. Mauduit, II, 488-489. Souvenirs d'un ex-officier, 302. Traditions locales. Notes de l'abbé Piérard. — Fleury de Chaboulon (II, 184) dit que les sacs d'or furent rapportés par ceux a. qui on les avait confiés ; mais Peyrusse confirme les traditions locales, que le Trésor fut entièrement pillé.

C'était non le Trésor de l'armée, mais le Trésor particulier de l'Empereur, qui contenait, au départ de Paris, 1 million en or et 200,000 francs en argent. (Lettre de Napoléon à Peyrusse, 7 juin, citée par Peyrusse, 310.)

2. Bassano à Caulaincourt, Paris, 25 juin (cité par Ernouf, Maret, duc de Rassano, 657-658). Fleury de Chaboulon, II, 183. Cf. Las-Cases, III, 93.

Beaucoup de lettres et de rapports qu'on n'eut pas le temps de déchirer furent pris par un officier hollandais qui, fait prisonnier le 17 juin et interné à Charleroi, s'improvisa commandant de place le 19, après le départ des Français. Ces papiers furent publiés sous le titre: Portefeuille de Buonaparte prisa Charleroi. (In-8°, La Haye, 1815.)Voirau sujetde cette brochure, mentionnée à tort comme apocryphe par certains bibliographes, 1815. I. 497, note.

journée qu'ils se saisirent des ponts de Marchienne^ de Gharleroi et de Châtelet. Le soir, tandis que Pirch envoyé dans la nuit précédente vers Gembloux, avec le IIe corps, pour couper la retraite à Grouchy, occupait Mellery, les corps de Zieten et de Bùlow bivouaquèrent, le front couvert par la Sambre. Le lendemain seulement, l'armée prussienne passa la rivière en trois colonnes et se dirigea sur Beaumont et Avesnes. Les Anglais, moins ardents ou moins bons marcheurs, étaient encore entre Nivelles et Binche*.

L'empereur avait tenté en vain d'organiser la résistance dans les fonds de la Haye-Sainte, à Bossomme, à Genappe, aux Quatre-Bras. Il comprit qu'avec une armée en dissolution et n'obéissant plus qu'à la peur le mieux était de faire la plus prompte retraite possible2. Il traversa Gharleroi et s'arrêta dans une prairie sur la rive droite de la Sambre 3. Il donna quelques ordres, que l'on ne suivit pas, pour rallier les fuyards et rassembler les équipages4. Au bout d'une heure, il reprit son cheval et se dirigea vers Philippeville où il arriva à neuf heures du matin. Les portes de la place étant fermées, il dut se faire reconnaître par l'officier de

1. Ordre de .Blûcher, Gosselies, 19 juin. (Cité par von Ollech, 268.) C. do W. (Muffling), 41-43. Wagner, IV, 85. Damitz,II, 318-319, 347-350. Traditions locales.

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