L EMPEREUR A LAON
timides, étouffés, partirent cependant de la foule. L'empereur s'arrêta et souleva son chapeau ^. On avait été averti dans la ville. Un détachement de garde nationale descendit pour former la garde d'honneur. Peu après vinrent le général Langeron, commandant le département, le préfet, des conseillers municipaux. Le général Radet, grand-prévôt, et le générai Neigre conférèrent aussi avec l'empereur. Il chargea le préfet auquel il adjoignit son aide de camp Bussy, qui était du pays, de réunir de grands approvisionnements, l'armée devant se concentrer sous Laon. Il envoya Neigre à La Fère pour organiser des batteries de campagne, Dejean à Guise pour examiner l'état de la place, Flahaut à Avesnes pour recueillir des renseignements sur la marche de l'ennemi2. La nuit était venue. L'empereur n'attendit pas le maréchal Soult3; il lui avait d'ailleurs donné ses instructions à Philippeville. Vers dix ou onze heures, il partit pour Paris ■*.
Dès Philippeville et, sans doute même, dès la halte dans les prairies de la Sambre, Napoléon avait résolu d'accourir à Paris5. Il se rappelait la doulou-
1. Notes de Radet pour son défenseur (1816), citées par Combiev. (Mémoires de Radet, 340.) Devismes, Histoire de Laon, II, 240-241. Fleury de Chaboulon, II, 289-290. — Devismes dit à tort que l'empereur arriva par la route de Reims. Il vint par la route de Marie; car Traullé rapporte que, le 20, de bon matin, Napoléon déjeuna de deux œufs à l'hôtel du Grand-Turc, à Maubert-Fontaine, et y prit quelques heures de repos. Or, Maubert-Fontaine est sur la route de Mézières à Laon, par Marie.
2. Gourgaud, 131. Napoléon, Mém., 169-170. Fleury de Ghaboulon, II, 189- 190. Devismes, Hist. de Laon, II, 240-242. Cf. Soult à Davout, Laon, 21 juin. Napoléon, Laon, 22 juin. (Registre du major-général.) — D'après l'ordre à Neigre, celui-ci, après avoir mis sur pied à La Fère ce qu'il pourrait de batteries, devait aller à Paris pour y réorganiser l'artillerie de campagne.
3. Soult n'arriva à Laon que le matin du 21 juin. (Soult à Davout, 21 juin. Registre du major-général.)
4. Du récit de Radet il ressort que l'empereur quitta Laon entre 8 et 9 heures. Devismes (II, 244) dit: à 10 heures: le Journal des Séjours de l'Empereur (Arch. nat. AF.* IV, 437) : à 11 heures.
5. Selon Fleury de Cbaboulon (II, 190-192), l'empereur aurait été très hésitant le 19 et le 20 juin. Il se serait décidé seulement à Laon, et bien
reuse leçon de 1814, ce vote de déchéance qui l'avait paralysé à la tête de son armée. Il sentit que, s'il ne rentrait pas en hâte dans sa capitale pour imposer à Fouché, aux conspirateurs de tous les partis, aux députés hostiles ou aveuglés, c'en était fait de sa couronne et de la dernière résistance du pays. Aussi bien au point de vue militaire qu'au point de vue politique, sa vraie place, pendant quelques jours, était à Paris. Sans soldats et sans canons, il ne pouvait songer à arrêter l'ennemi sur la frontière. Quant au ralliement à Laon des débris de l'armée, Soult et les généraux l'opéreraient aussi bien que lui-même. Il n'y fallait pas de génie ! Pendant ce
qu'il penchât alors à rester avec l'armée, il aurait cédé aux conseils et aux représentations de la majorité de son entourage.
Qu'il y ait eu à Laon une délibération sur le parti à prendre, que l'on ait mis en avant des arguments pour et contre le retour à Paris, cela est probable, puisque le rapporte Fleury de Chaboulon, témoin généralement très véridique. Mais il n'en paraît pas moins certain que l'empereur quitta Pbilippeville avec l'intention arrêtée de venir à Paris. Dans les Mémoires manuscrits de Mme de X..., document capital que j'ai déjà cité, il est dit : «J'appris, le 20 juin dans l'après-midi, par Mme de Rovigo qui vint me rendre visite, que l'empereur était en route pour Paris. Le roi Joseph en était informé. » Or si, le 20 juin, Joseph était informé du retour imminent de l'empereur, c'était par la lettre écrite, comme on l'a vu précédemment, à Philippeville, le 19 juin. Dans la Relation de l'Ambigu, de Londres (LU, 441), relation que, au témoignage de Monlholon (Récits, II, 84), l'empereur tenait pour très véridique, on lit: « C'est là (dans la halte au bord de la Sambre) qu'il délibéra s'il irait à Paris, et qu'il s'y décida malgré les contradictions de plusieurs interlocuteurs. » — Dans un rapporta Davout du 23 juin (Arch. Guerre), le colonel de Bellina dit: « L'empereur a pris la poste à Philippeville pour se rendre à Paris. » — Enfin, dans aucune des relations de Sainte-Hélène, ni dans les entretiens rapportés par Las-Cases, Monlholon, Antomarchi, l'empereur n'a fait allusion aux prétendus conseils qui l'auraient engagé à aller à Paris malgré qu'il en eût. Bien au contraire, il a dit et redit qu'il avait pris de soimême, tout de suite et sans hésitation, ce parti qui lui était imposé par les circonstances, «sa présence à l'armée étant inutile pendant plusieurs jours, et ses ennemis les plus dangereux se trouvant à Paris ». (Cf. Napoléon, Mém., 17!. Gourgaud, 132-133. Monlholon, I, 3, 11,178-180. Las-Cases, 1,20.)
On remarquera enfin que, si Napoléon avait projeté de ne pas quitter l'armée, il serait vraisemblablement resté à Philippeville avec le majorgénéral jusqu'au 20 juin; et qu'en tout cas, en arrivant à Laon, il serait tout de suite monté dans la ville pour s'installer à la préfecture au lieu de s'arrêter, pour une simple halte, au bas de la montagne, dans la cour de la maison de poste.