LA NOUVELLE DU DÉSASTRE
tion et se portèrent d'abord à la Bavette, d'où les débusqua vite l'avant-garde de Vandamme '. Nonobstant Tordre de Grouchy de venir le rejoindre à Limale avec le 3e corps, Vandamme était resté toute la matinée devant Wavre. 11 avait seulement envoyé au maréchal les dragons d'Exelmans et la division Hulot qu'il avait fait relever en face de Bierges par la division Bcrthezène 2.
Maître du champ de bataille, où les Prussiens abandonnaient cinq pièces de canon et de nombreux blessés, Grouchy avait, sa droite à la Bavette, sa gauche au-delà de Rosieren. Il prenait ses dispositions pour marcher sur Bruxelles, quand, vers dix heures et demie3, un officier du major-général arriva près de lui. Le visage abattu, les yeux grands d'effroi, le corps affaissé, paraissant comme son cheval brisé de fatigue, il semblait l'image vivante de la défaite. Pouvant à peine rassembler ses idées et trouver ses mots, il conta d'une façon si incohérente le désastre de Mont-Saint-Jean que le maréchal crut d'abord avoir affaire à un fou ou à un homme ivre. Aux questions que Grouchy lui posait, s'il était porteur d'un ordre, sur quel point devait s'opérer la retraite, si l'armée avait repassé la Sambre, l'officier, au lieu de répondre, recommençait le récit troublé de la bataille. Des détails très précis, saisis au milieu de divagations, finirent par convaincre
1. Wagner, IV, 95-97. Damitz, II, 326-329. Von Ollech, 261. Rapports précités de Grouchy à l'empereur. Grouchy, Relat. suce, 43-44. Berthezène, Souv., II, 393.
2. Lettre de Grouchy à Vandamme, Limale, 18 juin, 11 heures et demie du soir. Rapports de Grouchy à. Napoléon, Rosieren, 19 juin et 20 juin. (Arch. Guerre.) Rapport de Hulot. Général Berton, Précis, 08.
La division Hulot et les dragons d'Exelmans rejoignirent d'assez bon matin le 4e corps sur le plateau de Limale, mais, contrairement à beaucoup de récils, ils ne furent point engagés et restèrent en réserve.
3. Déclaration de Grouchy sur la conduite du général Teste. (Arch. Guerre, à la date du 20 juin.) Rapport de Hulot.
Grouchy1. Ce n'était pas le moment de s'abîmer dans la douleur, il fallait sauver ce qui restait de l'armée.
Grouchy réunit ses officiers généraux pour tenir une façon de conseil de guerre. 11 leur annonça la terrible nouvelle. En parlant, il avait, dit-on, les larmes aux yeux2. On connaissait dans les étatsmajors la discussion qu'il avait eue la veille avec Gérard à Walhain. Le maréchal crut que les circonstances l'obligeaient à se justifier de n'avoir pas écouté les conseils de son lieutenant. « — Mon honneur, dit-il, me fait un devoir de m'expliquer sur mes dispositions d'hier. Les instructions que j'avais reçues de l'empereur ne me laissaient pas la liberté de manœuvrer sur un autre point que sur Wavre. J'ai dû repousser les conseils que le comte Gérard se crut en droit de me donner. Je rends justice aux talents et à la brillante valeur du général Gérard ; mais vous dûtes être étonnés comme moi qu'un officier général, ignorant quels étaient les ordres de l'empereur et quelles données faisaient agir le maréchal de France sous lequel il était placé, se permît de lui tracer publiquement sa conduite.
1. Rapport de Grouchy à l'empereur, Rosieren, 19 juin, et Dinant, 20 juin. (Arch. Guerre.) Rapport de Hulot. Grouchy, Observât., 22. Fragm. histor.,\8, Relat. suce, 44. Pajol, III, 239-240. Déclarations de Legouest et de Bella. Relat. suce. App. IV, 27, 57. Cf. 1815, II, 427.
Pajol, d'après les notes du commandant Biot, aide de camp de Pajol, dit que cet officier était le capitaine Dumonceau, aide de camp du général Gressot, sous-chef de l'état-major général.
2. Lettre de Vandamme à Simon Lorière, 10 mai 1830. (Arch. Guerre.) Pajol, III, 230, d'après le témoignage de l'aide de camp Biot.
« Grouchy, dit méchamment Vandamme, ne savait que pleurer comme une vieille femme. » Vandamme est plus qu'injuste pour Grouchy comme pour d'autres. Ne prétend-il pas, dans la même lettre et dans la précédente, du 9 février, que le général Le Sénécal, chef d'état-major de Grouchy, passa toute la nuit du 18 au 19 juin à l'état-major prussien, et que ce fut lui qui vint, le matin du 19, « apprendre au maréchal le succès de nos ennemis qui, sans doute, n'étaient pas les siens ». Le seul témoignage de Vandamme ne saurait faire admettre une pareille accusation.
L'heure avancée de la journée, l'éloignement où l'on était du point où le canon se faisait entendre, l'état des chemins, rendaient impossible d'arriver assez à temps pour prendre part à l'affaire qui avait lieu. D'ailleurs, quels que soient les événements survenus, les ordres de l'empereur, dont je viens de vous faire connaître le contenu, ne me permettaient pas d'agir autrement que je ne l'ai fait*. »
Après avoir prononcé ces paroles, qui tenaient autant de l'amende honorable que de l'apologie, le maréchal exposa son plan de retraite. Il avait d'abord pensé à se porter sur les derrières des Anglo-Prussiens, afin de retarder par cette diversion leur poursuite de l'armée impériale; mais il renonça vite à cette idée dont le seul résultat eût été la destruction totale de ses trente mille hommes submergés, écrasés par cent cinquante mille2. Pour le même motif, il repoussa sagement le hardi projet de Vandamme, qui consistait à marcher sur Bruxelles où l'on délivrerait de nombreux prisonniers et à regagner la frontière vers Valenciennes ou Lille par Enghien et Ath 3. Vandamme supposait que de ce côté on rencontrerait seulement quelques détachements de l'armée alliée. Grouchy préféra avec raison prendre sa ligne de retraite sur Namur, Dinant et Givet4. Il fallait se hâter, car on pouvait craindre non seulement d'être harcelé
i. « Allocution du maréchal Grouchy à quelques-uns des officiers généraux sous ses ordres lorsqu'il eut appris le désastre de Waterloo. » (Relut. suce, App. III, 35.) Déclaration de Legouest. (App. IV, 27.) Rapport du général Hulot. (Comm. par le baron Hulot.) — Hulot était présent à la réunion des généraux.
2. Rapport de Grouchy à Napoléon, 19 juin. (Arch. Guerre.) Grouchy, Relat. suce, 44.
3. Lettre de Vandamme à Simon Lorière, Gand, 10 février 1830. (Arch. Guerre.)
4. Rapports de Grouchy à Napoléon, 19 et 20 juin. (Arch. Guerre.) Relat. suce, 44.
par Thielmann qui, sans doute, allait se reporter en avant au premier mouvement rétrograde des Français, mais encore d'être attaqué de flanc par un des corps de l'armée de Bliïcher. Peut-être même ce détachement arriverait-il à temps pour prendre position vers Gembloux et couper la retraite. C'était en effet l'objectif des Prussiens ; et, à onze heures, alors que Grouchy avait encore son armée au-delà de la Dyle, le front entre Rosieren et la Bavette, Pirch, détaché de Rossomme dans la nuit avec le IIe corps, occupait déjà Mellery1. Il avait près de trois heures d'avance sur Grouchy, car de Mellery à Gembloux il y a dix kilomètres à vol d'oiseau et de la Bavetle à Gembloux il y en a vingt.
La retraite commença entre onze heures et midi. Les dragons d'Exelmans, sauf le 20e régiment mis sous les ordres de Vandamme, se portèrent très rapidement sur Namur pour s'assurer des ponts de la Sambre; leur avant-garde y arriva dès quatre heures2. Le 4e corps et la cavalerie de Vallin repassèrent la Dyle à Limale et gagnèrent la route directe de Gembloux ; on bivouaqua à la nuit à deux lieues au-delà de ce village sur la route de Nivelles à Namur, entre Le Mazy et Temploux. Grouchy, qui cheminait avec cet échelon de l'armée, établit à Temploux son quartier-général3.
1. Wagner, II, 99. Damitz, II, 336. Von Ollech, 263. — Pirch n'avait pu réunir que trois de ses divisions, Krafft Brause et Langen, et la cavalerie de Jûrgass, la division Tippelskirch ayant suivi jusqu'à Genappe les fuyards de Mont-Saint-Jean. — Pirch avait marché par Maransart et Bousval.
2. Journal de la brigade Bonnemains. (Arch. Guerre.) Général Berton, Précis, 69.
3. Grouchy àVichery, Nil-Pierreux, 19 juin. Rapports de Grouchy à Napoléon, Temploux, 20 juin, et Dinant, 21 juin. (Arch. Guerre.) Relat. suce, 45* Cf. Rapport de Ilulot : « J'arrivai à Gembloux, vers 9 heures du soir, et je suivis les deux autres divisions sur la route de Temploux. »
De la Bavette, le corps de Vandamme se replia à Wavre, y resta en position assez tard et marcha ensuite par Dion-le-Mont, Tourinnes et Grand-Leez. Il s'arrêta vers onze heures du soir sur le chemin de Gembloux à Namur, à la hauteur de Temploux1. Pajol, chargé de faire l'arrièrc-garde avec la cavalerie du général Soult et l'infatigable division Teste, imposa à Thielmann en le suivant jusque près de Saint-Achtenrode où celui-ci prit position. Puis, quand tout le corps de Vandamme eut repassé les ponts de Wavre, Pajol se mit lui-même en retraite, gagna Gembloux par Sauvenière et s'y établit dans la nuit 2.
Cette hasardeuse retraite s'opéra avec quelque désordre 3 ; mais on n'eut pas à tirer un coup de fusil. Thielmann, dont le corps était d'ailleurs réduit à 12,500 hommes par les pertes de la veille et du matin4, ne connut que très tard le mouvement rétrograde des Français. Quant au IIe corps prussien, s'il avait atteint Mellery dès midi, il y était arrivé dans le pire état de fatigue, car il n'avait pour ainsi dire pas cessé de marcher depuis vingtquatre heures. En outre, il semble bien que Pirch ne se sentait pas en forces pour agir seul. Il était sans nouvelles de Thielmann, dont il attendait le concours. Il ne voulut pas ou ne crut pas
1. Rapport de Grouchy à Napoléon, 20 juin.(Arch. Guerre.) lielat. suce. ,45. — Berthezène (Souv., II, 398) prétend que le 3e corps ne quitta Wavre qu'au coucher du soleil et qu'il arriva à Gembloux à 11 heures du soir. C'eût été une marchede 20 kilomètres en trois heures ! Il est certain, d'autre part, que ce corps d'armée bivouaqua bien au-delà de Gembloux dans la direction de Namur.
2. Pajol, III, 241. Cf. Grouchy à Teste, Temploux, 20 juin (Arch. Guerre.)
3. Grouchy à Vichery, Nil-Pierreux, 19 juin. (Arch. Guerre.) « Le désordre qui règne en ce moment dans la marche rend nécessaire que vous preniez position quelques instants à la Baraque avec votre arrière-garde. »
4. Dans les combats des 18 et 19, Thielmann perdit 2,400 hommes et 76 officiers. (Von Ollech, 264.)
pouvoir mener plus loin, ce jour-là, ses soldats harassés4.
Le lendemain, 20 juin, Pajol et Teste quittèrent Gembloux de bon matin, d'après les ordres de Grouchy, et s'acheminèrent par Saint-Denis et Saint-Marc sur Namur2. Vers neuf heures, Grouchy dirigea également sur Namur le 4e corps, qui ramenait tous les blessés et le parc de réserve. Le maréchal comptait faire traverser la ville à ce corps d'armée tandis que le corps de Vandamme resterait en position en travers du chemin de Gembloux jusque passé midi pour couvrir le mouvement3. Les choses n'allèrent pas sans encombre. Au moment où la tête du 4e corps quittait Temploux, on entendit en avant sur la gauche une vive canonnade. Au lieu de bivouaquer au milieu de ses troupes, Vandamme était allé coucher à Namur. H n'avait point reçu l'ordre, envoyé par Grouchy, de garder la position; et, au matin, les généraux Lefol, Bcrthezène et Habert, laissés sans instructions, s'étaient mis en marche sur Namur, découvrant le flanc du 4e corps *. Ils étaient attaqués près de la Falise par les trente et quelques escadrons
1. Mûffling, £fis*., 41-42. Wagner, IV, 99-100. Damitz, 11,336-337. Von OUech, 263, 264. — Pirch envoya, paraît-il, vers Mont-Saint-Guibert, une reconnaissance de cavalerie qui trouva le défilé occupé par les Français. Cette reconnaissance dut être effectuée seulement vers 4 heures. Les éclaireurs prussiens rencontrèrent la cavalerie de Vallin qui flanquait la droite du 4e corps.
2. Ordre de Grouchy, Temploux, 20 juin. (Arch. Guerre.) Pajol, 111,242- 243. — Dans l'ordre de Grouchy, il faut lire Gembloux et non Temploux.
3. Ordre de Grouchy à Vandamme, Temploux, 20 juin. Rapport de Grouchy à Napoléon, Dinant, 20 juin, minuit 1/2. (Arch. Guerre.)
4. Rapports de Grouchy à Napoléon, Dinant, 20 juin. (Arch. Guerre.) Grouchy, Observ., 23. Relat. suce, 45, 46. Relation de Hulot. Cf. Berthezène, Sowo. II, 398-399. Lefol, Souv., 82.
de Hobe, que Thielmann avait fait partir de Saint- Achtenrode à cinq heures du matin avec une batterie à cheval et qui avaient couru dix lieues durant à la poursuite des Français. En même temps on signalait à Grouchy un gros d'ennemis débouchant du Mazy. C'était l'avant-garde de Pirch en marche de Mellery '.
Grouchy se trouvait en grand péril, car si l'infanterie de Vandamme se repliait trop vite au-delà de la Sambre, Hobe lui couperait à lui-même la route de Namur tandis qu'il serait aux prises avec Pirch. Les troupes, comprenant aussi le danger, montraient de l'inquiétude ; les nombreux blessés que l'on convoyait depuis Limale et Wavre exprimaient par des murmures, des gémissements, des cris de colère, leur crainte de tomber vivants entre les mains des Prussiens. Grouchy vint parmi les chariots avec le général Vichery. Il dit d'une voix haute : « — Soyez tranquilles, nous jurons de ne point vous abandonner. Mais j'ai confiance que nos dispositions nous sauveront2. » Aussitôt, avec la cavalerie du général Vallin, il fond contre ceux des escadrons prussiens qui, ayant tourné les divisions de Vandamme, débordaient sa ligne de retraite, et les refoule sur la gauche. Puis, continuant sa marche, il se porte au secours de Vandamme. Pendant ce temps, le 4e corps, qui a désormais la route libre, gagne Namur avec les blessés et le parc ; l'arrière-garde, commandée par Vichery en personne, arrête quelque temps au Boquet les
1. Clausewitz, 140-142. Wagner, IV, 98-100. Damitz, II, 338, 340. (Cf. 333.) Relation de Halot. Wedel, Geschichie eines Offiziers, 254.
Thielmann suivait avec son infanterie, mais à très grande distance. Sa cavalerie, qui se composait originairement de 24 escadrons sous Hobe, avait été renforcée, dans la nuit du 19 au 20 juin, par neuf escadrons tout frais.