CHAPITRE VII LA CAMPAGNE DE
I. Les opérations du 15 juin. — Les batailles de Ligny et des Quatre-Bras.
Le plan initial de la campagne de 1815 et même les mouvements qui en furent le développement étaient parmi les plus belles conceptions stratégiques de Napoléon. Tout échoua par des fautes d'exécution dont quelques-unes sont imputables à l'empereur, un grand nombre à ses lieutenants.
Dès le premier jour, Drouet d'Erlon se met en marche avec une heure et demie de retard; Gérard interprète pour sa plus grande commodité les instructions de l'empereur; Vandamme lève ses bivouacs trois heures après le moment fixé, arrête ses troupes avant la fin du combat et refuse de seconder Grouchy ; Ney, devenu soudain circonspect jusqu'à la timidité, n'ose point opérer la manœuvre dont il est chargé. Le service de l'état-major est mal fait; la transmission des ordres est lente et incertaine. Les chefs sont hésitants, apathiques, sans zèle, sans initiative, sans entrain. Il semble qu'ils n'aient plus foi dans la Fortune napoléonienne, qu'ils ne veuillent s'avancer qu'à pas comp-
tés hors de la frontière et qu'ils sentent déjà l'étreinte inéluctable des deux grandes armées ennemies. La puissante machine de guerre qu'a construite Napoléon paraît usée ou faussée.
Ainsi la journée du 15 juin ne donna point les résultats qu'on pouvait espérer. Si l'on avait marché comme le prescrivaient les ordres de l'empereur, avaut midi toute l'armée aurait passé la Sambre ; dès trois heures, les Prussiens de Pirch II auraient été chassés de Gilly; dans la soirée, Grouchy eût occupé Sombreffe, et Ney les Quatre-Bras. Le lendemain, Blûcher et Wellington, séparés par cette double manœuvre et ne voulant ni l'un ni l'autre risquer seul un combat contre toute l'armée française, se seraient repliés sur leurs bases d'opérations, le premier au nord-est de Sombreffe, le second à l'ouest de Bruxelles. Cette retraite divergente eût éloigné de vingt lieues à vol d'oiseau les Anglais des Prussiens. Il leur aurait fallu plusieurs jours pour se concerter et opérer une nouvelle jonction. En attendant, Napoléon eût occupé Bruxelles sans coup férir et combiné quelque marche foudroyante contre l'une ou l'autre des deux armées ennemies.
Le matin du 16 juin, cependant, malgré la faute de Ney et les retards à l'aile droite, rien n'est encore compromis ^. L'empereur présume même que Prussiens et Anglais sont en pleine retraite et qu'il pourra atteindre Bruxelles sans rencontrer de résistance. Les probabilités l'engagent à raisonner ainsi ; car, selon la remarque de Kennedy, Blucher et Wellington commirent une faute grave, vu la dispersion de leurs troupes et la séparation
1. Le colonel Chesney, toujours si injuste pour Napoléon, reconnaît que «la balance de la stratégie penchait du côté des Français».
de leur armée, en livrant bataille le 16 juin. L'empereur donne donc ses ordres pour une marche sur Bruxelles et il quitte Charlcroi à neuf heures. La critique, qu'il perdit du temps dans la matinée, ne paraît pas justifiée. L'empereur ne s'attendant point, ce jour-là, à une bataille, qui était en effet fort improbable, la journée lui suffisait pour sa pointe sur Gembloux et la nuit pour sa marche sur Bruxelles. Des six heures du matin, il dicta des ordres en vue d'une concentration de toute l'aile droite à Fleurus. Il n'est pas responsable du retard de Gérard, qui n'arriva que passé une heure. Si l'empereur ne réitéra pas de bon matin à Ncy l'ordre de prendre position aux Quatre-Bras, c'est que, trompe par le rapport de celui-ci, il croyait ce poste très faiblement occupé ou même évacué, et jugeait qu'on s'y établirait sans difficulté. En fait, le prince d'Orange ayant reçu des renforts seulement h trois heures, il était aussi facile h Ney de débusquer des Quatre-Bras la division Perponcher à onze heures1, moment où lui parvinrent les instructions de l'empereur, que dans les premières heures de la matinée. Cependant « le général Imprévu » intervient en faveur de Napoléon. Blùcher sait que les Français sont 120,000 ; il n'a, lui, à cause du retard de Bûlow, que 80,000 soldats. Mais fidèle à ses engagements de protéger la gauche anglaise, impatient de combattre et confiant d'ailleurs en l'appui très problématique de Wellington, il offre témérairement, dans la position de Ligny, la bataille à Napoléon. Quand l'empereur voit le déploiement de l'armée prussienne, ii se félicite qu'elle se mette à.