‹ 1815 (volume 2)Chapitre 262 sur 271 · Kellermann le constate dans sa Relation. (Arch. Guerre · texte numérisé non relu

Kellermann le constate dans sa Relation. (Arch. Guerre

la portée de son épée. Cette bataille, qu'il ne prévoyait nullement, lui donne l'occasion de clore en un seul jour, par un coup de tonnerre, la campagne commencée la veille. Il va exterminer l'armée prussienne. Il arrête aussitôt son plan, dispose ses troupes, envoie des ordres à Ney. Tandis qu'il attaquera, le maréchal se portera sur les derrières des Prussiens, et à la fin de la journée, quand il donnera l'assaut final, l'armée de Blùcher, enfoncée au centre, débordée à droite, assaillie à revers, sera presque entièrement prise dans un filet de fer et de feu.

Mùffling, Rogniat, d'autres encore prétendent que Napoléon aurait dû se borner à des démonstrations vers Ligny et porter tout son effort contre Saint-Amand où la droite prussienne, très en l'air, n'aurait pu faire qu'une faible résistance. C'est méconnaître une des plus belles inspirations tactiques de Napoléon. Assurément l'attaque par Saint- Amand eût amené en moins de temps et avec moins de pertes la retraite des Prussiens. Mais, le 16 juin, l'empereur avait un objectif plus décisif que de séparer Blùcher de Wellington en rejetant celui-là vers la Meuse : il voulait la destruction de l'armée prussienne. Pour cela, il fallait en percer le centre et en envelopper l'aile droite. Seule l'aile gauche eût échappé au désastre.

On a vu par quel enchaînement de fautes et de méprises échoua ce plan si bien conçu \ et comment chacun contribua à le faire échouer. Flahaut, por-

1. Hasards de la guerre ! Malgré tout, il ne tint peut-être qu'à un obscur cuirassier français que la bataille de Ligny n'amenât laséparation définitive des deux armées alliées. Imaginez Blùcher fait prisonnier au moment où il venait d'être culbuté sous son cheval par une charge d'une brigade de Milhaud. Sans doute, la retraite sur Wavre ne s'en fût pas moins opérée, puisque ce fut Gneisenau et non Blùcher qui en donna l'ordre.

teur des premières instructions de l'empereur, met deux heures à faire quatre lieues. Reille surseoit un mouvement commandé, sous prétexte qu'un peu de temps perdu sera de nulle importance; il juge, selon l'étrange explication de Jomini, qu'il vaut mieux « obéir aux lois de la grande tactique » qu'aux ordres du chef de l'armée. Forbin-Janson ne comprend pas un mot de la dépêche dont il est chargé; il n'en peut donner aucune explication, et, après l'avoir transmise au général d'Erlon, il omet de la communiquer au maréchal Ney. D'Erlon s'engage dans une fausse direction ; il n'a point l'inspiration de la rectifier; il se détermine, aux trois quarts du chemin, à revenir sur ses pas pour obéir à l'injonction de Ney, qui le rappelle nonobstant l'ordre formel de Napoléon; il ne pense pas que, par cette contremarche, il privera l'empereur d'un appui très efficace, et n'arrivera point près de Ney à temps pour combattre. En résumé, dans tout cet après-midi, d'Erlon neutralise ses troupes, les promenant l'arme au bras de l'aile gauche à l'aile droite et de l'aile droite à l'aile gauche, sans seconder ni l'une ni l'autre. Vandamme, qui aperçoit le premier le corps de d'Erlon, le fait imparfaitement reconnaître et le signale à l'empereur comme ennemi. Napoléon, troublé par l'avis de Vandamme et par la direction de cette colonne, perd sa présence d'esprit. Il

Mais on a vu que, àWavre, il fallut les instances de l'ardent Bliicher pour décider son tout-puissant chef d'état-major à marcher sur Mont-Saint-Jean. Gneisenau se fût-il de lui-même déterminé à ce mouvement de flanc? Sans accorder plus de valeur qu'il ne convient à cette hypothèse, je veux cependant rappeler les paroles de Damitz : « Qu'on se figure Blûcher prisonnier de Napoléon, quelle impression cela n'eût-il pas fait sur le moral de l'armée française, de l'armée prussienne et des peuples alliés ! » et la conclusion de Charles Malo : « Qui oserait prétendre que la captivité de l'indomptable Blûcher n'aurait en rien influé sur le résultat des journées suivantes ? »

ne pense pas ou n'admet pas que la troupe qui menace son flanc puisse être le 1er corps, cependant appelé par lui-même sur le champ de bataille ; il néglige de prescrire éventuellement à l'officier qu'il envoie pour reconnaître de nouveau la colonne prétendue ennemie de la diriger sur Brye si, à rencontre de ses prévisions, c'est le corps de d'Erlon. Le maréchal Ney, enfin, doit porter la principale responsabilité des résultats incomplets de la journée. En rappelant d'Erlon malgré l'ordre formel de l'empereur, il commit un acte de désobéissance passible du conseil de guerre et que l'on ne peut s'expliquer que par l'esprit d'indiscipline qui régnait alors dans l'armée à tous les échelons. Mais ce coup de tête n'eut point d'influence grave; car déjà le comte d'Erlon, en prenant Saint-Amand au lieu de Brye pour point de direction, avait compromis la belle manœuvre conçue et ordonnée par l'empereur. Ce dont on doit accuser surtout le maréchal Ney, c'est d'une faute initiale qui entraîna tous les retards, toutes les méprises, tous les faux mouvements, tous les contre-temps de cette double action. S'il eût agi le matin comme le lui imposaient et les circonstances et les principes de la guerre, dès huit ou neuf heures il aurait eu le 2e corps massé à Frasnes et le lercorps concentré à Gosselies. Ainsi, à onze heures, au reçu de l'ordre porté par Flahaut, il eût attaqué les Quatre-Bras avec les quatre divisions de Reille et la cavalerie de Lefebvre-Desnoêttes, et il eût appelé à Frasnes les cinq divisions de d'Erlon et les quatre brigades de cuirassiers de Kellermann. Bien avant deux heures, il eût enlevé la position aux 7,500 Hollandais qui l'occupaient seuls encore. A trois heures, avec ses 43,000

hommes, il eût refoulé sans peine sur la route de Bruxelles, en admettant que Wellington eût osé prendre l'offensive, les 7,000 Anglais de Picton et les 6,000 Brunswickois du duc Frédéric-Guillaume. A quatre heures, — moment où lui parvint la dépêche de l'empereur lui prescrivant de se rabattre sur Brye — il aurait pu détacher, par la Voie romaine, plus de la moitié de ses forces sur les derrières de l'armée prussienne pour changer en désastre la défaite de Blùcher.

Jomini convient que la bataille de Ligny aurait eu des suites décisives si Ney avait porté à Brye une partie de ses troupes. Mais il objecte que le maréchal n'aurait pu opérer ce mouvement, même s'il avait eu dans la main le corps de Beille et le corps de d'Erlon, car il se serait trouvé aux prises avec les 40,000 Anglo-Alliés de Wellington. Ce raisonnement repose sur une erreur matérielle. A quatre heures, Wellington n'avait encore que la division Perponcher, la cavalerie de van Merlen, le corps de Brunswick et la division Picton, soit 22,000 hommes. (Encore, dans l'hypothèse de la prise des Quatre- Bras par Ney, entre midi et deux heures, les 7,500 soldats de Perponcher qui auraient été abîmés, se seraient -ils trouvés à peu près hors de cause à l'arrivée des renforts anglais.) La division Alten (4,000 fusils) ne déboucha qu'à cinq heures et demie, et les divisions Gooke et Kruse (7,000 hommes), vers sept heures seulement. Or, ou Wellington aurait attaqué dès trois heures avec Perponcher, Picton et van Merlen, auquel cas ces 15,000 hommes luttant contre 43,000 auraient été exterminés; ou plutôt, ne voulant pas faire détruire ses divisions une à une, il eût attendu, pour

prendre l'offensive, non seulement Brunswick mais Alten, et conséquemment il n'aurait engagé le combat que vers six heures. A cette heure-là, la moitié des troupes de Ney aurait été déjà au dos des Prussiens, et il serait resté 20,000 hommes au maréchal pour résister jusqu'à la nuit, dans une bonne position, à 28,000, puis à 32,000 assaillants. Eût-il même dû se replier à Frasnes, que cette retraite, aux approches de la nuit, aurait été sans importance stratégique. Il est très probable, d'ailleurs, que si Wellington, à son retour du moulin de Bussy, vers trois heures, avait trouvé les Quatre-Bras occupés en forces parles Français, il aurait prudemment concentré ses troupes à Genappe en attendant l'issue de la bataille engagée devant Ligny. C'est du moins ce que l'on peut inférer de sa coutumière circonspection et de son égoïsme britannique.

Glausewitz, après avoir longuement et confusément argumenté, conclut que « 10,000 hommes sur les derrières de l'armée prussienne n'auraient fait que rendre la bataille plus douteuse en obligeant Blucher à se replier plus tôt ». C'est prouver la faiblesse de sa cause que de citer sciemment des chiffres faux. Clausewitz savait très bien que c'eût été non point 10,000, mais 20,000 cavaliers et fantassins, qui auraient pris les Prussiens à revers. Or, si cette attaque ne pouvait avoir d'autre effet que de précipiter la retraite de Blucher, par quel miracle, deux jours plus tard, à Waterloo, l'attaque de Bulow eut-elle un résultat tout à fait différent ? A entendre Clausewitz, on croirait en vérité qu'une aruiée est libre de quitter un champ de bataille comme un champ de manœuvres, et qu'une retraite soudaine, en pleine action, peut s'opérer sans dé-

sordre et sans péril. Charras, lui, a une façon toute personnelle de voir les choses : « Les généraux, s'écrie-t-il, furent admirables. Us ne manquèrent pas au chef, le chef leur manqua. » Il magnifie Ney, « qui dépassa les limites du possible en arrêtant Wellington avec 20,000 hommes». Charras semble ignorer que Wellington, jusqu'à l'arrivée des divisions Gooke et Kruse (à six heures et demie du soir), eut à peine 26,000 hommes i à opposer aux Français qui étaient plus de 23,000 2. Et il oublie volontairement de dire que si Ney n'eut qu'un seul corps d'armée à opposer aux Anglais, c'est parce qu'il avait négligé, le matin, de concentrer le 2e c* le 1er corps entre Gosselies et Frasnes. C'est là, on ne saurait trop le répéter, la faute initiale d'où dérivèrent toutes les autres : celles de Ney, celles de Reille, celles de d'Erlon, celles de l'empereur. Les faits, les ordres écrits, les heures, les chiffres contredisent les conclusions de Clausewitz et de Charras. Il y a aussi les témoignages de Kellermann : « Napoléon n'atteignit pas son but par la faute du maréchal Ney ; » — de Reille : « On eût pu obtenir un succès bien plus considérable en prenant à revers la droite de l'armée prussienne ; » — du général Delort : « Ney pouvait, avec ses 44,000 hommes, contenir les Anglais et tourner l'armée de Bliicher. » Il y a le jugement de Ropes : « Si Ney avait exécuté les ordres de l'empereur, l'issue de la campagne aurait été modifiée3. » Il y a le juge-

1. Division Perponcher : 7,500. — Division Picton : 7,158. — Cavalerie de vanMerlen: 1,200. — Division Alten (moins la division Ompteda) : 4,000. — Corps de Brunswick: 6,300 = Total : 26,158.

2. Corps de Reille (moins la division Gérard) : 21,074. — Division Lefebvre-Desnoëttes (moins les deux escadrons de service restés près de l'empereur) : 1,800. — Brigade de cuirassiers de Guiton : 777= Total : 23,651.

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