IDÉE D'UNE INVASION EN BELGIQUE
Encore les Saxons étaient-ils disposés à se mutiner', et devait-on craindre des défections chez les Hollando-Belges. La plupart de ceux-ci avaient servi sous Napoléon ; et à Bruxelles, dans tout le pays wallon, et particulièrement clans les provinces de Namur et de Liège soumises à la dure occupai ion prussienne, il y avait un parti français2.
Stationnées depuis Trêves et Coblentz jusqu'à Courtrai et à Anvers, sur une étendue de soixantedix lieues, les troupes alliées avaient, dès le 15 mars, commencé quelques mouvements de concentration3; mais Napoléon n'en aurait pas moins pu franchir la frontière belge avec 50,000 hommes le 1er avril4, et trois jours après entrer à Bruxelles sans coup férir. Wellington était à Vienne, Blùcher était
1. Lettre du ministre de la Guerre à Kleist, Berlin, 13 mars (citée par von Ollech, 4). — On verra plus loin qu'il y eut à Liège une révolte des Saxons à la suite de laquelle le corps entier fut envoyé en Allemagne.
2. Allgemeine Zeilung, 27 mars. Rapp. de Vienne, s. d. (postérieur au 8 avril). Rapp. des commandants du Quesnoy, de Maubeuge, de Givet, 27 mars, 7 avril, 23 et 29 mai. Rapp. de Saint-Amant (Belge, arrivant de Gandj, Paris, 15 avril et 29 mai. Rapp. d'un déserteur belge, Mézières, 22 avril. Rapp. d'un voyageur, 4 juin. (Arch. Guerre.) Rapp. d'agents, ornai et 3 juin. (Arch. Aff. étrangères, 1802.) Mùffling, Aus meinem Leben, 193. Cf. Wellington à Feltre (Dispatches, XII, 389) : « Le fait est que ces messieurs (Blùcher et Wrède) ont bien mal gouverné le pays qui est tombé sous leur gouvernement. »
Napoléon (Mém. pour servir à l'Histoire en 1815, 52, 57, et Gourgaud, Camp, de 1815, 20) comptait sur le soulèvement des Belges. Ses espérances ne furent, il est vrai, aucunement réalisées. Mais il faut remarquer que, si l'empereur avait occupé Bruxelles au commencement d'avril, l'action du parti français en Belgique eût été tout autre.
3. Lettres de Kleist au roi de Prusse, Aix, 19 et 24 mars, à Pirch, 25 mars (citées par von Ollech, 5, 6, 7).
4. Napoléon {Mém. pour servir à l'Histoire, 52) dit : 35,000 hommes, et Clausewitz (Der FelJzug von 1815, 16-17) admet la possibilité d'une victoire de ces 35,000 Français sur l'armée anglo-prussienne. Mais l'empereur, s'il eût pris le parti de dégarnir, comme il le dit, les places du Nord et de faire marcher la réserve de Paris et le tiers des troupes de la 2e division militaire, aurait pu former une armée de 50,000 hommes. D'après le rapport de Davout, du 28 mars (Arch. nat. AF. IV, 11)30), il y avait à cette date 27,949 soldats dans la 16e division militaire (Lille) et 10,000 à Paris. Si l'on ajoute, à ces 38,000 hommes, 4,000 hommes de la 2e division militaire (Mézières), qui en comprenait 12,340, le corps de Reille, fort au 24 mars de 15,865 hommes (Davout à Reille, 24 mar3; Arch. Guerre), et les
à Berlin. Les Français n'auraient rencontré aucune résistance, le prince d'Orange et le général Kleist, qui commandait l'armée prussienne dans les provinces rhénanes, ayant décidé d'opérer en cas d'attaque leur concentration à Tirlemont (onze lieues à l'est de Bruxelles) ^.
Ce facile succès eût-il suffi, comme se l'imaginait l'empereur, à soulever la Belgique? En tout cas, sans en imposer beaucoup aux hommes de guerre, l'occupation de Bruxelles eût produit un très grand effet en France et à l'étranger. Les généraux prussiens, le prince d'Orange, Wellington lui-même, redoutaient cette brusque attaque. « Il faut couvrir Bruxelles, écrivait Mùffling au roi des Pays-Bas, pour que cette ville ne devienne pas le foyer de la Révolution. » « Il serait de la dernière importance pour Bonaparte, écrivait Wellington à Gneisenau, de nous faire rétrograder derrière Bruxelles, de chasser le roi de France et de renverser l'ordre de choses qu'a établi ici le roi des Pays-Bas. Ce serait d'un effet terrible sur l'opinion publique2.» Mais ce coup d'audace dont Napoléon eut l'idée, dont il jugeait l'exécution facile et certaine, il y renonça en môme temps qu'il le conçut3. Il comprenait
7,390 hommes de la garde (situation au 21 mars; Arch. nat. AF. IV, 1940), on arrive au total de 65,204 hommes, et en retranchant les indisponibles de la 16e division militaire, de la réserve de Paris et de la garde, à celui de 50,000 environ.
1. Kleist au roi de Prusse, Aix, 24 mars, et Mùffling au roi des Pays-Bas, Bruxelles, 29 mars (cit. par von Ollech, 6 et 8). — A la vérité, le prince d'Orange avait pensé, le 31 mars, à livrer bataille entre Nivelles et Brainele-Comte, avec la coopération de l'armée prussienne. (Rôder à Mùffling, Ath, 31 mars, cit. par von Ollech, 9.) Mais, comme les Prussiens n'auraient pu arriver à temps, il est certain que les 30,000 Anglo-Belges, qui n'étaient même pas tous concentrés à Ath le 5 avril, se seraient repliés sans combattre au-delà de Bruxelles.
2. Mùffling au roi des Pays-Bas, 30 mars (cité par von Ollech, 8). Wellington à Gneisenau, à Bruxelles, 5 avril. (Dispatches, XII, 288.)
3. Napoléon, Mém. pour servir à V Histoire, 52-53. — Dans la Correspondance de Napoléon, il n'y a trace d'aucune disposition pour une invasion