IDÉE D'UNE INVASION EN BELGIQUE
trop bien qu'une victoire remportée sur le dixième seulement des forces de la coalition serait regardée par les Alliés comme une simple affaire d'avantpostes1, et que cette victoire', eût-elle même pour conséquence le soulèvement de la Belgique, ne terminerait point la guerre. En passant la Sambre le 1er avril, il compromettrait donc l'avenir pour un succès éphémère, car l'ex-armée royale, tout en pouvant fournir sur l'heure 50,000 hommes d'excellentes troupes, n'était point en état d'entreprendre une campagne de quelque durée. Hommes, armes, chevaux, approvisionnements, tout manquait. Or l'empereur ne pouvait à la fois diriger les opérations en Belgique et réorganiser l'armée En outre, pour former un corps de 50,000 hommes, il eût fallu prendre tous les disponibles dans les garnisons des départements du Nord, dont la population était si hostile à l'empire, et employer la réserve de Paris, destinée en cas de force majeure à agir dans l'Ouest, où remuaient les chefs vendéens, et dans le Midi, où Bordeaux, Toulouse, Marseille, reconnaissaient encore l'autorité du duc d'Angouleme qui se préparait à marcher sur Lyon2.
Si l'état militaire de la France interdisait au capitaine d'entrer trop vite en campagne, de môme la situation politique le défendait au souverain. Huit jours après être remonté sur le trône, Napoléon ne pouvait abandonner le gouvernement pour aller combattre sans une impérieuse nécessité. Il était
soudaine de la Belgique. Ces mots de Davout dans une lettre du 3 avril, à. Lobau (Arch. Guerre) : « ... la possibilité d'une entrée souda.ne en campagne, » ne peuvent être interprétés que dans le sens d une campagne défensive au cas d'une attaque des Alliés. La preuve, c est que Davout écrit le 9 avril à d'Erlon : « L'empereur ne se prépare qu à la défensive. »
1. Clausewitz li(i-17) dit que ce n'eût été « qu'un coup en lair, sans influence sur le résultat de la campagne ». ono/ir
2. Napoléon, Mém. pour servir à l'Histoire, 52-53. Cf. l«lo, 1, ôvô-m>
plus urgent de réorganiser l'administration, de remplir le trésor, de pacifier le pays. Pour gagner le cœur des Français, qui désiraient tous si ardemment la paix, quel admirable expédient que d'envahir la Belgique! L'effet produit par la prise de Bruxelles n'eût-il pas été compensé par l'épouvante de voir Napoléon, à peine rentré en France, chausser ses bottes de sept lieues pour courir à de nouvelles conquêtes? L'empereur avait encore une autre raison, — et celle-là primait les autres, — de ne pas commencer la guerre avant d'avoir épuisé tous les moyens d'accommodement : comme son peuple, bien que sans doute pour moins longtemps, il voulait le maintien de la paix4.
Plus d'un grand mois, l'empereur persista à croire la paix possible. « Si nous avons la guerre 2... », écrivait-il encore le 30 avril à Davout, avec qui il n'avait pas à dissimuler. Toutefois, quelle que fût la ténacité de ses illusions, il n'en prenait pas moins des mesures de défense. Il avait appelé les réserves, mobilisé les gardes nationales, donné ses ordres pour la reconstitution du matériel. Mais ce fut seulement au milieu du mois de mai, quand il eut à peu près perdu toute espérance d'éviter la guerre3, qu'il arrêta son plan de campagne4.
1. Napoléon, Mém. pour servir à V Histoire, 52-53. Cf. Corresp., 21756, 21856, 21862; et 1815, I, 435-439.
2. Napoléon, Corresp., 21856. Cf. Caulaincourt à Napoléon, 25 mars; au cardinal Fesch, 8 avril. (Arch. Aff. étrangères, 672.)
3. Je dis : à peu près perdu, car la troisième mission de Fleury de Chaboulon à Bàle, le 29 mai, était encore une tentative pour la paix. (1815, I, 592, note 2.)
4. La Correspondance de Napoléon et celle de Davout témoignent que l'empereur arrêta son plan de campagne au plus tôt au milieu de mai. Le 9 mai, Napoléon écrit : « Vandamme doit se réunir à l'armée du Nord, sur la Sambre, où je me trouverai probablement moi-même pour agir avec de grandes masses. » {Corresp., 21879.) Mais « probablement » marque un doute, et dans une autre lettre du même jour on lit : « J'attends que la nature de la guerre que l'on devra faire soit mieux déterminée. » (Cor-
Les Alliés se préparaient depuis le commencement d'avril. Il y avait plusieurs projets. Knesebecke proposait sans rire de tromper Napoléon en lui livrant un faux plan. « On fera croire à l'ennemi, disait-il, que Ton opérera par Baie, qu'il n'a rien à craindre de l'armée anglaise qui sera occupée au siège de Dunkerque, ni de l'armée prussienne qui restera sur la défensive. On attirera ainsi Buonaparte entre la Marne et le haut Rhin contre les armées autrichienne, bavaroise et russe, tandis que les Anglais et les Prussiens s'avanceront librement vers Paris1. »
Schwarzenberg renouvelait l'art de la guerre en déclarant avec gravité que les Alliés ne devaient « ni trop se diviser de peur de s'affaiblir, ni marcher par trop grosses masses de peur de ne pouvoir subsister ». Il concluait qu'il fallait marcher sur Paris en trois fortes colonnes « et laisser les détails
resp., 21882.) De son côté, Davout, qui est au courant des projets de Napoléon, écrit le 9 mai à Gérard : « La nature de la guerre que l'on va faire n'est pas encore bien déterminée. » (Corresp. de Davout, 1684.) Le 10 mai, le maréchal paraît croire que c'est l'ennemi qui prendra l'offensive, car il mande à Vandamme : « Vous devez rendre impraticable le projet de Wellington de percer par la trouée de Chimay. » (Corresp., 1G92.) Enfin, deux lettres de l'empereur, du 13 et au 22 mai {Corresp., 21900, 21955), révèlent qu'il hésite encore sur le choix de la ligne d'opérations.
Les ordres donnés par Napoléon et Davout en mars et avril et dans les premiers jours de mai : concentration des corps d'armée sur les frontières du nord, de l'est et du sud-est, — armement des places, — mise en état de défense des Vosges et de l'Argonne, — établissement de têtes de pont sur la Sambre, — instructions « d'être prêt à tout événement » — n'impliquent point l'existence d'un plan offensif. Ce sont des dispositions purement expectatives.
1. Mémorandums de Knesebeck, 18 et 24 avril. {Suppl. Dispatches of Wellington, X, 174-178.)
des opérations aux lumières et à l'expérience des généraux en chef1 ».
Le plan de Gneisenau, plan redoutable, plan d'écrasement, était fondé sur l'énorme supériorité numérique des Alliés. Gneisenau disait : « Quatre grandes armées d'opérations, dont la quatrième, l'armée russe, formera la réserve, entreront simultanément en France et marcheront droit sur Paris. Quoi qu'il arrive à Tune des trois armées de première ligne, qu'elle soit battue ou non, les deux autres continueront d'avancer, en faisant des détachements sur leurs derrières pour observer les forteresses. L'armée russe, ou armée de réserve, est destinée à réparer les échecs que pourrait subir l'une des armées de première ligne. Pour cela, elle se portera directement à l'aide de l'armée en retraite ou manœuvrera sur le liane de l'ennemi. A supposer que Napoléon batte une des armées de première ligne, les deux autres, marchant toujours en avant, gagneront du terrain et se rapprocheront de Paris, tandis que l'armée de réserve secourra l'armée battue. Si, au lieu de poursuivre l'armée battue, Napoléon se porte sur le flanc d'une autre armée de première ligne, l'armée de réserve se joindra à celle-ci de façon que la bataille tourne au désavantage de l'ennemi. Pendant ce temps, la troisième armée continuera d'avancer, et celle qui aura subi un échec se rétablira et reprendra ensuite sa marche offensive2.»
Wellington proposait de commencer les hostilités sans attendre l'arrivée de l'armée russe et avant
1. Mémorandum de Schwarzenberg, 28 avril. {Suppl. Dispatches of Wellington, X, 179-181.)
2. Mémorandum envoyé à Vienne par Gneisenau. {Suppl. Dispatches of
Wellington, X, 196-197.)
même que les trois armées eussent achevé leur concentration. « Il suffit, écrivait-il le 10 avril, de porter entre la Samhre et la Meuse 60,000 Anglo- Hollandais, 60,000 Prussiens et 140,000 Austro-Bavarois pour nous trouver en France avec des forces supérieures à celles de l'ennemi et pouvoir manœuvrer dans la direction de Paris. » Très préoccupé des intérêts de Louis XVIII, Wellington jugeait que chaque nouveau jour de trêve affermirait le pouvoir de Napoléon ; et, croyant à l'importance de la prise d'armes des royalistes dans le Midi, il pensait qu'il la fallait seconder par une très prompte action sur les frontières du Nord ^.
A Vienne, on n'était pas si pressé. On voulait faire cette guerre sans risques. On voulait, dans chaque bataille, être au moins trois contre un, et <( vaincre selon les règles de la mécanique et les lois de la gravitation2 ». Le conseil de guerre tenu le 19 avril, sous la présidence du czar, décida que, pour donner aux différentes armées le temps d'opérer leur concentration, on ouvrirait la campagne seulement le 1er juin3. C'était un mois de perdu, selon Wellington et Blùcher, un mois de gagné, selon Knesebeck et Schwarzenberg. Ce dernier comptait même gagner encore un autre mois par les discussions du plan stratégique. En effet, le 10 juin,
1. Wellington à Claucarty, Bruxelles, 10 avril. Mémorandum de Wellington, Bruxelles, 12 avril. (Dispatches of Wellington, XII, 295 sqq., et 304 sqq.)
Blùcher, bien que n'ayant pas les mêmes sympathies pour Louis XVIII, pensait néanmoins à l'influence que la guerre civile du Midi pourrait avoir sur la campagne. 11 écrivait à sa femme le 16 avril (Blùcher in Briefen, 138) : « Les Français vont probablement s'entre-tuer et je ne puis croire que nous aurons beaucoup à faire. »
2. Rapport du baron Gay, de retour de Vienne, Paris, 28 mai. (Arch. nat. AF. IV, 1938.)
3. Protocole de la séance du Conseil de guerre du 19 avril (cité par von Ollech, 33-34.) Wrède à Wellington, Vienne, 20 avril. (Suppl. Dispatches of Wellington, X, 109.)
alors que Bliïcher, qui avait eu cependant la distraction d'une révolte des Saxons1, « devenait enragé » de rester inactif, et disait à ses soldats qu'il était impatient d'aller chercher sa pipe oubliée à Paris2, Schwarzenberg faisait adopter par les souverains un plan définitif dont l'exécution devait commencer seulement du 27 juin au 1er juillet3.
D'après ces nouvelles dispositions, six armées franchiraient simultanément les frontières de la France : l'armée des Pays-Bas (93,000 Anglais, Hanovriens, Brunswickois et Hollando-Belges \
1. Le 2 mai, les régiments saxons stationnés à Liège se mutinèrent à l'annonce qu'ils allaient être incorporés dans l'armée prussienne. Les soldats débandés parcoururent les rues, criant : « Vive le roi de Saxe ! Vive Napoléon ! » Il y eut avec les Prussiens des rixes sanglantes. A la tombée de la nuit, des révoltés assaillirent l'hôtel de Blùcher. Sans l'arrivée d'un fort détachement prussien, le vieux maréchal eût été en danger. Le lendemain, les Prussiens réduisirent l'insurrection. On fusilla quatre officiers convaincus d'avoir fomenté le mouvement; 2,000 soldats furent désarmés, tout le contingent saxon fut renvoyé en Allemagne et remplacé par des troupes prussiennes en marche sur l'Elbe et sur le Rhin. Le général de Borstell qui, le premier jour, avait mal exécuté les ordres de Blûcher, fut remplacé par le général Pirch Ier. Blùcher écrivit au roi de Saxe : « Je rétablirai l'ordre, dussé-je faire fusiller toute votre armée. »
Hardinge à Wellington, Liège, 4 mai. Blûcher au roi de Saxe, 6 mai. (Suppl. Dispatches, X, 219-221, 256.) Blûcher à sa femme, Liège, s. d. {Blùcher in Briefen, 140-142.) Rapport de La Hauvrie, inspecteur des Forêts, Givet, 8 mai. (Arch. Guerre.) Rapport de Bruxelles, s. d. (Arch. Aff. étrangères, 1802.) Correspondance de Liège. {Moniteur, 9 mai.) Wellington à Blûcher, 7 mai. {Dispatches, XII, 357.)
2. Wellington à Schwarzenberg, Bruxelles, 2 juin. {Dispatches, XII, 437.) Vandamme à Davout, Chimay, 7 juin (Arch. Guerre).
3. Mémorandum de Schwarzenberg, 8 juin. Schwarzenberg à Wellington, Heidelberg, 10 juin. Protocoles des conférences de Heidelberg, 9 et 10 juin. {SupiAcmentanj Dispatches of Wellington, X, 440-448.) — D'après le plan de Schwarzenberg, les différentes armées devaient commencer leur mouvement le 27 juin. Mais afin de marcher à la hauteur des Austro- Russes, qui allaient avoir plus de chemin à faire pour arriver dans le rayon de Paris, Wellington, d'accord avec Blûcher, avait décidé que les armées anglaise et prussienne ne passeraient la frontière que le 1er juillet. (Leltre de Mûffling à Blùcher, Bruxelles, 14 juin, citée par von Ollech, 68.)
4. Situation du 6 juin, citée par Van Lôben Sels (82-83) d'après les Archives militaires des Pays-Bas. — Cet état de situation, le seul authentique qui semble exister, porte les présents sous les armes à 91,228. Mais, d'une part, il faut défalquer de ce total les 2,150 hommes de la brigade de landwehr hanovrienne de Beaulieu, stationnée à Anvers ; et, d'autre part, il faut y ajouter les effectifs des 12 batteries de réserve, du génie, du train,
sous Wellington) entre Maubeuge et Beaumont ; — l'armée prussienne (117,000 hommes4, sous Biùcher) entre Philippeville. et Givet ; — l'armée russe (150,000 hommes2, sous Barclay de Tolly) par Saarlouis et Saarbruck ; — l'armée du Haut-Rhin (210,000 Autrichiens, Bavarois, Wurtembergeois et Hcssois3, sous Schwarzenberg), l'aile droite par Sarreguemines, le gros par Baie. Ces quatre grandes armées marcheraient concentriquement sur Paris, les Anglais par Péronne, les Prussiens par Laon,
des pontonniers, etc., portés seulement pour mémoire et que l'on doit évaluer, sur les indications de Siborne, au moins à 4,000 hommes, soit : 91,200 — 2,151 = 80,049 -f 4,000 = 93,049.
Il y avait en outre, stationnés à Anvers, Ostende, Gand, etc., 4 brigades de landwehr hanovrienne et quelques autres troupes qui ne devaient pas être appelées à entrer en campagne. Ces troupes de garnison sont évaluées par Siborne- (I, 426) à 9,000 hommes, par le colonel Chesney (52-53) à 12,000.
1. Tableaux donnés par Plotho, Der Krieg im Jahre 1815, 35 sqq., et par Damitz (traduction française, I, 354 sqq.). — En 2e et en 3e lignes, les Prussiens avaient la garde royale, les corps de Kleist (plus tard de Hacke), de Louis de Hesse-Hombourg, d'York et de Tauënzien, et la landwehr du Rhin non encore organisée : ensemble 124,000 hommes, dont 70,000 seulement (la garde et les corps de Kleist et d'York) devaient successivement entrer en France.
2. Plotho et Damitz, qui le copie, évaluent l'armée russe à 167,950 hommes en additionnant les bataillons et les escadrons qu'ils portent, les premiers à 800 fusils, les seconds à 150 sabres. Or si l'on admet, ce qui paraît improbable, qu'il ne manquait point un seul homme dans les corps au départ, on ne peut croire qu'il en était de même à l'arrivée sur les bords du Rhin. Des confins de la Pologne à la frontière française, les Russes avaient dû laisser en route pour les postes d'étape et les petits dépôts et en malades, éclopés, déserteurs, environ un dixième de leur effectif. En outre, le VIIe corps (22 régiments d'infanterie) et les IIe et IIIe corps de cavalerie de réserve (16 régiments) étaient en retard d'une dizaine de marches. Le 8 juillet, ils arrivaient à peine à la Sarre. Voir Damitz, II, 182. — D'après deux rapports de Vienne, l'un du commencement d'avril (Arch. Guerre), l'autre du 28 mai (Arch. nat. AF. IV, 1938), la Russie ne devait mettre en ligne qu'une armée de 120,000 hommes et même de 80,000.
.;. Selon les rapports officiels cités par Plotho (63, sqq.), l'armée du Haut- Rhin s'élevait à 254,542 hommes. Mais, suivant les renseignements donnés par Plotho lui-même, il faut défalquer de ce nombre : 1° 6,000 Bavarois laissés en garnison à Mayence, à Manheim et à Germesheim ; 2° environ 15,000 Badois qui ne devaient rejoindre l'armée que plus tard. Il faut déduire enfin le corps saxon (compté par Plotho pour 16,700 hommes), qui, à la suite de la révolte de Liège, avait été renvoyé en Allemagne, et que, en raison de ses sentiments français, les coalisés n'auraient pas fait entrer en France.
les Russes par Nancy, les Autrichiens par Langres. A l'extrême gauche, l'armée de la Haute-Italie (38,000 Autrichiens < et 12,000 Piémontais2, sous Frimont) et l'armée autrichienne de Naples (25,000 3 hommes sous Bianchi) passeraient les Alpes et se dirigeraient, l'une sur Lyon, l'autre sur la Provence, où l'escadre anglaise de la Méditerranée seconderait les opérations.
Par des rapports secrets de Vienne et de Bruxelles et par les journaux étrangers (la presse était déjà indiscrète4), Napoléon connaissait d'une façon générale les forces et les projets de l'ennemi. Deux plans de campagne se présentèrent à son esprit5.
Le premier plan consistait à masser sous Paris les 1er, 2e, 3e, 4e et 6e corps, la garde, la réserve de cavalerie et l'armée du Rhin (ou 5e corps) ; à con-
1. Plotho (74 sqq.) évalue à 48,000 hommes l'armée autrichienne stationnée dans la haute Italie en 1815; mais de ces 48,000 hommes Frimont devait nécessairement en laisser au moins 10,000 en garnison en Lombardie.