‹ 1815 (volume 3)Chapitre 205 sur 226 · LA MOUT DE LA RO C 11 E J A Q U E L E I N · texte numérisé non relu

LA MOUT DE LA RO C 11 E J A Q U E L E I N

sincèrement leurs regrets du « malentendu » qui les avait empêchés de se porter dans le Marais et se déclarèrent prêts à continuer la guerre'. Pour se disculper de tout soupçon d'avoir écouté les émissaires de Fouché, ils rudoyèrent l'envoyé du général Lamarque qui leur apportait l'acceptation des conditions qu'eux-mêmes avaient posées1, et pour assurer dans l'avenir l'unité de commandement, qui leur avait fait défaut, ils nommèrent Sapinaud général en chef'. Mais les mêmes sentiments, les mêmes retards, le même mauvais vouloir se reproduisirent *. Au fond, sauf Auguste de La Rochejaquelein, les commandants de l'armée royale voulaient attendre le résultat de la première bataille sur la frontière pour rendre leur épée ou la tirer une seconde fois du fourreau. Les paysans étaient licenciés. Les colonnes mobiles parcouraient librement presque toute la rive gaucbe de la Loire, rétablissant les drapeaux tricolores, ramassant une quantité de fusils et s'emparant de quatre canons anglais abandonnés dans le Marais5. Jusqu'au 16 juin, date d'une nouvelle prise d'armes à laquelle les généraux vendéens nese prêtèrent qu'à contre-cœur et sous la pression d'Auguste de La Rochejaquelein, devenu major général6, il y eut une sorte de trêve imposée autant

I. D'Autictiatnp, Camp, d* Vtndéê, 05 98. Relation de Suzannet. l'Arcli. Guerre. Armée de l'Ouest.)

1. Lettre de Lamar<|uo .nu irenérniu vendéen*, Nantes, 0 juin. Rapport de Lamanpie a Davout. Nantes. Il juin Ar h. Guerre, Armée de l'Ouest./ Canuel. Htm. **r ta (luerre de \ tn,U<. ioT-fUi.

3 Relation de Suzannet. (Atvh. Guerre.) D'Autiehamp, W-loo. Canuel. îtft-i»:.

4 . Canuel. J>9-tti. i^lil, 13*. Cf. DAutkhamp, I0MJ0. et la RHathm d> Su/annet t Arch. Guerre; • • La plu-* grande division rè^no entre m»us. On «4'jn'i'uso mutuellement. •

b. l,ainar<|ue a Dav<»ul, Nantis. 9 juin. Travot a Lamarque. Challans. II juin. 'Arch. Guerre, Arme»? de l'Ouest.) Canuel, 510-111. I>'Aulnl)ainp, lui. (Cf. Lrtlre de Saml-HuNerl. 17 juin, citée par le rmMne, lov-IW.) Relation de Suzannet. Cf. Ruvigu a l> ivout, 10 juin. (Arch. Guerre.)

«. Canuel. lU-;ii.

par l'apathie des chefs que par la lassitude de leurhommes.

Cette pacification temporaire, très favorable à Napoléon, était l'œuvre de Fouché. Sans son intervention, les corps de Sapinaud, de Suzanne! et de d'Autichamp se fussent concentrés autour du Marais. dans des positions inexpugnables. Il aurait fallu une armée «le vingt mille hommes pour en déloger La Hoehejaquclein tandis qu'il avait suffi d'une enloime mobile. Ouant aux royalistes, ils ne pouvaient accuser Fouché, car Fouché avait voulu sauver les vendéend'un écrasement plus ou moins éloigné mais certain. Si l'on avait accédé à temps à ses ouvertures, le combat des Mathes n'aurait pas eu lieu, et le grand deuil où la mort du marquis de La Korhejaquelein mit la noblesse française lui eût été épargné.

Ce double jeu, ce rôle ambigu, Fouché le joua pendant toute la durée des Ont Jours. Le 20 mars, il n'avait pas demaudé un ministère à l'empereur dans l'unique dessein de le trahir. Après tout, le portefeuille qu'il tenait était une réalité, et celui qu'il espérait obtenir de Louis XVIII. du duc d'Orléans ou de Marie-Louise régente n'était qu'une espérance. Sacrifier la proie pour l'ombre esl une ligne de conduite que moins qu'aucun autre pouvait se proposer le duc d'Otrante. Le malheur pour Napoléon, c'est que Fouché avait peu de confiance dans la durée du nouvel empire et eonséquemment dans celle de son portefeuille. Or. selon le mot de Barère. il était atteint île (]<nivcnnmi'inie. One l'empereur riomphàt ou tombât, lui voulait resterai! pouvoir. Il

FOUCIIÉ

avait fallu une révolution pour l'y ramener. Fouché on appréhendait une seconde ; il ne fallait pas que celle-ci pût le renverser. 11 ne fallait pas non plus que Napoléon régnât avec l'omnipotence de naguère. Le duc d'Otrante savait que l'empereur avait des raisons pour ne point l'aimer. Il craignait une destitution le jour où ce maître redoutable aurait recouvré la plénitude de son pouvoir. Dés le commencement d'avril, il écrivit même à Wellington 'pour lui exposer les dangers qu'il courait de la part de Napoléon et lui demander un asile en Angleterre dans le cas où il serait proscrit1.

Dominé par la crainte de la chute de l'empire et par l'appréhension du despotisme de l'empereur, Fouché se prémunit contre la première alternative en faisant des ouvertures à l'étranger, contre la seconde en créant à Napoléon toutes sortes de difficultés intérieures. Mais pour cela, il n'a garde de se dévouer au roi ni d'abandonner l'empereur. Irsert, trompe et trahit l'un et l'autre au grand profit et au plus grand dommage de tous les deux. Dans ses messages à Gand, il proteste de son zèle pour le roi légitime; dans son cabinet, il dit aux royalistes: « — Cel homme est revenu île l'île d'Flbe plus fou qu'il n'était parti. Son affaire est réglée, il n'en a pas pour trois mois! » Mais il fait rééditer à des milliers d'exemplaires et avec des adjonctions perfides le Mémoire de Carnol, ce réquisitoire contre les Bourbons, et il inonde Pari* et les départements de caricatures où Louis XVIII est représenté emportant les sacs d ur de la Banque et les diamants de la couronne, commandant l'exercice dans une chaise à porteurs à une année d'invalides.

1. Po/.ro a Nosselnnle, BrtixHI.»*. 3 mai. i ' or»<«/j . I, tuJ-loU — Il e*l fori prohahl* que Fourhe exa»;« r:nl ses craint*»* et que cette demande d'un nuilc éventuel était un prétexte pour entrer en correspondance avec If généralissime de la coalition.

ou indiquant du doigt la frontière française à un peloton de Cosaques. Maître de la police et d'une partie de la presse, il en useà la fois pour soutenir l'empereur et pour lui susciter une opposition très forte. Il fait proclamer que Napoléon est le seul souverain qui convienne à la France, mais il fait dire tantôt que l'empereur abdiquera au Champ de Mai, tantôt que toutes ses promesses pacifiques et libérales sont mensongères, que la guerre est proche et la tyrannie certaine. Aux familiers de l'empereur, à ses frères eux-mêmes, Lucien et Joseph, il persuade que l'Europe concéderait la régence, mais que dans son féroce égoïsme Napoléon préfère à une abdication au profil de son lils les chances douteuses d'une campagne et la menace du démembrement de la France. Pour obtenir des lois répressives, il lit à la Chambre un rapport efîrayant sur la situation du pays, mais ce rapport est conçu en même temps pour donner espoir à 1 émigration et pour jeter l'alarme chez tous les Français. Il conseille à Davout de faire poursuivre par le ministère public les individus qui s'opposent à l'enrôlement, mais il ne les fait pas arrêter par ses propres agents. Il encourage les fédérations pour imposer aux royalistes et pour exalter l'esprit républicain, mais il modère ce mouvement national pour ne pas rendre l'empereur trop fort. Il dénonce comme une honte et un danger l'organisation de « la canaille de Paris » en bataillons de tirailleurs, il dissuade Napoléon de toute mesure énergique, il arrête son bras prêt à frapper, il élude ses ordres, il calme le zèle des lieutenants de police et des agents subalternes \

I. Noies de Roussplin (Collection K»-iri».). Mémoires manuscrits de B.im$ 'communiqué par M. Oor^res Duruyj. Mémoires de M*" (><mimuni'in'-« par M. de *"). Notes de l.u< u*n Koiupnrte. (Arcli. An*, . tr., ISI5.) Ornot, Expo** lit mm fondmlr politiqu*, 4-7. Lucien Bon:i|Mrle. /m vérité *ur U< ( ent Jour», Itanre, Xrm., IV. ilo-ill. Lavallettu, M m . H, IdO-IHI, 199-

FOU Cil É

C'est surtout dans cette campagne contre le despotisme éventuel de Napoléon (|uc Fouché nuisit a la cause impériale, en donnant l'exemple de la défiance, de la tiédeur et du laisser-faire. Vis-à-vis de Louis XVIII et des Alliés, ses intrigues se bornèrent à de bons offices rendus aux royalistes, au don de passe-ports et de permis de séjour, à une intercession en faveur de Vitrolles, à des pourparlers, à des correspondances secrètes, à des ouvertures, à des promesses. Si Fouché s'offrait cyniquement, il n'avait garde de se livrer avant que, le sort des armes ayant prononcé, il put le faire sans risquer de rien perdre. I n agent des Bourbons mandait à (land : « Tout fait penser que le plus grand coup de politique que pourrait faire le roi serait de traiter avec Fouché. » Mais 1*0/20, qui pénétrait mieux le personnage, écrivait à Nesselrode : « On n'obtiendra de Fouché que des intrigues et des communications stériles qu'il rappellera plus tard comme des services réels. » Sans doute, le duc d'Otrante facilita aux émissaires du roi et aux espions de Wellington le passage des frontières et le séjour à Paris : il les reçut même dans son cabinet et leur révéla l'état «les armements en France et la date probable de l'ouverture des hostilités. Mais en même temps, il tira d'eux des renseignements sur les forces et les positions des armées coalisées et les révéla à l'empereur. S'il promit à Wellington de lui faire parvenir des indications sur le plan de campagne de Napoléon, voici comme il tint sa promesse : le jour du départ de l'empereur, il remit avec tous

<k*. Hoviim. Mrm., VIII. :i:>.i:«. oi-é» .Vém. de Fouch.-. Il, 31 », :«n. zi^Mi, .lift-:427.i3S..VfM. n«,-C«tni.l. Il, 4»iH -Mil \ illemain. Sou-., II. Ultlii. A-7«,uw htêtorique *nr It» t tnt Jourt, inlrixliK huii. A-i. KniK'h*' .1 l».ivoiit. 1i mai. liapporl «l'un ««sinon rv<yahslf. I"jmn i'Ar»-h. liucrr»* . Las-< a*»-*, M-mor., III, Wi. I.«marqu«\ .*/••».. |. K.ipport lit» IWiwny ;i NapMl.-i.ti, Anu'ou

l*nw, i juin, il'ortefgtt.lle de Hut»>ai»trte, !P».| ((apport <lu < li> v ili« r 4 Ar- 19 avril. (\VclliiiKt<»n. Du^tirh*, Supplément. I.\ >

les sauf-conduits du monde une longue note chiffrée h une dame D..., mais la veille il avait envoyé à la frontière le signalement de cet émissaire enjuponné et l'ordre secret de le retenir, sous différents prétextes, jusqu'après la première bataille. Dans toutes ces manœuvres, Fouché n'était pas guidé par le seul intérêt personnel. Il aimait l'intrigue pour l'intrigue, en artiste. «< Il faut toujours, disait Napoléon, qu'il ait son vilain pied sali dans les souliers de tout le monde*. »

Dès le 49 mars, Fouché, qui visait alors au portefeuille des affaires étrangères, avait eu une entrevue avec Marschallet, devançant les intentions de l'empereur, il avait assuré le confident du prince régent que le nouveau gouvernement impérial serait tout à fait pacifique. Le surlendemain, Marschall étant retourné en Angleterre après avoir promis de s'employer au maintien de la paix, Fouché lui fit passer cette lettre a Londres : « Les Bourbons ne peuvent convenir à la France. Napoléon peut seul garantir les grandes masses d'intérêts de la nation et toutes les existences, toutes les situations nées de la Hévolulion. Je suis autorisé à vous dire que l'empereur est disposé à recevoir du gouvernement anglais toute proposition propre à assurer une paix durable entre les deux pays. Vous pouvez donc agir avec confiance dans cette direction*.») t u peu plus tard, quand toutes les lettres de l'empereur étaient interceptées.

1. Porzo, Corr'tp., 1, 102-104, IOM09, 112, 114, IS7. Rapport d'un a*rent royaliste, 1" juin (Arch. Guerre). N'oies de KoussHin (Collection lirais • Mémoires manuscrits de Barras, précités. Lamarquc, Wm., I, 6l-«t. D.v mit*. Campagnt de ms (traduct. française. I, Ifém.. de /Wfc«.

353 US. 341 J42. Lucien Bonaparte. La Vérité sur Ut Cent Jours, it-Jk. Heury de r.h.ilMMilon, Wm., Il, 27-fo. Hovipo, .\f,,,,., VIII, ::, 118-I31». Las-Cases. Mém.,riat. III. 29.

t. Note sur Kouche. Paris. 2« mare. Lettre de Fouehe a Marschall. Pans, :i mars. (Arch. AfT. etr., 1801.)

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quand aucun do ses courriers m» pouvait passer les avant-postes prussiens et bavarois, quand Flahaut était arrêté à Stuttgart! et le baron de Stassart emprisonné à Linz, ce fut le duc d'Otrante qui conseilla d'envoyer à Vienne descréatures à lui et à Talloyrand : Mont nmd, Saint-Léon, Bresson de Valensoles. Les frontières rigoureusement fermées aux serviteurs de Napoléon s'ouvrirent comme par enchantement devant les émissaires de Fouché \

Fouché imagina encore de détacher le czar de la coalition par l'influence de Laharpe, son ancien précepteur. Alexandre le traitait toujours amicalement et orientait quelquefois sa politique d'après ses conseils. I^ahurpe se trouvait à Zurich. On lui envoya son ami (Jinguéné qui, devenu bonapartiste par haine des Bourbons, plaida ardemment la cause de l'empereur. I^iharpe l'écouta sans trop le décourager et l'invita même à exposer la question dans un Mémoire qu'il promit de communiquer au czar Toutes ces négociations échouèrent, mais Napoléon n'en était pas moins redevable à Fouché d'avoir suggéré les unes «*t facilité les autres en perçant la (irandc-Muraillr

1. Fouehea Caulaincourt, s. I. n. d. (Paris, avril) Arvh. AfT. etr.. 180i>. Cf. 1815. I, US m.

i. touche a tiaulaincourt, *» avril. Ginjruénc à Laharpe. Zurich, 1" juin iVrch An*, etr.. l«oj. im»j).

Lne copie du Mémoire de Ginpuéne existe aux Arch. des Affaires étrangères : • On ne trouve rien de pareil dans l'histoire au retour de l'Ile U'KIbe, dit Giniruénc. L'empereur a ete re.;u comme un littérateur par la France avilie, opprimée. huunli<ve parles Bourbons... Napoleuit n°a pas change, niais il a trop de jugement |>our que le» < in-oust .un es ne s'imposent pas à lui. Il lui faut des années |tour se préparer a l.i (ruerre. et il sait que la France ne veut pas de la guerre. La seule chose qui (x/urrait le Taire se livrer il sa manie conquérante serai! ipie 1rs Allies I attaquassent l.es Allie* iraient donc contre leur hut en lui déclarant la guerre... • i.iucuene exp«tse ensuite les détails de la nouvelle. ->>nstiluti'>i> : il s'eerie : • Ouel est le peuple qui jouit de pareilles institutions! • Sa conclusion e?>t : • Il n'eut pas de l'intérêt de l'Funqte d'attaquer la France. Ces! injuste, c'est Manifcrcux. Les Allies jtourronl remporter un premier su. es en raison de leurs masses, mais quand ils entreront en France ils auront contre eux la nation entière, il en ju^cr du moins pas l'exaltation qui rejrne. •

que l'Europe avait élevée autour de la France.

Fouché s'employait avec d'autant plus de zèle à procurera son souverain les meilleurs émissaires qu'il s'en servait pour ses propres intrigues. Si Bresson et Mon (rond portèrent à Vienne les paroles de Napoléon, ils y portèrent du même coup les paroles du duc d'Otrante, et celles-ci n'auraient sans doute pas eu l'approbation de l'empereur. Saint-Léon remit à Metternich cette lettre de Fouché : «On vous trompe. Non seulement l'armée mais le peuple ont rappelé Napoléon. De quel droit nous empêcher d'avoir le souverain qui nous convient ? Le peuple français veut la paix, mais il sera terrible dans la guerre. Avant peu, il y aura sous les armes un million d'hommes exaltés. Tous les trônes s'écrouleront au cri de: Liberté ! poussé par les armées françaises. Donc détournez la guerre de nous et de vous. » Mais très vraisemblablement, en même temps que cette lettre, qui avait été soumise a l'empereur, Saint-Léon donna à Metternich une autre lettre de Fouché, conçue en termes fort différents1.

Depuis le commencement d'avril, les deux ministres étaient en correspondance secrète. Tandis que Fouché chargeait les émissaires de Napoléon de messages occultes pour Metternich, celui-ci ht passerait duc d'Otrante, par un prétendu commis d'une banque de Vienne, un billet à l'encre sympathique, l'invitant à envoyer à Baie une personne de confiance « qui y trouverait à qui parler'. » Fouché s'occupait

1. Fouché à Caulaincourt, s. I. n. d. (avril). Fouché à Metternich. Pan*. ï3 avril. (Arch. AIT. rtr., moi.). Cf. Fleury de Hhaboulon. J/ew , II. 42, 15. Chateaubriand. Mem. VI. 433-131.

ï. • Le» puissanors ne veulent pas de NapoU-on Bonaparte. Elles lui feront une *ruerrc à outrance et désirent ne pas la faire à la France. Elles d«^ sirent savoir ce «pie la France veut et c*' que vous voulez. Envoyé?, une personne qu» possède votre conllan.e exclusive au lieu que vmis indiquera

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