I. L'Assemblée du Champ de Mai (l*r juin
II. La réunion des Chambres. — La Séance impériale du ? juin. — L'état d'esprit de l'empereur.
III. L'opinion publique à la veille de la guerre. — Départ de l'empereur pour l'armée {{2. juin).
Au défaut du grand congrès national du Champ do Mai que l'empereur avait promis aux Français vt qu'il n'avait pu leur donner, il voulut une superbe vi majestueuse cérémonie qui rappelât à la fois la Féle de la Fédération, la Distribution des Aigles et le Sacre. Les délégués électoraux, un peu dépités de n'être appelés à Paris que pour recenser les votes do l'Acte additionnel, emporteraient du moins le souvenir du plus magnifique et du plus imposant spectacle1.
L'assemblée du Champ de Mai eut lieu le 1er juin. L'architecte Fontaine avait construit, au sud du Champ de Mars, un vaste hémicycle pentagonal ouvert à la base et dont les ailes regardaient l'Ecole
1. L'empereur avait couru ce projet dès qu'il avait pensé à donnerlut même la constitution. Le 11 avril, dem cents ouvrier* étaient d» ja »mployes aux travaux du Champ de Mars. (Rapport de Beat, M avril. Aren. nat. AK IV. \'jH.) Le 13 avril bavoul rédigea une circulaire relative aux .imputations militaires à envoyer au Champ de Mai. iArch. Guerre1
2. Aux termes du d.;crel du ii avril, la ci-remonie «tait llxée au 2»i mai. mais il fallut la remettre au 1" juin des retards s ciant produits dan» l'envoi des registres électoraux et les délègues tardant a arriver.
militaire. Dans l'ouverture s'élevait un autel. Fare à l'hémicycle, un autre édifice, île style assez mesquin, adossé à l'Kcole militaire, comprenait deux tribunes basses et, au centre, un pavillon ajouré auquel on accédait par un large escalier et où reposait le troue impérial.
La journée s'annonçait brûlante et radieuse. Dès neuf heures du matin, les délégués électoraux, les représentants, non encore constitués, et une multitude d'invités prennent place dans l'hémicycle, des deux cotés de l'autel, tandis que les députations de l'armée, à raison de cinq officiers et de douze sous-officiers et soldats par régiment, se rangent sur les gradins des extrémités. Sur tout le pourtour intérieur, les deux cents porte-aigles des régiments et quatre-vingt-sept officiers de la garde nationale de Paris, tenant les drapeaux destinés aux gardes nationales des départements, forment une décoration vivante. A dix heures, les dignitaires de la Légion «l'honneur, les membres du Conseil d'Ltal , de la Coin* de cassation, de la Cour impériale, de la Cour des comptes, du Conseil municipal, du Conseil de ITniversité, tous en grand costume, viennent occuper les tribunes qui s'élèvent à droite et a gauche du pavillon impérial. La reine llortcnse et ses deux fils et la princesse Julie se placent dans une loge ménagée derrière le troue. Les cardinaux Cambacérès et de Bayanne, l'archevêque de Tours, les évèques de Nancy, de Meaux. de Versailles, de Parme et de Liège entourent l'autel. La garde impériale, la garnison de Paris et les douze légions de la garde nationale, — en tout quarante-cinq mille hommes. — déployées en plusieurs lignes de bataille, « ouvrent le Champ de Mars d'une étincelante lloraisou de sabres et de baïonnettes. Deux cent mille personnes
se pressent sur les bas-*;ôtés, le long des quais et aux débouches des rues adjacentes. « La foule était si dense, dit un contemporain, qu'on aurait dit un tapis de têtes. »
A onze heures, une salve de cent coups de canon, tirée par la batterie de la terrasse des Tuileries el répétée par des batteries établies a l'Kcole militaire, au pont d'Iéna, aux Invalides, à Montmartre, el par la batterie de 21 du château de Yincennes, annonce que l'empereur quitte son palais. A midi, lorsque les lanciers rouges formant la tète du cortège s'engagent sur le pont d'Iéna, une nouvelle salve de six cents coups de canon est tirée, les tambours battent aux champs, un éclair d'acier jaillit de ces millierde baïonnettes brusquement remuées dans le mouvement «le : Présentez, armes! A la suite des lanciers rouges s'avancent les chasseurs à cheval de la garde, le comte de Lobau, gouverneur «le Paris, avec son état-major, un peloton «le hérauts «l'armes à cheval, portant la cotte violette brodée d'aigles d'or, puis dix-neuf voitures, toutes à six chevaux, enlin la voilure de l'empereur. C'est un grand carrosse, entièrement doré et à panneaux de glaces, que surmonte la couronne impériale. Huit chevaux le traînent, coiffés de plumes blanches et tenus en main. Les maréchaux Soult. Xev, .lourdan et Grouchy chevauchent aux portières ; derrière viennent les aides de camp, les officiers «l'ordonnance, les ccuyers et l«»s pages en uniforme vert, rouge et or. L'n escadron de gendarmes «l'élite, ayant à sa tète le duc Kovigo, premier inspecteur général, et les dragons et les grenadiers à cheval ferment la marche'.
i. Moniteur, Journal 'le rK>n/tire, Journal <h- Par *, «*. 2, 3 et 4 juin. Ilob bon*.-. L -itrci, I, Mlle Coehelet, M -m., NI, Rapport de Lobau à
l'empereur, :10 mai. (Arch. nat. AK. IV, lî»3t».)
L'ordre du cortège et tous les détails de la cérémonie avaient été réglés par le comte de Ségur *|ui, après avoir occupé pendant on/e ans d'empire la charge de grand-maître des cérémonies et s'être montré, pendant les onze mois d'interrègne, royaliste fervent, avait, tout naturellement, repris ses fonctions au retour de l'île d'Elbe. Ségur d'ailleurs s'entendait bien à ces pompes. Il mit tout son zélé à tracer le programme de la solennité du Champ de Mai. 11 n'aurait pas mieux fait pour une seconde entrée de b>uis XVIII.
Le peuple de Paris toujours impressionné par l'appareil militaire, toujours vibrant aux fifres et aux tambours, aux musiques des régiments, aux détonations du canon, cria : Vive l'empereur', sur le passage des voitures ; mais il y avait dans ce cri moins de foi que d'impulsion nerveuse. Dans l'enceinte, la pluralité des assistants, encore que quelques-uns trouvassent que cet interminable cortège et ces salves répétées manquaient de simplicité, sentaient aussi l'émotion les gagner. Ils étaient tout disposés à acclamer 1 empereur quand il s'avancerait vers le trône. <> très fugitif élan d'enthousiasme s'arrêta court à la vue des étranges costumes de Napoléon et de ses frères. Les princes étaient entièrement vêtus «le velours blanc, comme candidats impériaux, avec petits manteaux à l'espagnole, brodés d'abeilles d'or, et toque tailladée. L'empereur portait une tunique et un manteau nacarat. de même forme que celui de ses frères mais un peu plus long, des culottes de satin blanc, des souliers à bonnettes et une toque de velours noir ornée de plumes blanches. On s'attendait aie voir dans sa tenue habituelle de colonel des grenadiers ou des chasseurs de la garde ou dans celle «le colomd d<« la ganle nationale. Le
mot irrévérencieux de mascarade fut prononcé». Lucien, qui répugnait à l'idée de s'habiller en blanc, avait démontré à l'empereur le ridicule de ces accoutrements. Napoléon, lui-même, avait pensé un instant à paraître on tenue de garde national 5, mais il s'était ravisé et avait jugé que décidément la tunique nacarat et le manteau à l'espagnole étaient [dus conformes à la dignité impériale. Kternelle faiblesse humaine! Louis XYFII, qui était bien l'homme le moins guerrier du monde et qui n'avait jamais fait manœuvrer un bataillon, portait du matin au soir d'énormes épauletles pour se donner l'air militaire, et Napoléon, qui en cette grande solennité pouvait se montrer au peuple et à l'armée avec l'uniforme d'Austerlitz, y préférait le costume de Talma dans les Templiers ou Adélaïde Duguesclin. L'empereur, pendant tout son régne, avait eu le même goût des défroques romaines et gothiques.
L'empereur prit place sur le trône : les princes Joseph et Jérôme s'assirent a sa droite, le prince Lucien s'assit à sa gauche. L'archi-chancelier et Tarchi-trésorier, les ministres, les maréchaux Moncev, Kellermann, Sérurier, Lefebvre, Nev. (irouchv. Oudinot, Jountan, Soult et Masséna, les aides de camp et la foule brodée d'or des chambellans et des pages se groupèrent sur les marches du trône3. Aussitôt, l'archevêque de Tours monta à l'autel. I*a plupart des assistants entendirent la messe le dos
I. Moniteur, i juin. Miot d« MHito. ,W«„ III, 4:ti. HohhoutM». Lrttrr». II. 3«v3*ri. Ilelena Williams, firta/iun <frs Kvjnw-Ht», ti«-ti7, et noies. Fleur* «le Chahouloti. »/ ;'" , II. in». Duo de Itroj.rln\ >'««.-., I, 3i«T
i. Noirs de Lucien (Arch. AIT. «dr., \*\ ■'» >. — l>'aprés une f;iclure du tailleur Lejeune du mois de juin iMi (Ar. li. nal. O*. 33). l'empereur avait commande m avril ou en mai un uniforme <!♦' ffarde national.
t. MonUrur, t juin. Jounml ,/«• I Empir*, :\ juin. — Oudinol. qui voulait rentrer on irnice. sVtait m^mc joint au c«irtrire d»-s les Tuileritu, mai- il n'avait pas rie admis a marchera la portirre de la voiture impériale.
LE CHAMP DE MAI *i90
tourné et on causant. L'empereur seul paraissait recueilli. Il avait voulu cette messe solennelle, nonobstant l'opposition des ministres, afin, disait-il, de mettre un terme aux cris : A bas la calotte» ! L'office terminé, la députation centrale des collèges électoraux, composée de cinq cents membres, vint au pied du trône où l'archi-chancelier la présenta à l'empereur. L'n des délégués, Dubois d'Angers, donna lecture de l'Adresse des corps électoraux. La rédaction primitive, œuvre du colonel (^arrion-Nisas, ancien tribun et membre d'un collège électoral, en avait été modiliée par Oambacéres et Chaptal qui avaient obtenu la suppression de cette phrase inconvenante : « Nous nous sommes ralliés à vous parce que nous avons espéré que vous nous rapporteriez de la retraite toute la fécondité des repentirs d'un grand homme*. » Ainsi amendée, l'adresse était digne de la France au nom de qui parlait la députation. Si le corps électoral y affirmait sa volonté, de voir reviser par les Chambres les lois constitutionnelles, et s'il y marquait que c'était en vertu des récents suffrages du peuple et d'un second contrat avec la nation, que Napoléon reprenait la couronne, il reconnaissait, par cela même, ses nouveaux droits à l'empire, célébrait la marche triomphale de Cannes à Paris, « où pas une goutte de sangn'avaitété répandue »». protestait contre les prétentions de l'étranger d'imposer à la France une dynastie qui lui était odieuse et jurait à Tempe- • reur fidélité et dévouement : »< Nous ne voulons point du chef que veulent pour nous nos ennemis, et nous voulons celui dont ils ne veulent pas. Ils osent vous
1. Ilobhouse, II, ".«M. Lavallett<\ II. Fleury do Chaboulon, II, î>7.
2. Miss Ilelena Williams, firtntton '/'■» Er^meutn, ifT.note. Rarfre. Afem., III. il 7. — La Gnzfttt' dt Franc* imprima celte phrase, le discours lui ayan» etc communiqué dans non intégrité par un membre de la commission centrale.
proscrire, Sire, vous qui, maître tant de lois de leurs capitales, les avez raffermis généreusement sur leurs trônes ébranlés!... Cette haine de nos ennemis ajoute à notre amour pour vous... Attendez de nous tout ce qu'un héros fondateur est en droit d'attendri» d'une nation fidèle, énergique, généreuse, inébranlable dans ses principes, invariable dans le but do ses efforts : l'indépendance à l'extérieur, la liberté au dedans... Si l'on ne nous laisse que le choix entre ta guerre et la honte, la France entière se lèvera pour la guerre. Nous nous serrerons autour du trône où siège le chef et le père du peuple et de l'armée. Tout Français est soldat. La victoire suivra vos aigles. »•
Ces paroles éloquentes, généreuses et résolues répondaient aux sentiments de tous ceux qui dans cette assemblée de dix-huit mille personnes avaient conservé au cœur une étincelle de patriotisme. L'enthousiasme fut grand et sincère. La mauvaise impression du costume de Napoléon s'effaça pour un instant. De tous les cotés de l'enceinte s'élevèrent les cris de : Vive l'empereur ! Vive la nation 1 !
Il eût fallu que tout finit sous cette grande impression. Mais l'empereur avait à répondre, et d'ailleurs le programme de la cérémonie était bien loin d'être épuisé. Sans parler de la distribution des aigles, il y avait encore la proclamation des votes par l'archi-chancelier, la déclaration par le chef des hérauts que le peuple français avait accepté l'Acte additionnel, la signature par l'empereur de la promulgation de la constitution, son discours en réponse à l'Adresse des électeurs, son serment sur les Evangiles, présentés à genoux par l'archevêque de Bourges, « d'observer et de faire observer les constitutions de l'empire ». le serment par l'archi-chancelier « d'o-
l. .Vom/n,r,j juin. Ilobhouse, Lrttm, II, 3K7. Lavallette, Mém , II, m