LA NOBLESSE ET LE CLERGÉ
Aux craintes de guerre, au chômage, aux exécutions brutales «les agents du lise s'ajoutaient les provocations et les menaces des nobles de province. Loin d'Aire satisfaits parla restitution de leurs biens restés à l'Klat, ils semblaient plus ardents à recouvrer leurs biens vendus. Les journaux royalistes annoncèrent mensongérement que le maréchal Herthier, ne voulant point conserver un bien mal acquis, avait remis au roi les titres de propriété de son château de (irosbois. t n habitant de Rennes, acquéreur pendant la révolution d'une maison estimée 2:», 000 francs, oiïrit a l'ancien propriétaire 5,000 francs pour ratifier la vente. Celui-ci s'indigna, prétendant que bientôt la maison lui serait rendue sans bourse déliée. Des émigrés disaient qu'ils ne donneraient pas désormais à moitié prix la propriété de leurs biens confisqués. Inquiets d'avoir à payer leur fermage aux anciens possesseurs, certains paysans se précautionnaient en refusant de le payer aux propriétaires. Dans la Creuse, un officier de dragons, en congé de semestre, se trouvant à la chasse avec le maire de la commune, acquéreur de ses biens, le provoqua en duel. A Salon llouehes-dn- Rhône le comte de D.... entre avec quelques bons compagnons riiez un individu qui a acheté sa ferme et l'en chasse à coups «le bal on. Dans FIsèrc. un émigré vient chez un paysan et l'accuse de lui avoir volé sa maison et ses terres. Le paysan réplique qu'il les a bel et bien payées : l'émigré le trappe avec sa canne, l'autre saisit une serpe et l'abat à ses pieds. Le parquet refusa de poursuivre, considérant que tous les torts étaient à l'ancien possesseur. Mais les biens nationaux n'en demeuraient pas moins frappés de discrédit. Si quelque ferme ou quelque nuiisnn avant c**U«i tache originelle étaient mi>es en vente, les
enchères atteignaient à peine à la moitié ou au tiers de sa valeur. A Paris même ces immeubles ne trouvaient parfois acquéreurs à aucun prix !.
Le clergé provincial n'était pas moins aveuglé que la noblesse. « Les prêtres deviennent insupportables, écrivait le 22 février le préfet de la Nièvre *. » En Auvergne, on réimprima l'ancien catéchisme de Clermont avec l'article relatif à la dime'. En Alsace, le clergé se montrait si intolérant que les protestants avaient des craintes pour le libre exercice de leur culte4. Dans tout l'Ouest, les prêtres tonnaient en chaire contre les acquéreurs, les menaçant de la damnation éternelle1. « Il faut rendre les biens volés, disaient-ils. Les ordonnances du roi de France qui reconnaissent la légitimité de ces ventes sont nulles aux yeux du roi des rois... Ceux qui ne restitueront pas les biens des émigrés auront le sort de Jézabel : ils seront dévorés par les chiens. » Au confessionnal, au chevet des moribonds, ils proféraient les mômes menaces et les mêmes anathêmes. Ils refusaient les derniers sacrements aux acquéreurs et, parfois, ils réussissaient, en évoquant le tableau des flammes de l'enfer, à extorquer «les restitutions 1/1- extremis. <« Ces gens-là, écrivait, le 3 février, le lieutenant de gen-
i. Corresp. des préfets, * et 3 dec. 1814, i7 et i» janv. 1815. Itapp. de police, H mai, »« dec. IhU. (Arch. nat. F. 7, 3773, F. 7, 3731», F. 7, 31*7.) Corrtsp. de Talleyrnnd avec Louis AT/Y/, 4«i, note.) Ilobhouse. Lettres, I, »t-93. l>ufey de l'Yonne, CEmpire et la France, U-ii. Ik-s Itourbons, 3&-30. Tholoze a Soult. Hennés, la janv. (Arch. Guerre.)
<> fut pour combattre cet état de choses que Saint-Simon publia en février Ulà le prospectus d'un ouvrage périodique ayant pour titre : Le /t, {entrai- des prvprirtaire* de* bien» nationaux, ou recherche» sur le» caueee dm discrédit où sont tombée» les propriétés nationales et sur le» moyen* d'élève cet propriétés ét la nirme voleur que les propru ■■(, patrimoniale». — Un autre écrit intitule : Ans aiuc propriétaires de bieut-nationaux, et qui avait aUSti pour objet une lipue défensive des acquéreurs, circula en décembre dan.» les départements de l'Ouest. Kapp. s. d. Arch. nat. F. 7, 3iiw*.)
i. Ko-vec, Corresp. II, 33.
i l'refel du Puy-de-Oùme h M<<nlcsqui<iu.i«> mars. (Arch. nat. F. 7, 304 4*.) 4. Suchel à Soult, Stra.slM..uriur, 1* février. Ar< h. Guerre.)
LA FRANCE EN FÉVRIER 1815 lu)
darmerie de Saint-Pol de Léon, feraient douter de la bonté du roi »
Tout cela ne popularisait pas le gouvernement de Louis XVIII. Kn février, le Paris des boulevards fronde, le Paris des faubourgs gronde Dans les salons, on lit le Nain jaune; dans les rues, on chante la Marseillaise *. En province, où l'on a hué les députés ministériels et porté en triomphe les députés de l'opposition, les opinions sont plus surexcitées. La noblesse est ultra royaliste. La bourgeoisie est libérale. Klle regarde la Charte comme une chose sacrée, jalouse les nobles, déblatère contre les prêtres. Tn notaire d'Lvaux (Creuse) dit publiquement : — « Il faudra bien que Louis XVIII fasse comme nous voudrons, sinon nous le traiterons comme Louis XVI. » Quant au peuple, la plupart des préfets signalent chez lui la persistance de l'esprit de 8!) et des souvenirs bonapartistes. L'Ouest est ardemment divisé. »< Pour la garde nationale, écrit le \2 janvier à Montcsquiou le comte de Beaumont, préfet de la Vendée, les maires royalistes ne veulent y inscrire que ceux qui ont ehouané, les maires patriotes ne veulent y enrôler aucun brigand 'sic). » A Hericy, prés Melun, le premier jeudi de mars, on promène avec des rires et des huées deux mannequins représentant le roi et un curé. Dans vingt départements, on profère des cris séditieux, on outrage les images de Louis XVIII, on enlève les drapeaux blancs des clochers et les armes
1. Corresp. des pP'fets. février et mnn An-h. nnt. F 7. 3773. F. T. ion-. F. T. 3UT IfKrlon a Soult, Lille, 7 f-vri'-r. T>«tr> a d Krlon. Arrns, H f.-v. Happ du lieutenant de gendarmerie dr Sïmit-I*<.l-d«*-Leon. 3 février. (An h. Gucrr»' Cf. Jaucourt a T.ill'-yrand. 11 f« v. Cnrretp. tU Toll«>/r,t-ut 4td* /»*.r .VI'///. i*t. not.-V La Fa>rt|e. Jf, m . V. 3I-.-317. Fi.v.v. ( or,^p II, 31-11. — • L'a M»** de Monlrsijuiou. dit Hf>l>hnu*e Lettrf* |, yj-v"u, a «nu*trait pivs de trois cents pétillons ou des individus «.<• phk-naxiit <1r .-*» que U* prêtres |.>ur avaient refuse l'ai. solution pan e -ju'ils otatont acquéreur* de bi»'ns nationaux.
î. Rapports di> police du 10 janv. au 1 inarx Ar< h N 1 1 F ". Ji<><>».)
ïv\alt s des enseignes dos boutiques. Et le colonel Thol.ve ee ril à Soult : « On ne saurait mettre trop de douceur dans la répression sous peine de malheur. » Sur les roules du Mans à Angers, d'Orléans à Bourges, de Montpellier à Kodez, de (iuéret à Aurillac. les réfraetaires unis aux contribuables en fuite arrêtent les diligences, pillent les caisses publiques, détroussent les voyageurs, fusillent avec les gendarmes. Dans les environs de Sarlat, il y a 2,000 paysans en armes ».
Mais aux Tuileries, on ne s'inquiète pas. Si le roi lit chaque jour les rapports de police et les lettres ouvertes par le Cabinet noir5, c'est pour y chercher son amusement et non pour en faire sou profit. Au reste, il sait que personnellement il est plutôt populaire, du moins à Paris, et que I on attribue à ses bons parents et à ses ministres tous les abus et toutes les injustices". Il a bien quelque désir de voir Napo-
l. Corresp. des profits, et rapports de police, du t5 décembre 1814 au 4 mars nus. (Arch. nat. K. :. 3773, F. 7, 37Jt>. F. 7, 3ion *. F. 7, 3H1.) Colonel Marinier ù Happ, Bourges, 31 dco. I.efebvre au comte de Laul*rdièr« bons- le Saulnier, 4 février. Arcli. AfT. etr.. «»7j.i Rapport sur la situation politique et militaire du royaume, ii dee. ltapt>urt a Soult, Perigueux. 3 jan- \ icr. hotf»T do Damas à S..ult. Lyon, I janv. Soult à Gazan, S janv. Colonel Th"l"s«' a Si.ult. bennes, t* janv. Soult à I»amas. iO janv. Ney à Soult, i*> janvier. Commandant de gendarmerie de Vitre a Soult, t6 fevr. (Areh. Guerre. >
i. Aux Archives dos Affaire* étrangères le volume 67V«7«, qui contient ?n pièces, est exclusivement forme de copies de lettres decacbetees par la police, il y a la non seulement des lettres de Français, généraux, magistrats, préfets et personnages connus comme M"* de Staël, Alexandre. Hrés, etc.. mais même des lettres confidentielles que les ministres étrangers accrédites près la cour des Tuileries adressaient a leur souverain ou a leur département. Sous la restauration, les diplomates jouissaient île toute» les immunité», sauf du secret îles lettres.
a. i>e l'ensemble des rapports de police de juin t«t4à lin février 1815 Arch. nat. K. T. tJi"» *. F. 7. F. 7, ïtjo il ressort que, d'une façon
k-enerale. mais avec de nombreuses exceptions. Je roi était aime à Paris, et sa personne exempte «les < ritiqu'-s qu'on adressait au gouvernement. >.n»s doute, dans quelques quartiers excentrique* et même, deux ou trots loi-, dans le jardin des Tuileries, il fut hue. mais bien plus souvent U et.ut acclame. Au théâtre. p.,r exemple. j| , tait toujours accueilli par de» Mvats, auxquels se mêlaient parfois quelques 4 ns a bas les calolius ! Sans doute, aussi. ..n plaisantait s.,n ,,\ , >itc. >a faiblesse, sou indolence;
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iéon déporté aux Acores par les puissances1, mais la pensée, de son terrible prédécesseur ne l'effraye pas plus que ne l'inquiètent les murmures du peuple, les imprudences de la noblesse et le mécontentement de la bourgeoisie. « Il ne tiendrait qu'à moi de ne pas avoir un instant de repos, écrit-il à Talleyrand, et cependant mon sommeil est aussi paisible que dans ma jeunesse... Je sais qu'il existe de la fermentation, mais je ne m'en inquiète point. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, je verrai se dissiper ces nuages*. »
Pour les princes, ils n'ignoraient pas ce que la France pensait et «lisait d'eux, mais ils bravaient l'impopularité, et peut-être même le comte d'Artois s'en faisait-il gloire. Vers la fin de février, on intriguait beaucoup au pavillon de Marsan. On cherchait à ruiner l'influence de Blacas qui, plutôt par prudence que par sentiment, soutenait la politique modérée, et l'on espérait mettre bientôt à la raison tous les frondeurs et tous les mécontents en formant un ministère de vrais royalistes où le comte de Itrugcs aurait la guerre et Hyde de Neuville la police 3. Selon d'autres témoignages plus ou moins véridiques, on pensait même à contraindre le roi à révoquer la Charte et à rappeler les Parlements; s'il s'y refusait, on «levait l'enfermer comme un simple mérovingien et l'obliger
on le caricaturait ; main rein n'empêchait pas de vanter »a tout*, réelle ou imaginaire. En province, il en allait tout autrement. Nous parlons toujoum d'une façon générale et snns tenir compte des exception».' Là, comme on mou (Trait davantage «les rigoureuses mesures du l<aron Louis, de* vexations de* notdes, des menées des prêtres, et comme on craignait la dlme et l'invalidation des vente» nationale», on envoyait au diable les ministre*, les princes et • le ton roi
1. Loun XVIII à Tallevraud, il oet et to dec i/orre coondaMCf de 1*tl<Vr.»»t et de /.o«,» XYtfl.t
t. Loui* XVIII à Talleyrand, 4 dcc. t M4. rorreift. de T-tlU yr-,,,./ ,t de Lemu XVIll) — En février et même en mars >*is. le nu n'.n.oi nm penlu de *a quiétude, témoin s.i lettn? du 0 mars lans la t\„ rt<t' \>\^ \U '-.
1 Happ.de |n»lice. 4 février. 2. t et <i mai>. Arcli. nat. I •. jT.t'J. F. 7, «wi*.) «;f. Vitndks. V il. J4î-rv
à abdiquer on faveur de son frère1. En attendant, on obtenait de Louis XVIII « l'élimination » de la cour de cassation et de l'Institut des ex-conventionnels et autres personnes mal pensantes. Le premier président Murairc, le procureur général Merlin et dix conseillers furent exclus par l'ordonnance du 17 février, et peu de temps après les journaux annoncèrent, comme la cbose la plus naturelle du monde, que le roi avait pourvu au remplacement des académiciens Monge, Carnot, Napoléon Bonaparte, Guiton-Morveau, Cambacérès, Merlin, Rœdcrcr, Lucien Bonaparte, Maury, Siéyès, Joseph Bonaparte, Grégoire, (larat et Lakanal s. Tandis que Montesquiou recommandait dans les conseils du roi et s'eiïoreait d'appliquer dans son administration « la politique d'assoupissement », Louis XVIII, cédant aux prières et aux objurgations de sa famille, irritait sans cesse l'opinion par des futilités de ce genre. Qu'importait donc à la solidité du trône que Lakanal et Monge fussent de l'Institut et que Napoléon figurât dans YAlmanach royal comme membre de la section de mécanique ?
Cependant, les mécontents menaçaient dépasser «les paroles aux actes. Dans les divers partis, les meneurs
!. M'tiwiivs <!<• Rl.ic.is. (Areh An* etr., 61%. |»uf«*y de l'Yonne, l Europe et la France. W-iV
2. Journal tien Ii<-b*tt. Gazette de Franre, Quotidienne, et<\. ?S février. "J. 10 mar». Cf. .laueourt a Talkyrand. 4 mars. Areh. AfT. etr.( t»SP. L'ordonnance fut signée le 5 mars, mais les événements qui Hurvinrent en* payèrent le gouvernwment à en ajourner la publication «tins le Moniteur. Elle y parut siMilemml un an plus tard, le Jl mar* ma. mais la liste »e trouva nuL'iin.'iit«*e de cinq personnes : le dur d«* Hassann, Arnault. Bepnaud de S a i 1 1 1 -.1 e a n -d ' A n ee I y , Kti>anne et W prand peintre Louis David. Ce dernier, d'ailleurs, eut ele errlainemenl radie. d« s m t. pnr une ordonnance projetée sur la quatrième classa (D«Miix-Arls) qui devait «""tre distincte de l'Institut et reprendre s.-n ancien n<>m d'Aradnnio r»>yalr d«- peinture.