‹ 1815 (volume 3)Chapitre 83 sur 226 · LE DÉFILÉ DE L A F F H A Y · texte numérisé non relu

LE DÉFILÉ DE L A F F H A Y

dépendant, les lanciers polonais s'ébranlèrent, et à cent mètres derrière le peloton des cavaliers, on aperçut les longues capotes bleues et les bonnets à poil de la vieille garde. I n flottement se produisit dans les rangs du 5e de ligne. Le commandant regarda ses hommes : l'épouvante était sur leur visage.

« — Bataillon! demi-tour à droite... Marche ! » se hâta-t-il de commander, car si depuis une minute la résistance lui semblait impossible, il espérait encore éviter la défection. Il dit à l'aide de camp de Marchand : « — Comment engager le combat avec des hommes <jui tremblent de tous leurs membres et <|ui sont pales comme la mort ! » lx»s Polonais a|>prorhaicnt. Il fit presser le pas, mais déjà les chevaux soufflaient an dos des voltigeurs. Delessart ne voulant pas du moins (pu* son bataillon fût entamé par derrière, commanda :

« — Halte! Face en tète. » Kt faisant croiser la baïonnette, il reporta en avant sa troupe qui obéit machinalement. Les lanciers sachant bien qu'ils ne devaient charger à aucun prix tournèrent bride et se replièrent à la droite de la vieille garde.

Alors l'empereur ordonna au colonel Mallet de faire mettre à ses hommes l arme sous le bras gauche. Le colonel ayant objecté qu'il y aurait danger à aborder pour ainsi dire désarmé une troupe dont les dispositions étaient suspectes et dont la première décharge serait meurtrière, l'empereur reprit :

«< — Mallel, faites ce «pie je vous dis. »•

Kl seul à la tète de ses vieux chasseurs, portant l'arme basse, il marcha vers le .V de ligne.

m — Le voilà !... Feu ! ■ s'écria hors de lui le capitaine Handon.

Les malheureux soldats étaient livides. Leurs jam-

bes vacillaient, les fusils tremblaient dans leurs mains crispées.

A portée de pistolet, Napoléon s'arrêta. « — Soldats du 5*, dit-il d'une voix forte et calme, reconnaissez-moi. » Puis avançant encore de deux ou trois pas et cntr'ouvrant sa redingote : « — S'il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son empereur, il peut le faire. Je viens m'offrir à vos coups. »

L'épreuve est trop dure pour des soldats, l'n grand cri de : Vive l'empereur! si longtemps comprimé, jaillit de toutes les poitrines. Les rangs sont rompus, les cocardes blanches jonchent la route, les shakos sont agités à la pointe des baïonnettes, les soldats se précipitent vers leur empereur, l'entourent, l'acclament, s'agenouillent à ses pieds, et touchent en idolâtres ses hottes, son épée et les pans de sa redingote, tîràce au tumulte, le capitaine Handon, que son ordre de faire feu a désigné à la colère des troupes, éperonne son cheval et s'enfuit. Le commandant l)elessart, humilié, désespéré, et cependant profondément ému, remet en fondant en larmes son épée à l'empereur qui l'embrasse pour le consoler*.

t. Itt'lation du général Marchand d'après le récit de son aide de camp Handon. Interrogatoires de Marchand. Dépositions de Delevs.irt. «le i |. u,. , de hausse et de Hclla. Acte d'accusation. (Dossier de Marchand. Arch

Guerre,

Cf. La borde, "2-93. Pey russe. 2*6. Moniteur. 23 mars. Napoléon. L'itr d Elbe et le* Cent JoyrM. (Corretp , XXXI. 51-5*.) Monlholon. II. *i-43. — D'à-

près Las Gates (VI, 191-193}, l'empereur s'approcha sans mot dire du bataillon et • saisissant rudement par la moustache • un vieux soldat lui dit:

• — Auras-tu bien lee«eur de tuer ton empereur? • Celui-ci, faisant sonnT la baguette dans son fusil |>our montrer qu'il n'était pas chaifpr, répondit:

• — Tiens, regarde si j'aurais pu te faire beaucoup de mal; tous les autres sont de même. • Mai* Napoléon v\ Montbi>l<>n rapportant que ce mot fuldil un |m-u plus tard, quand le* *<.Mnts avant rompu les rantf* entourèrent Na- (toleon. Kn effet, l'empereur ne se serait pas hasard*', avant de prononcer la moindre par.-le. a porter riflemrnt la main au usa (je d'un vieux soldat. — Dans ses Mrmoiret ;|. 10-141 le maréchal Handon rapporte l'affaire •le Laffray à |k«u prés comiue il l'avait contée au gênerai Marchand, mais «.••u re< it, écril trente et un ans après l'événement, est plus arrange, plu» long, moins vif cl moins frappant que celui fait le jour même de u\e

LE DÉFILK DE L A F F R A Y

Les soldats ayant repris leurs rangs, l'empereur se plaça face au bataillon et dit: « — Soldats, je viens à vous avec une poignée de braves, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime puisqu'il n'a pas été élevé par la nation. Vos pères sont menacés du retour des dîmes, des privilèges et des droits féodaux... N'est-il pas vrai, citoyens? >» « — Oui ! Oui î » crièrent les paysans de La Mure, de Laffray et dos villages voisins, que la curiosité et leurs sympathies pour Napoléon avaient amenés sur le terrain de la rencontre ; et les acclamations du peuple se mêlèrent à celles de la troupe \ A ce moment, un cavalier en tenue de capitaine de la garde nationale, avec une énorme cocarde tricolore, arriva au galop, et mettant pied à terre, il dit a l'empereur : «< — Sire, je suis le gantier Jean Dumoulin. Je viens apporter à Votre Majesté cent mille francs et mon bras ». « — Remontez à cheval, dit l'empereur en souriant. J'accepte vos services *. »

La colonne renforcée «lu bataillon du 5* de ligne, qui demanda à former l'avant-garde, et des sapeurs du génie, se remit en marche. L'adjudant-major Lahorde la précédait avec un peloton de lanciers et les fourriers de la garde. Il ne doutait plus de rien et comj>tait faire le logement a (irenoble avant l'arrivée de l'empereur. Dans les villages que l'on traversait, les paysans criaient : Vive l'empereur! et nombre ti envoix. Il reconnaît mec quelque cinl.nrras, rmu point avoir ordonne de tirer, mai* avoir exntc Indessarl qu'il apjwdle hesessart*) a commander le feu. Nous suivons dan» ce récit s.t première version au cener.d Marchand, continuée p.ir les déposition» de Hausse, de HHl.i, de I.aUudrl tenue pour exacte |mr le rapporteur au conseil »te truerre. -Kasii.nl /■• mar.rf»tl Itumio» 13 li .cite d ailleurs cette parole du comte <|e i :ii;iinK..rd . Le capitaine Itandon est le seul qui ait fait pleinement son de\<ur • I t noua savons aussi que pendant le second empire. Je prim e N;iih»'< .»n . <|«n irardait rancune au mar. . Ii.il Itaudoii de sa conduite a l.;iiTi.i\. le ti.iii.nl avec une extrême froideur

1 Latmrdc. 'Jk. < f. I»clati<>n du l/«imv«r. M mars.

t. Laborde. WJ. Uernat >.nnt-|,rix. *t.

trc eux accompagnaient les soldats. Les habitants dr Vizille se montrèrent particulièrement enthousiastes. »< C'est ici qu'est née la révolution, disaient-ils ; c'est nous qui les premiers avons osé réclamer les droits des hommes. C'est encore ici que ressuscite la liberté et que la France recouvre son honneur *. »

I,a plus grande agitation régnait à (irenoble. Dans la matinée, le peuple chantait victoire. On se passait des copies des proclamations de l'empereur ; on disait que dix mille hommes de troupes royales s'étaient réunies à lui; qu'il avait l'appui de l'Autriche; qui* le bataillon du ;>% envoyé à La Mure, avait pris la cocarde tricolore. Sans faire encore acte d'insubordination, les soldats de la garnison ne cachaient pas leurs sentiments dès que les officiers s'éloignaient. La nuit précédente, les sapeurs du génie avaient illuminé leur caserne. Les royalistes, si ardents la veille, si empressés auprès du général et du préfet pour les exciter à la résistance, étaient atterrés. Ils avaient presque tous quitté la cocarde blanche et le ruban du Lys, et « montraient, dit Berriat-Saint-Prix. une urbanité bien opposée à leur morgue ordinaire » . Mais le préfet ayant fait afficher une dépèche de Lyon qui annonçait l'arrivée du comte d'Artois avec une armée de 40,000 hommes, et le général avant communiqué aux troupes la lettre où le commandant Delessart louait l'attitude ferme de son bataillon, un revirement se produisit. En vain les soldats incrédules dirent que cette lettre avait été fabriquée à (Irenoble, les royalistes triomphèrent. L'inspecteur

i. Laltorde, '•>:. IWriat Saint-Prix. Si Relation «tu Monitt-r, il mai*.

an

aux revues Bostang„ qui sortait de chez Marchand, <lit à un ami : « — Le général est un homme d'honneur. Tout va bien. Le b de Corse sera fusillé

«•e soir. » Les cocardes blanches reparurent comme par enchantement. Une patrouille de la garde nationale à cheval — corps qui avait été formé, en septembre 181 i, pour servir d'escorte d'honneur au comte d'Artois — parada dans les rues. On porta, au poste de la place (i renette, des fusils destinés à armer les volontaires royaux de la cohorte urbaine. Celte milice n'existait plus que sur les contrôles; les gardes paraissaient si hostiles au gouvernement «les Bourbons qu'on leur avait fait rendre leurs armes, sous prétexte de réparation \

Vers midi, l'escadron du 4* de hussards venant de Vienne et la brigade d'infanterie de Chambéry entrèrent dans (i renoble. Le général Marchand suspectait un peu les hussards qui l'année précédente avaient crié : Vive l'empereur ! à une revue du comte d'Artois. Mais il comptait sur les deux régiments de ligne, et principalement sur le 7' que commandait le comte Charles de La Bédoyere. Sorti des gendarmes d ordonnance, devenu aide de camp de Lannes, puis do prince Kugène. nommé colonel du 112e de ligne en 1813, et malgré ses vingt-huit ans, proposé deux fois pour le grade de général pendant la campagne «le France*, La Bédoyere était un des plus brillants officiers de l'armée. Il avait épousé a la fin de IH\'A

1. InterroiwUijres <V Marchand. Imposition* «I»* lierin et de Yallier. m»t >\p Manhand. Areli. tiuerrv. Itrrri.it -saint-Prix. 21. 3 » Jo. t»,

i |>ussii»r La |tedo\ère An* h. ttuern- — i'.v% deux proposition*. <l« 2ï janvier et du il février t*U. xmit redi*»»-» ,>n rrs tenues p.ir !«• tim> r;«l <;*rard : • l.e colonel de l.a l»edoy.<re »><»t l'un de* plun ditnie» d Vire promu au prnde de Mènerai. Il a toute» Ws «jualitr» neressaires |*mr < <«mmati<l'T une hriirade av«*<- distinction et < oinmuni<jui-r a sa troupe l'élan «-t l.i l.ra wjure dont il .*t lui-neine anim.- CVst pour le Lien du s-rvi.- m-uI que je demande ce irrade, «-ar j»- n'ai connu le ■ .»|..nH de La Iledoy.re ijur sur fle «-tiamp de bataille. •

Mlle de Chastollux, petite-fille du marquis de l>urfort-llivrac, alliance qui lui valut au mois d'octobro ISIi, après la sii|)|>ression du 112* de lipne. le comniHiitlement du 7*. Il avait demandé spécialement ce régiment parce que les t'r et 4e bataillons de l'ancien tl2' vêtaient versés. Mais les tn»is blessures et lo> beaux états de services de La Bédoyére lui permettaient de ne point considérer ce commandement comme une faveur. D'abord rallié sincèrement aux llourbous, il avait senti bienbM son rovalisme décroître, l-a politique gauche et vexatoire du ministère l'avait rangé parmi les mécontents (Juand le ^énéral de Villiers lui apprit à (lhambéry le débarquement de l'usurpateur, il en fut si troublé qu'il n'hésita pa> à dire au général que l'on devrait différer d'un jour ou deux le départ de la brigade, afin do no pa> trouver dans une situation embarrassante. Yillier* n'ayant pas tenu compte de cet avis, il obéit et conduisit son régiment à tire-noble *. La brunule s'arrêta Mir la place d'Armes. Après avoir pas<é on revue les deux régiment». Marchand leur tit distribuer de-

cartouches et lo< j*»>ta lui-même sur les rempart* du front sud-o<t . face à la route de \jà Mure*.

Quelques heures passèrent. L'agitation du peuple, l'attitude de> troupes de la gamis«»n et do s*^ propre régiment et h** prop-w des can ^nni^rs axaient acbové de déterminer t a Aère d «nt la 1» lité était déjà f.»rt ébranlée*. S>u.ÏJiin. il t:re s-^n r;«ér etsécrie:

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