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II. 175-170, ISl

Pendant que d'Erlon cheminait avec ses troupes*' vers Saint-Amand, le porteur de l'ordre au crayon continuait sa route vers les Quatre-Bras. Sur les cinq heures*, il rejoignit aux environs de Gémioncourt le prince de la Moskowa. Ney s'emporta^. Sa colère s'accrut quand peu d'instants après^ arriva l'officier porteur de l'ordre de Soult, daté de trois heures et quart : « Vous devez manœuvrer sur-lechamp de manière à envelopper la droite de l'ennemi et à tomber à bras raccourcis sur ses derrières. Cette armée est perdue si vous agissez vigoureusement. Le sort de la France est dans vos mains. Ainsi n'hésitez pas un instant pour faire le mouvement que l'empereur vous ordonne et dirigez-vous sur les hauteurs de Saint-Amand et de Brye *. »

Non seulement Ney, voyant grossir les masses ennemies (la tête de colonne de la division Alten débouchait des Quatre-Bras) % comprenait de plus en

1. On a vu que ce cavalier avait rencontré d'Erlon près de la Voie romaine %'ers quatre hewes et quart. De la Voie romaine au vallon de Géniioncourt il y a 5 kilomètres SÛO. Au train de 10 kilomètres à l'heure, allure moyenne qui sert de base à nos différents calculs, ce trajet était d'une demi-heure. Mais on peut compter qu'il fallut au moins un quart d'heure à ce cavalier pour parler à d'Erlon et pour trouver Ney dans la confusion du champ de bataille. En outre, de la Voie romaine jusque près de Frasiies, il dut trotter lentement sur la route qui se trouvait obstruée par les deux divisions de tête du i'^ corps.

2. Notes manuscrites de Baudus, précitées. « Une heure plus tard, ajoute Baudus Ney était encore dans la plus violente exaspération.

3. De la Réfutation de Gamot (16-117), il ressort que la dépêche de Soult de trois heures et quart parvint à Ney, quand celui-ci savait déjà le mouvement du 1" corps. Le porteur do l'ordre à d'Erlon dut rejoindre Ney vers cinq heures, et l'officier de Soult dut arriver quelques minutes plus tard. — Quant à la dépèche de deux heures, Ney, conmie je l'ai dit (1815, 11, 201) l'avait reçue vers quatre heures.

4. Soult à Ney, en avant de Fleurus, IG juin, 3 heures et quart. — J'aidéjà cité celle lettre en entier à la page 105.

5. Lettres d'officiers de la brigade Halkelt (Waterloo Letters, 32Û-323, 320, 333, 334), etc. Lettre d'Altcn au duc do Cambridge, Bruxelles, 20 juin. (Papiers de Gourgaud.'l — La brigade anglaise Colin Halkett s'avança en colonnes de compagnie dans la direction do Gémioncourt, tandis que la brigade hanovrieune de Kielmanscgge vint prolonger la gauche de Pictou, face à Piraumont.

LE FAUX MOUVEMENT DE d'eRLON. 211

plus qu'il lui faudrait leur opposer toutes ses forces, mais au moment même où la lettre de l'empereur lui suggérait la belle manœuvre par laquelle l'armée prussienne pouvait être exterminée, il reconnaissait l'impossibilité de l'opérer. Il se trouvait sous le feu d'une batterie; les projectiles battaient la terre et ricochaient autour de lui. On l'entendit s'écrier : « — Ah ! ces boulets anglais, je voudrais qu'il m'entrassent tous dans le ventre* ! » Le général Delcambre, chef d'état-major du l"corps, survint à cet instant. Pris de scrupules, le comte d'Erlon l'avait dépêché au maréchal Ney pour l'informer directement de sa marche vers l'autre champ de bataille^. Ney ne pensa pas ou du moins ne s'arrêta pas à la réflexion que le 1" corps ne pou*rrait sans doute plus arriver en temps utile à Frasnes, et que l'y rappeler c'était traverser les plans de Napoléon et contrevenir de la façon la plus grave à sa volonté ^ Dominé par la colère, il renvoya le général Delcambre avec l'ordre impératif pour d'Erlon de ramener les troupes à l'aile gauche *.

1. Pontécoulant, 121. Fleury de Chaboulon, II, 137. — Baudus (Notes manuscrites) rapporte que, une heure plus tard, Ney s'écria plusieurs fois en sa présence : • Comment, il n'y aura pas une balle ou un boulet pour moi ! >

2. Lettre de d'Erlon au duc d'Elchingen {i)ocMm. mérf., 64). D'Erlon, Vie militaire, 95. Heymès, 14. — Delcambre dut rejoindre Ney vers cinq heures un quart.

3. Jomini {Camp, de 1815, 279) allègue pour la défense de Ney, sans pourtant l'excuser tout à fait, que n'ayant que le seul corps de Reille, le maréchal pouvait craindre de ne pouvoir couvrir jusqu'au soir la tête de la route de Cliarleroi. ligne de retraite de toute l'armée. C'est bien dit, mais tout de même Ney devait penser que d'Erlon risquait de ne point revenir à temps. Et il y avait l'ordre de l'empereur!

Le duc d'Elchingen [Docum. inéd., 06) a fait remarquer que d'Erlon s'étant engagé dans une fausse direction, le mouvement ne pouvait avoir les grands résultats qu'en attendait l'empereur. Mais il est peu probable que Ney sût dès lors que le l" corps faisait fausse route, et, s'il le savait, il devait faire indiquer à d'Erlon par Delcambre la vraie direction au lieu de le rappeler à Frasnes.

4. D'Efioa, lettre au duc d'Elchingen ('Z)ocMm. inerf., 64), et Viemilitaire, 95. Notes

Et cependant ces mots de la lettre de Napoléon : « Le sort de la France est dans vos mains, » troublaient et fascinaient le maréchal Ney . Ce mouvement, qu'il prescrivait à d'Erlon d'interrompre, il n'abandonnait pas tout à fait l'idée de l'exécuter lui-même. Peut-être par un effort désespéré pourrait-il encore, malgré la disproportion des forces, rejeter les Anglais au delà des Quatre-Bras, et une fois maître de ce point, opérer contre l'armée prussienne avec l'aide de d'Erlon, revenu sur ses pas, la manœuvre décisive qu'attendait l'empereur? Toutes les troupes avaient été engagées, sauf les cuirassiers de Kellermann el la cavalerie de la garde. Il fit appeler Kellerman :

« — ^lon cher général, lui dit-il d'une voix précipitée, il s'agit du salut de la France ! Il faut un effort extraordinaire. Prenez votre cavalerie, jetezvous au milieu des Anglais. Ecrasez-les, passez-leur sur le ventre ! »

L'intrépide Kellermann n'avait jamais discuté un ordre de charger. Il crut cependant devoir représenter à Ney qu'on pouvait évaluer les Anglo-Hollandais à plus de 25 000 hommes, et qu'il n'avait avec lui qu'une seule brigade de cuirassiers, ses trois

manuscrites de Baudus (comm. par M. de Montenon). Relations précitées de Durutte, de Reille el de De Salle.

Dans son rapport à Soull (Frasnes, i6 juin, 10 heures du soir, Archives du prince de la Moskowa) et dans sa Lettre au duc d'Otrante, Ney ne parle pas de cet ordre. Les apolopisles du maréchal, Heymcs el Gamol. no le mentionnent pas davaiilagc. Mais l'existence en a été affirmée à doux reprises par d'Erlon lui-môme. De Salle, Durutte, Baudus ont confirmé l'assertion de d'Erlon. 11 semble évident, enfin, que d'Erlon ne serait pas revenu à l'aile gauche s'il n'en avait pas reçu l'ordre.

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