CHAPITRE IV
. Les premiers projets de Napoléon pour la journée du 17 juin. I. Les ordres de l'empereur à Grouchy (entre onze heures et
onze heures et demie).
in. Retraite de l'armée prussienne sur "Wavre. V. Mouvements de Pajol vers Namur et d'Exelmans sur Gembloux
à la poursuite de colonnes prussiennes.
'. Marche de l'armée de Grouchy. — Bivouac à Gembloux. —
Lettre de Grouchy à l'empereur (dix heures du soir).
Le soir de la bataille de Ligny, l'empereur n'avait as cru pouvoir poursuivre l'ennemi plus loin que 1 ligne Brye-Sombreffe. L'armée prussienne, dont aile droite et l'aile gauche se repliaient en assez on ordre et qui continuait d'occuper ces deux viliges par des détachements, semblait encore capable
une sérieuse résistance. Il y avait à craindre la enue d'un corps de réserve débouchant par la route e Namur. Enfin Napoléon était sans nouvelles de ju aile gauche. De toute la journée, le prince de la loskowa ne lui avait pas envoyé une seule dépêche \
1. Non seulement Ney n'envoya aucune nouvelle à Tempereur dans l'après-midi 1 IG juin, mais quand, à sept heures du soir, l'aide de camp de Soult, le commannt Baudus, ayant rempli sa mission, voulut retourner près de Napoléon pour lui
L'empereur savait par des avis indirects qu'il y avait eu combat aux Quatre-Bras. Mais le maréchal Ney avait-il été vainqueur? Les présomptions étaient plutôt qu'il avait été contenu, sinon repoussé, puisque les ordres prescrivant un mouvement sur les derrières de l'armée prussienne n'avaient point été' exécutés. C'étaient beaucoup de raisons pour ne point risquer l'aventure d'une poursuite de nuit \
en rendre compte, il le retint sous prétexte qu'il avait besoin d'odiciers d'étatmajor. Baudus ne revint à Fleurus que vers deux heures da malin et peut-être même plus tard. (Noies de Baudus, conira. par M. de Moutenon.)
A dix heures du soir seulement, Ney envoya un rapport à Soult. Ce rapport autographe qui se trouve depuis peu dans les Archives du prince de la Moskowa est des plus succincts et ne donne, comme on va le voir, aucun détail important sur les circonstances de la bataille ni môme sur son résultat, non plus que sur les positions occupées après l'action par les deux armées:
<i Frasnes, 10 juin, dix heures du soir. Monsieur le maréchal, l'att.aque que j'ai dirigée contre les Anglais, dans la position des Quatre-Bras, a sûrement été de la plus grande vigueur. Un malenleiidu de la part du comte d'Erlon m'a privé de l'espérance d'une belle victoire, car au moment où les 5° et 6° divisions cki général Reillc avaient tout culbuté, le 1"^ corps a marché sur Saint-Amand, pour appuyer la gauche de Sa Majesté, et ce qu'il y a de plus fatal c'est que ce corps ayant rétrogradé ensuite pour me rejoindre n'a pu ainsi être utile à personne. La division (lu prince Jérôme a donné avec une grande valeur. Son Altesse impériale a été légèrement blessée.
M 11 n'y a donc eu d'engagées que trois divisions d'infanterie et une brigade de cuirassiers et la cavalerie de Firé. Tout le monde a fait son devoir excepté le l''' corps. L'ennemi a perdu beaucoup de monde. Nous avons pris du canon et un drapeau. Nous n'avons réellement perdu qu'environ 2 000 tués et 4000 blessés. J'ai demandé les rapports des généraux Keille et d'Erlon, et je les enverrai à Votre Excellence. »
Ecrit à Frasnes à dix heures du soir, le rapport de Ney put arriver à Fleurus au plus tôt à onze heures et quart si l'estafolle prit par la traverse de Mellot; au plus lot à minuit, si, comme il est plus probable en pleine nuit, elle prit par la route de Gosselies-Ransart.
1. Clausewitz (rfer Feldzug von ISIS, 93) approuve l'empereur en cette circonstance.
Il faut rejeter cette assertion de Gourgaud {Camp, de 1815, 72) : » A 11 heures du soir, l'empereur expédia au maréchal Ney l'ordre de poursuivre au point du jour l'armée anglaise, aussitôt qu'elle commencerait la retraite nécessitée parla perle de la bataille de Ligny. x>
L'envoi, dans la nuit, à Ney, d'un ordre d'attaque pour la matinée du 17 est conlredil par cette lettre de Soult, datée de Fleurus, 17 juin, au malin (Registre du major-général) ; « Le général Flahaut, qui arrive à l'instant, fait connaître que : vous êtes datis Vincerlilude sur les résultats de la journée d'hier. /e crois cepen-, danl vous avoir prévenu de la victoire. » — Si l'ordre d'attaquer les Anglais le 17 avait été envoyé à Ney dans la nuit, ce maréchal n'aurait pas été dans tincertiiude sur les résultats de la bataille de Ligny, comme le disait Flahaut. D'autre
PROJETS DE l'empereur POUR LE 17 JUIN. 225
Le 17 juin, vers sept heures du matin, Flahaut revint de Frasnes et fit à l'empereur, qui déjeunait, le récit de la bataille des Quatre-Bras'. A peu près à la même heure, on reçut au quartier-impérial une dépêche de Pajol, datée de Balàtre, quatre heures du matin, et portant qu'il suivait Fennemi qui était en pleine retraite vers Liège et Namur. Pajol ajoutait qu'il avait déjà fait beaucoup de prisonniers '".
part, ces mots de Soult : « /e crois cependant vous avoir prévenu », paraissent plutôt l'excuse d'une négligence que l'énoncé d'un fait. Ainsi le maréchal Ney ne reçut, dans la nuit du 16 au 17, probablement aucun avis et, assurément, aucun ordre. Il semble bien que par l'incurie de Soult, il resta jusqu'au 17, à neuf heures du matin, dans l'ignorance de la victoire remportée à Ligny.
Autres questions : Grouchy (Relation succincte, I, 17) rapporte que le 16 au soir il enjoignit à Exelmans et à Pajol de se porter [au point du jour sans doute] vers Gembloux et vers Naraur. t L'empereur, dit-il, ni'ayant prescrit de le faire. » Mais, dans d'autres écrits, Grouchy dit qu'il ne put voir l'empereur le 16 à onze heures du soir, au quartier impéri;il. Lavait-il vu a neuf heures sur le champ de bataille? On ne sait que croire. Ce qui est certain c'est que Pajol et Exelmans commencèrent ces mouvements avant le point du jour. Se conformèrent-ils auï instructions de l'empereur transmises par Grouchy, ou aux ordres personnels de Grouchy, ou encore agirent-ils de leur propre inspiration en voyant l'ennemi décamper.
Selon Jomini (ls5, 188), l'empereur aurait également prescrit au général de Monthyon, chef de l'état-major général, de faire poursuivre l'ennemi dans la direction de Tilly et de Monl-Saint-Guibert. La chose est possible. En tous cas Monthyon négligea d'assurer l'exécution de ces ordres. Les documents prussiens témoignent qu'aucune reconnaissance n'eut lieu dans la matinée du 17 vers Tilly et Mont-Saint-Guibert.
1. Note de Flahaut (dans le Général Flahaut, par F. Masson, 23) Cf. Soult à Ney, Fleurus, 17 juin (Registre du major-général) : « Le général Flahaut, qui arrive à l'instant... " — Cette lettre n'a pas d'indication horaire; mais il y est dit : « L'empereur se rend au moulin de Brye. » Or nous savons par Grouchy [Observ., 10, et Relat. suce, 18), et parune lettre datéedu quartier-impérial de Fleurus, neti/'/iewces du matin, 17 juin (Arch. Aff. étrangères, 1802), que Napoléon quitta Fleurus entre huit et neuf heures. La lettre de Soult fut donc écrite vers huit heures du matin, et l'assertion de Flahaut, que lui, Flahaut, avait quitté Frasnes à une heure du matin est inexacte. 11 en partit seulement vers quatre heures et arriva à Fleurus Vers six heures.
Il parait surprenant que Flahaut qui avait quitté le quartier-impérial le 16 à neuf heures du matin, avec un ordre pour Ney, n'y soit revenu que vingt-quatre heures plus tard. Avait-il pour instructions de rester près de Ney pendant la bataille? En tout cas, il aurait dû regagner Fleurus le soir du 16. Je n'ai rien trouvé pour m'éclairer dans les papiers de Flahaut que possède mon confrère ■el ami, M. Frédéric Masson.
2. Dépèche de Pajol, en avant de Balàtre, 17 juin, quatre heures du matin. (Papiers de Gourgaud. Arch. de la famille). — Cette dépêche, adressée à Grouchy. avait été envoyée ou apportée par lui au quartier-impérial.
Ainsi, entre sept et huit heures au plus tard, l'empereur était renseigné sur les Prussiens comme sur les Anglais. Les premiers se repliaient vers Liège et Namur ; les seconds tenaient encore leurs positions des Quatre-Bras. Ces renseignements étaient-ils cependant suffisamment complets et précis? Etait-ce la masse de l'armée prussienne ou un corps isolé qui battait en retraite vers Namur? Etait-ce une arrière-garde qui occupait les Quatre-Bras, ou toute l'armée de Wellington ? Napoléon ne jugea pas qu'il fût assez bien informé pour prendre un parti. Grouchy était venu aux ordres ; il lui fit dire de l'attendre pour l'accompagner sur le champ de bataille de Ligny oii il se disposait à voir les troupes ^ En même temps, il fit écrire à Ney par Soult : c( ... L'empereur se rend au moulin de Brye oii passe la grande route qui conduit de Namur aux Quatre-Bras. Il n'est donc pas possible que l'armée anglaise puisse agir devant vous. Si cela était, l'empereur marcherait directement sur elle par la route des Quatre-Bras, tandis que vous l'attaqueriez de front avec vos divisions qui à présent doivent être réunies, et cette armée serait en un instant détruite. Ainsi intruisez S. M. de ce qui se passe devant vous... L'intention de S. M. est que vous preniez position aux Quatre-Bras ; mais si, par impossible, cela ne peut avoir lieu, rendez compte sur-lechamp, avec détails, et l'empereur s'y portera ainsi que je vous l'ai dit. Si, au contraire, il n'y a qu'une arrière-garde, attaquez-la et prenez position. La journée d'aujourd'hui est nécessaire pour terminer cette opération et pour compléter les munitions,