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Grouchy, Relation succincte

L'empereur n'est pas si absorbé par les menées des libéraux de la Chambre qu'il en oublie l'ennemi. Il a reçu de nouveaux renseignements. C'est d'abord une lettre de Ney, portant que les Anglais, en position en avant des Quatre-Bras, tiennent le bois de Bossu, Gémioncourt, Piraumont, et montrent huit régiments d'infanterie et deux mille chevaux ^ Ces masses, l'empereur ne saurait en douter, sont non une arrière-garde, mais la première ligne de Wellington, présent avec son armée. Peu après, entre dix et onze heures, l'officier commandant la reconnaissance envoyée vers les Quatre-Bras rapporte que les Anglais occupent encore ce point, leur gauche couverte par de la cavalerie avec laquelle il a eu un engagement". Il arrive aussi des informations sur la retraite des Prussiens. Une dépêche de Pajol apprend qu'il s'est emparé, en avant du Mazy, sur la route de Namur, de huit pièces de canon et de nombreuses voitures^; une dépêche d'Exelmans fait

1. Ney à Soult, Frasnes, 17 juin, 6 heures et demie du matin. (Papiers de Gourgaud.) — Cette dépêche ne parvint à Soult, à Fleurus, qu'après le départ de l'empereur. Soult la lui fit transmettre surlechamp de bataille de Ligny.

2. Gourgaud, 73-74. Grouchy, Observât., 11-12; Relat. suce, 19. — Selon Gourgaud, cette reconnaissance rentra à dix heures ; selon Grouchy, à midi seulement. C'est, de la part de Grouchy, une inexactitude voulue. Comme on le verra plus loin, le maréchal, à midi, avait quitté l'empereur depuis au moins une demiheure.

3. Delà lettre de Pajol à Grouchy, le Mazy, 17 juin, midi (Arch. Guerre), il résulte qu'il avait eiivoyé au maréchal : 1° à trois heures du matin, un aide de camp pour lui annoncer qu'il se mettait à la poursuite de l'ennemi : 2" du Mazy, entre six et sept /iewres, une dépêche portant qu'il s'était emparé sur la route de Namur de voitures et de 8 pièces. En outre, il lui avait écrit de Balâtre, à quatre heures, pour annoncer qu'il avait déjà fait des prisonniers. (Cette lettre écrite à Balàtre se trouve dans les papiers de Gourgaud.)

C'est de la dépèche du Mazy (entre six et sept heures) qu'il est question ici.

connaître qu'il marche avec ses deux divisions de dragons et ses batteries à cheval sur Gembloux, « oii l'ennemi s'est massé ^ ».

11 était à peu près onze heures. L'empereur prit enfin ses dispositions définitives. Il prescrivit à Lobau de porter le 6^ corps' à Marbais afin de seconder Tattaque du maréchal Ney sur les Quatre- Bras, en débordant le flanc gauche des Anglais. Drouot reçut l'ordre de faire suivre le mouvement par toute la garde ^.

L'empereur dit alors au maréchal Grouchy : « — Pendant que je vais marcher aux Anglais, vous allez vous mettre à la poursuite des Prussiens. Vous aurez sous vos ordres les corps de Vandamme et de Gérard, la division Teste, les corps de cavalerie de Pajol, d'Exelmans et de Milhaud\ »

1. « J'ai eu l'honneur de vous informer ce matin du mouvement que .)'ai fait sur Gembloux pour y suivre l'ennemi qui y est massé... » Exelmans à Grouchy, le 17 juin. (Arch. Guerre.) — Il ressort de cette dépêche, qui fut écrite devant Gembloux entre midi et deux heures, que, dans la matmée, Exeimans avait informé Grouchy du mouvement qu'il avait opéré entre huit et neuf heures du matin. Cf., général Berton. Précis des Batailles de Fleurus et de Waterloo, 47, et Journal du général Bonnemains (Arch. Guerre.)

2. Le 6» corps ne comprenait plus que les divisions Simmer et Janin, la division Teste ayant été, le matin, détachée avec Pajol.

3. Gourgaud, 75. Cf. la lettre de Soult à Ney, en avant de Ligny, 17 juin, midi (citée par le duc d'Elchingen, Docum. inédits, 44) : « L'empereur vient de faire prendre position en avant de Marbais à un corps d'infanterie et à la garde pour seconder vos opérations, » et le rapport de von Grôben, de Tilly, 17 juin, midi (cité par von Oliech, Geschichie des Feldzuges von ISI5, 168) : « Une grande quantité de troupes (le 6« corps) se met en mouvement vers Marbais. De nouvelles quantités de troupes (la garde) suivent plus tard dans la même direction. > — Gourgaud dit que le mouvement de Lobau sur Marbais commença à dix heures. Je crois que ce fut à onze heures.

A. Je donne ici l'esprit, et non la lettre, des paroles de l'empereur qui, comme on va le voir, ont été rapportées de dix façons différentes :

Dans le premier en date de ses écrits {Observations sur la Relation de la Campagne de iSI5 d'après le général Gourgaud. Philadelphie, 1818, 12), Grouchy dit simplement : o L'empereur me donna l'ordre de me mettre à la poursuite du mrxréchal Blucher. » — Dans ses Fragments historiques relatifs à la Campagne â de ISI5 (4) et dans sa Relation succincte de la Campagne de /5/5 (19 et Appen-' '1 dice I, 17), il rapporte en ces termes l'ordre verbal de l'empereur : « Mettez-vous

Dès le premier instant, Grouchy sentit le poids plus que l'honneur de cette mission. Au cours de sa îonoue carrière, il n'avait jamais exercé un si grand commandement. C'était comme général de cavalerie qu'il avait accompli ses beaux faits d'armes et conquis sa renommée. Il avait le coup d'oeil du champ de bataille, la vision lucide et prompte des points faibles, la conception des mouvements soudains et décisifs. Mais il était l'homme d'une seule heure, d'une seule manœuvre, d'un seul effort. Tacticien, mais tacticien momentané, local et spécial, il n'était point fait pour la conduite et les responsabilités des opérations stratégiques. Le pis, c'est qu'il avait conscience de son infériorité comme commandant d'armée agissant isolément. Ce sentiment allait le paralyser. En outre, il savait ou il soupçonnait que Gérard et surtout Vandamme, dont il connaissait le caractère intraitable, étaient mécontents de se trouver sous ses

à la poursuite des Prussiens. Complétez leur défaite en les attaquant dès que vous les aurez joints, et ne les perdez jamais de vue. Je vais me réunir au maréchal Ney pour attaquer les Anglais, s'ils tiennent de ce côté-ci de la forêt de Soignes. Vous correspondrez avec moi par la route pavée (route de Namur aux Quatie-Bras). « — Grouchy dans le même ouvrage (Appendices IV, 4 et VIII, 63) cite aussi ce témoignage du colonel de Blocqueville : « L'empereur donna l'ordre au maréchal Grouchy de poursuivre l'ennemi vers Gembloux et Wavre, » et ce témoignage du général Baudrand : • L'empereur dit : Vous allez prendre le 3« et 4= corps d'armée, une division du 6% la cavalerie, etc., et vous entrerez ce soir dans Namur. »

Autres versions, naturellement, dans les relations de Sainte-Hélène. Gourgaud [Campagne de I8l5,15)dii : « L'empereur donua l'ordre de poursuivre vivement les Prussiens, de culbuter leur arrière-garde, de ne point les perdre de vue et de déborder leur aile droite, de façon à être toujours eu communication avec le reste de l'armée. » Dans ses Mémoires pour servir à l'histoire (107), Napoléon a écrit ; « Grouchy devait suivre Bliicher l'épée dans les reins pour l'empêcher de se rallier, 11 avait l'ordre positif de se tenir toujours entre la route de Charleroi et Bliicher afin d'être constamment en communication et en mesure de se réunir à l'armée. Si l'ennemi se retirait sur la Meuse, il devait le faire observer par la cavalerie de Pajol et occuper Wavre avec le gros de ses troupes. »

Toute discussion sur la teneur de cet ordre verbal est absolument oiseuse» puisque, uu quart d'heure ou une demi-heure, au plus tard, après l'avoir donné, l'empereur envoya à Grouchy un ordre écrit, cité plus loin. C'est dans cet écrit, et non dans des paroles plus ou moius inexactement rapportées, que l'on trouve la véritable pensée de Napoléon.

ordres. Quelle autorité aurait-il sur des lieutenants qui manquaient de confiance en lui ? Maréchal de France, Grouchy ne pouvait cependant, ni même ne voulait, par respect pour soi-même, décliner la mission dont il augurait déjà les difficultés et les périls. Un refus était au fond de sa pensée ; il n'osa pas le formuler'.

Si, comme il le prétend, il fit observer à l'empereur que les Prussiens, ayant commencé leur retraite dans la nuit ou à la pointe du jour, il allait être bien difficile de retrouver leurs traces et de s'opposer à leurs desseins^, Napoléon ne dut pas manquer de lui répli-

1. Des différents récits de Grouchy (Observât., 12 ; Remarques, 10 ; Relation succincte 19-20, 23), il ressort que le maréchal ne reçut point sans embarras ni déplaisir la mission de poursuivre les Prussiens. Ce sentiment m'a été confirmé par M. G. de Molinari, ancien rédacteur en chef du Journal des Débats, qui a connu Grouchy en 1845. Le maréchal ne cachait pas, dans ses conversations, qu'il était regrettable que l'empereur lui eût confié ce commandement, pour lequel il ne se sentait point fait. Edgar Quinet(Camp. de /5/5, 166) a pour ainsi dire rais en scène cet état d'esprit du maréchal Grouchy : « Grouchy s'élança aux pieds de l'empereur et lui dit : « Sire, prenez-moi avec vous et donnez ce commandement au maréchal Ney. » — C'était bien en effet le secret désir de Grouchy, mais il n'y a pas apparence qu'il l'ait exprimé. Imagine-t-on Ney rappelé des Quatre-Bras où il est supposé aux prises avec les Anglais '? les deux fractions de l'armée changeant de nouveau de chef ? la poursuite des Prussiens retardée de trois heures encore ? Tout cela pour donner le temps à Ney de venir à Ligny prendre le commandement ! C'est une absurdité.

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