BIVOUAC DES DEUX ARMÉES
sommé. On souffrait de la faim. Dans la plupart des régiments, les distributions ne furent faites qu'au milieu de la nuit et même dans la matinée. On s'imagine le mécontentement des soldats, comme aussi la maraude effrénée dont furent victimes les paysans belges \
La garde, qui pendant une partie de la nuit erra par les champs et les traverses, était comme furieuse. Jamais les grognards n'avaient tant grogné. Aux murmures et aux jurons se mêlaient des imprécations contre les généraux ; les hommes les accusaient de les avoir entraînés, égarés volontairement dans ces chemins inconnus. Et les souvenirs de 1814 aidant, ces vieux soldats disaient : « Ça sent la trahison. » Mais dans la garde comme dans la ligne il n'y avait ni démoralisation, ni même découragement ; on gardait au cœur l'espoir de la vengeance, la foi à la victoire. Malgré tout, avant tout, c'était aux Anglais, aux habits rouges, aux « goddams » qu'on s'en prenait de cette nuit sous la pluie, sans pain et sans feu. Et l'on se promettait de la leur faire payer cher le lendemain^.
Les Anglais n'étaient pas beaucoup mieux sur le
1. René Bourgeois (chirurgien-major aux cuirassiers), Relation de la dernière Campagne, &1 ,l\..Letao\\xàev, Souv. milit ,Z'o. Capitaine de Mauduit, Lesdemiers jours de la Grande Armée, II, 231-233. Précis des jownées des 15, 16, 17 et 18 juin {Ambigu, de Londres, LU, 430). Souvenirs d'un ex-officier, 281-283. Pétiet, Souv. milit., 209.
Ou pilla aussi à Gembloux où cependant la troupe avait été accueillie aux cris de Vive l'empereur! et. la nuit précédente, on avait pillé à Fleurus, à Ligny, à Saint- Arnaud, a. Gosselies. Voir Fantiu des Odoards, Journal, 433 ; les ordres du jour de Vaudamine, Gembloux, 18 juin (Arch. Guerrei ; de Foy, Gosselies, 17 juin {Registre de corres|). couim. par le comte Foy) ; et la lettre du général Radet à Soult, (Fleurus, 17 juin', où il offre sa démission de grand-prévot de l'armée. (.\rch. Guerre.)
2. Mauduit, II, 231. Leltre de Lavoye, sous-lieutenaut au 29» de ligne, Soissons, " 26 juin. (Comm. par M. Piat.) Lemonnier, 373. Souvenirs d'un ex-officier (du 4o«), 2S3-284. Relation de la dernière Campagne, 71. — L'auteur de cette relation, le chirurgien Bourgeois, des cuirassiers, ne cache point ses sentiments ultra-royalistes ; son témoignage n'eu a que plus de poids sur ce point.
plateau de Mont-Saint-Jean. Toutefois l'infanterie, ayant commencé sa retraite dès dix heures, avait atteint de jour ses positions. Les divisions de tête étaient même arrivées avant l'orage. Les soldats trouvèrent un terrain encore sec ; ils se firent de confortables lits de paille en couchant les grand seigles, ils allumèrent des feux; et, le service des vivres étant bien assuré, ils purent tranquillement préparer leur repas. Seule, la cavalerie de lord Uxbridge, qui n'établit ses bivouacs qu'à la nuit, eut à souffrir durement l'inclémence du temps '.
L'empereur, revenu sur ses pas, avait pris gîtt pour la nuit dans la jolie petite ferme du Caillou située en bordure de la route, à 2 700 mètres de h Belle-Alliance". Le fermier Boucqueau et les siens
1. Colonel Tomkinson, The Diary of a cavalry officier, 287. Lettres de Gomni Kennedy, Tayloi-. Pralt, etc. ( Waterloo Letters, 28, 67, 168. 326, aipassbn.) Cottoi A Voice from Waterloo, 28, Relation anglaise de la bataille de Waterloo, 13, 32 Relation (anglaise) de la campagne de Flandre, 215, 223, 236, 285. Mercer Journal of the Waterloo Campaign, II, 285-292. Lettre de Hervey, aide de cara de Wellington, 3 juillet 1815. (Nineteenth Century, mars 1893).
2. Journal des séjours de l'empereur. (Arch. nat. AF* IV, 437.)
Avec sa façade à deux étau'es, ses petites proportions et le jardin qui l'entoun le Caillou a plutôt l'aspect d'une maison de campagne que d'une ferme. Ces d'ailleurs aujourd'hui une habitation de plaisance. Une grange qui y aliénait en 181 a été incendiée par les Prussiens dans la nuit du 18 juin. La chambre où couch Tempereur, le 17 juin, est située au rez-de-chaussée et donne sur la route. Se gens de service y avaient dressé son lit de camp, garni d'une courtepointe de soie crépines d'or et orné de rideaux de satin vert. Près de cette chambre, et prenai jour sur le jardin, est le salon-salle à manger où il dîna le 17 et déjeuna le 18. - Par la cordiale hospitalité des propriétaires actuels du Caillou, M"" veuve Emil Coulon et ses deux fils, MM. Emile et Henry Coulon, je me suis assis à la tabl même, pieusement conservée, où Napoléon prit pour ainsi dire son dernier repî comme empereur.
Avec M. Emile Coulon, que je ne saurais assez remercier pour les traditior locales et les documents de toutes sortes qu'il a recueillis dans la contrée à mo
s'étaient enfuis pour échapper aux espiègleries des Brunswickois qui, en battant en retraite, avaient tiré des coups de fusil contre les fenêtres, enfoncé la porte et finalement pillé l'habitation. L'empereur fit allumer un grand feu ; en attendant ses bagages, il se sécha tant bien que mal devant la cheminée '.
Sur les neuf heures, le général Milhaud lui rendit compte verbalement que, dans sa marche de Marbais sur les Quatre-Bras, ses flanqueurs de droite avaient reconnu une colonne de cavalerie prussienne qui, de Tilly, s'était repliée vers Wavre ^ Il est possible que l'empereur ait aussitôt écrit à Grouchy, dont il n'avait encore reçu aucune nouvelle, pour lui signaler la direction de cette colonne et lui enjoindre de se porter sur Wavre de façon à se rapprocher de l'armée impériale. Mais si l'ordre fut envoyé, il ne parvint point à destination. L'officier porteur de la dépêche ne
mtenlion, je veux remercier, de sa réception et de ses renseignements, M. Clément Lyon, de Charleroi. Il a bien voulu me servir de guide depuis cette ville jusqu'au delà de Ligny, dans une des excursions que j'ai faites sur le théâtre de la guerre avec mon aimable confrère de la Sabretache, M. Paul Marmoltan. — Que MM. Goutlier, notaire à Braine-L'Alieud ; Van Maldegliem, sous-conservateur des Archives de Bruxelles ; Berger, bourgmestre de Genappe ; le D"' Delpierre, de Braine-L'AlIeud ; Viandier, notaire à Nii-Saint-Vincent, agréent aussi mes remerciements.
1. La Belle-Alliance, ode à la Princesse d'Oranrje, par Conquébau (fils du fermier du Caillou, Boucqueau, dont Conquébau est l'anagramme), note 9. — Tous ces faits, ainsi que les détails donnés dans notre note précédente, sont consignés dans les actes de vente du Caillou (communiqués par M. Emile Coulon).
2. Napoléon, Mém., 114. Cf. lettre de Soult à Grouchy, le Caillou, 18 juin, 10 heures du matin, (Registre du major-général.) Wagner, IV, 53 et Damitz, II, 226.
C'était la brigade du colonel de Sohr, postée derrière Tilly pour observer les Bouveraents des Français. Deux ou trois pelotons se détachèrent du gros des cxiirassiers afin de reconnaître la cavalerie prussienne. Après une légère escarmouche, :elle-ci se retira lentement et fut suivie à distance jusque près de Mont-Saint-Gui- 3ert (9 kilomètres à vol d'oiseau de Tilly). Là, à quatre heures environ, les cuirassiers s'éloignèrent.
Wagner se trompe en disant que la cavalerie de Sohr n'arriva à Mont-Saint-Guibert qu'à !a nuit tombante. Nous savons par le rapport de von Groben (cité par von 311ech, 170) que dès cinq heures cette cavalerie fut relevée à Mont-Saint-Guibert Jar le détachement de Ledebur (corps Biilow).
rejoignit pas le maréchal, soit qu'il ait été pris ou tué en route par les coureurs prussiens, soit pour toute autre cause ^
Au reste, il ne semble pas que l'empereur prit alarme du rapport de Milhaud. Depuis midi, il manœuvrait dans l'idée que l'armée de Blûcher battait en retraite sur Namur ou Maëstricht, ou se repliait au nord pour se réunir à l'armée anglaise devant Bruxelles ^ La marche d'une colonne prus-
1. Napoléon (Mém., 115) dit expressément qu'il envoya à dix heures du soir, le 17, l'ordre à Grouchy de porler un délachement do 7 OOÛ hommes à Saiul-Lambort pour se relier à la droite de l'armée impériale, et de marcher lui-même avec toutes ses troupes sur ce poiut dès (juil se serait assuré que Bliiclier avait évacué Wavre. (Cf. Gourgaud, Camp, de ISIS, 82, où le même ordre est rapporté en termes un peu différents.)
Cette assertion est manifestement inexacte. Si, comme il est vraisemblable, mais non certain, l'empereur écrivit, le soir du 17, à Grouchy, ce fut uniquement pour l'informer de la marche d'une colonne prussienne sur Wavre et lui enjoindre de se porter lui-même dans celte direction, « afin de se rapprocher de l'armée impériale et de se mettre en rapport d'opérations avec elle ». La preuve, c'est que le lendemain matin, à dix heures. Napoléon envoya ces instructiins-là à Grouchy. (Soult à Grouchy, le Caillou, 18 juin, 10 heures. Registre du major-général.) — Si le 17, alors que Napoléon ignorait encore s'il livrerait bataille le lendemain, il avait envoyé à Grouchy l'ordre précis et formel d'occuper Sainl-Lambert, à plus forte raison le 18, à dix heures du matin, quand la Lalaille allait s'engager, il lui eût donné ce même ordre. Or, dans la lettre écrite au Caillou, le 18, il est question de Wavre et non de Saint-Lambert.
Le témoignage de Baudus (Xotes manuscrites), que Soult ajanl conseillé à l'empereur, le soir du 17, de rappeler une partie des forces de Grouchy, son avis fut repoussé, est une autre preuve que la lettre en question ne fut pas envoyée.
Quant à l'argument de nombreus historiens, que Napoléon ne put envoyer cet ordre à Grouchy le soir du 17, puisque cet ordre ne ligure pas au registre du major-général, il est sans valeur. Durant cette campagne, plusieurs ordres de Napoléon ne furent pas transcrits sur ce registre, notamment la lettre de Soult à Ney du 17 juin, Ligny, midi (citée par le duc d'Elchingen, Docum. inédits) et la lettre de Soult à Grouchy, 18 juin, 1 heure, (Citée par Grouchy, Relat. suce, App. I. 21 et reproduite en fac-similé, d'après l'original, à la un de ce tome de 1815).
Au témoignage d'un certain Letourneur, dont la lettre est citée dans la Relation succincte de Grouchy (App. IV, 21), un aide de camp de Bliiclier racontait à Caen, en 1815, que l'officier français porteur de l'ordre de dix heures du soir fut amené à Wavre au feld-maréchal, « soit qu'il eût été pris, soit qu'il eiit trahi ». 11 n'est question de cela dans aucun document allemand.
2. « 11 faut savoir si Bliicher et ^Yellinglon se proposent de se réunir pour couvrir Bruxelles. » Napoléon à Grouchy, Ligny, 11 heures et demie du matin. (J'ai cité celte lettre in extenso, pp. 236-237.
sienne sur Wavre ne faisait donc que confirmer l'une de ses prévisions. Encore cette colonne pouvait-elle n'être qu'une troupe égarée, coupée de sa ligne de retraite. Mais au pis aller, si tous les corps prussiens cherchaient à se concentrer à Wavre, Grouchy les rejoindrait à temps pour les combattre. S'ils filaient incontinent vers Bruxelles par la route de Wavre à cette ville, ils ne seraient pas immédiatement menaçants. Quant à supposer que Blûcher, trente-six heures après une défaite et ayant 33 000 Français à ses trousses, risquerait une marche de flanc, de Wavre sur Plancenoit ou sur Ohain, pour reprendre l'olîensive, cette hypothèse ne vint pas à la pensée de l'empereur'.
Le soir du 17 juin, c'étaient moins les mouvements des Prussiens que les projets des Anglais qui préoccupaient Napoléon. Il craignait que Wellington n'eût fait qu'une simple halte à Mont-Saint-Jean et qu'il ne se dérobât, dans la nuit, pour aller prendre devant Bruxelles une position où le rejoindraient les Prussiens. Si tel était l'objectif de l'ennemi, l'empereur regardait la partie comme très compromise, car autant il se croyait sûr de battre l'armée anglaise à Mont-Saint-Jean, autant il regardait comme hasardeux de déboucher de la forêt de Soignes devant les deux armées réunies ^ D'ailleurs, tout cela n'était que conjectures pour l'empereur, car il doutait encore si la masse des Prussiens se repliait vers Bruxelles
1. Mome le lendemain matin. Napoléon n'admettait pas encore cette hypothèse. C'est seulement à une heure après midi qu'il fit écrire à Grouchy ; « Rapproche*yous de l'armée afin qu'aucun corps ennemi ne puisse se mettre entre nous. » Voir les deuï lettres à Grouchy, le Caillou, 18 juin 10 heures (Registre du major-géné-» rai), et en avant du Caillou, 18 juni, 1 heure. (Citée par Grouchy,^e/a/. suce, Appendice I, 21.)