Gourgaud, 85. Napoléon, Mém
un seul corps d'infanterie et quelques milliers de chevaux eussent suffi à poursuivre Bliicher. La moitié des troupes de l'aile droite, pensait-il, seraient bien plus utiles dans la grande bataille qu'on allait livrer à l'armée anglaise, si ferme, si opiniâtre, si redoutable. Comme chef d'état-major de Lefebvre, Soult avait emporté d'assaut, le 9 juillet 1794, ce même plateau de Mont-Saint-Jean et avait rejeté de la forêt de Soignes les Impériaux dans Bruxelles. Mais il savait l'infanterie anglaise tout autrement résistante que l'infanterie autrichienne. Aussi, dans la soirée précédente, avait-il déjà conseillé à l'empereur de rappeler une partie des troupes mises sous les ordres de Grouchy. Le matin, il réitéra son avis. Napoléon, impatienté, lui répliqua brutalement : « — Parce que vous avez été battu par Wellington, vous le regardez comme un grand général. Et. moi je vous dis que Wellington est un mauvais général, que les Anglais sont de mauvaises troupes, et que ce sera l'affaire d'un déjeuner. » « — Je le souhaite, » dit Soult '.
Peu après, Reille et Jérôme entrèrent au Caillou, L'empereur demanda à Reille son sentiment sur l'armée anglaise que ce général devait bien connaître, l'ayant si souvent combattue en Espagne. Reille répondit : « — Bien postée, comme Wellington sait le faire, et attaquée de front, je regarde l'infanterie anglaise comme inexpugnable en raison de sa ténacité calme et de la supériorité de son tir. Avant de l'aborder à la ba'ïonnette, on peut s'attendre que la moitié des assaillants sera abattue. Mais l'armée an-
1. Notes manuscrites de Baudus, aide de camp de Soult (comm. par M. de MonteDon. son petit-fils).
glaise est moins agile, moins souple, moins manœuvrière que la nôtre. Si l'on ne peut la vaincre par une attaque directe, on peut le faire par des manœuvres. » Pour Napoléon, qui n'avait jamais en personne livré bataille rangée aux Anglais, l'avis d'un vétéran des guerres d'Espagne était bon à méditer. Mais, irrité peut-être que Reille eût si librement parlé au risque de décourager les généraux qui écoutaient, il parut n'y accorder aucune importance. Il rompit l'entretien par une exclamation d'incrédulité'. Le temps s'était éclairci, le soleil brillait ; un vent assez vif, un vent ressuyant, comme on dit en vénerie, commençait à soufflera Des officiers d'artillerie rapportèrent qu'ils avaient parcouru le terrain et que bientôt les pièces pourraient manœuvrera « — Si mes ordres sont bien exécutés, dit l'empereur, nous coucherons ce soir à Bruxelles'*. » Il demanda se? chevaux. Avant de partir, il reçut avec bonté le fermier Boucqueaii revenu de Plancenoit,
1. S6g:ur, Mélanges, 273. (La visite au Caillou de Reille el de Jérôme est mentionnée dans les Mémoires manuscrils de Marchand.)
Tliiors qui, comme Ségur, tenait sans doute ce récit de Reille lui-même, rapporte l'anecdote à peu près dans les mêmes termes (XX, 180-181). Mais il ajoute que Napoléon répondit : « Je sais que les Anglais sont difficiles à battre en position ; aussi vais-je manœuvrer. » — Pour une raison ou pour une autre, on ne manœuvra pas.
Le duc d'Aumale, qui avait aussi connu Reille, m'a conté la cliose différemment. Reille n'aurait rien dit à iSapolcon, mais en quittant le Caillou il aurait parlé à d'Erlon du danger qu'il v aurait à attaquer les Anglais de front. D'Erlon ayant conseillé de retourner près de l'empereur pour lui faire cette observation, Reille aurait répondu ; a — A quoi bon? Il ne nous écouterait pas : «
2. Drouot, discours à la Chambre des Pairs [Moniteur, 24 juin). Notes manuscrites de Baudus. Heymès, Relal., 19. Souvenirs d'un ex-officier (du 43«), 284. Colonel Lemonnier, Campagnes, 375. Petiot, Souvenirs, 212.
Mômes témoignages chez les Anglais : « Vers sept lieures, le temps s'éclaircit », dit Hervey, aide de camp de Wellington. (Lettre du 3 juillet 1815. Nineteenth Century, mars 1893.) — k Le matin, le temps s'éclaircit et le soleil parut comme pour éclairer la victoire des Anglais », dit Siborne qui anticipe.
3. Napoléon, Méin., 125. Cf. Gourgaud, 86, et Siborne, I, 384 : « Le terrain, d midi, était devenu praticable à l'artillerie. »