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Journal de Paris, il mars

claré de la politique des Bourbons, l'avocat d'Exelmans, le rédacteur du tant redouté Censeur, Comte, que le Journal des Débats déclarait digne d'être déporté à Botany-Bay !, écrivit à la hâte une brochure qui parut le 15 mars sous ce titre : De ï impossibilité d'établir un gouvernement constitutionnel sous un chef militaire et particulièrement sous Napoléon 8.

Les patriotes — c'est ainsi qu'on appelait le parti des anciens terroristes — ne se retournèrent pas vers les Bourbons à l'exemple des constitutionnels, mais leur mécontentement ou plutôt leur dépit fut extrême. Ils rêvaient, et quelques-uns même fomentaient une révolution qui les eût portés au pouvoir en déférant une souveraineté purement nominale soit à Marie-Louise, soit au duc d'Orléans, soit, au pisaller, à Napoléon, contre lequel ils eussent pris des sûretés. Le retour imprévu de l'empereur traversait ces plans, d'ailleurs fort chimériques, et ne laissait aux patriotes que la perspective de l'affermissement de la royauté ou de la restauration de l'empire, restauration accomplie sans leur aide et par la seule magie du nom de Napoléon s.

Même les bonapartistes de sentiment ou d'intérêt, les anciens ministres, les ex-fonctionnaires, les familiers de la cour impériale, les confidents de l'empe-

1. Journal des Débats, 10 mars. — La livraison du Censeur, très violent comme de coutume, avait paru le 5 mars, et le rédacteur des Débats en faisait la vive critique le 10 mars, sans connaître encore le revirement politique qui s'était produit chez Comte.

2. Une autre brochure: Le Cri de la France, portait ceci : « Que nous veuxtu ? Si ce sont nos débats politiques qui ont pu te fair * penser que l'opinion de la France était contraire à son gouvernement apprends que ces discussions sont inhérentes à tout gouvernement qui n'est pas despotique et qu'elles en font la force et la sûreté. »

3. Rovigo, Mém., VII, 369-370. Lavallette, Mém., V, 553-354, 360. Benj. Constant, Lettres, I, 74-75. Mém. de Fouché, II, 303-306. Lettres de Fouché à Mrae de Custine. 9, 10, 12 mars. (Citées par Bardoux, M** de Custine, 215-119.)

reur n'étaient point satisfaits. Ils auguraient mal de ce coup de tête, ils craignaient que l'entreprise n'avortât tragiquement en perdant à jamais leur cause et en les compromettant de la plus terrible façon. Les gazettes les dénonçaient comme complices de cette tentative criminelle, le public réclamait leur arrestation. Ils tremblaient pour l'empereur et un peu aussi pour eux-mêmes. « — Quelle extravagance ! dit Gaulaincourt à Lavallette. Quoi! débarquer sans troupes!... Il sera pris. Il ne fera pas deux lieues en France. Il est perdu1 ! »

Les maréchaux de France, fort amis d'un repos glorieusement gagné, et presque tous les officiers généraux en activité étaient exaspérés. Ils en voulaient à Napoléon de les mettre dans l'alternative de lui faire tirer des coups de fusil ou cta trahir leurs nouveaux serments. Gomme pour s'exalter eux-mêmes au devoir, ils adressaient au roi des protestations enflammées et à leurs soldats des ordres du jour furibonds. « Par son entreprise ridicule, disait Jourdan, Buonaparte est un ennemi public. » « Buonaparte n'est plus qu'un aventurier, disait Soult, et son dernier acte de démence achève de le faire connaître. » « Buonaparte, disait Maison, a perdu les provinces que la valeur française avait conquises avant quïl ne fût connu dans nos rangs ; il a ouvert la France et la capitale même à l'étranger. Il n'est aucun de nous qui ne se sente animé contre lui de la plus profonde indignation. » « Soldats, disait Quiot, Buonaparte, altéré de votre sang, vient rallumer le flambeau de la guerre civile. » « Buonaparte, disait Pacthod, a conçu un projet criminel et insensé qui le rend

1. Mollien, Mém., IV, 185. Lavallette, Mém., II, 144. Benj. Constant, Lettres, I, 83-85. Rapports de police, 13 et 14 mars (Arch. nat. F. 7, 3108, et F. 7, 3200 *). — Sur les dénonciations contre les ex-fonctionnaires de l'empire, voir le Journal des Débats du 9 mars.

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odieux à tout être doué de raison. » « Buonaparte, disait Rey, n'a pas su mourir en soldat... C'est un brigand insensé. » « Buonaparte ! disait Curto, si je me trouvais en face de lui, je lui percerais le cœur de monépée1. »

Le maréchal Ney, bien que boudant la cour depuis quatre ou cinq mois, étonna et charma les royalistes par son langage véhément. Il se trouvait dans sa terre des Goudreaux lorsqu'un ordre de Soult l'appela à Besançon. (On avait décidé en conseil de lui donner le commandement de l'aile gauche de l'armée royale 2.) Il passa par Paris où il apprit les nouvelles, de la bouche de son notaire. « — Quel malheur ! s'écria-t-il, en s'appuyant la tête sur le marbre d'une cheminée. Quelle chose affreuse! Que va-t-on faire? qui opposer à cet homme là3 ? » Le 7 mars, il se présenta aux Tuileries. Troublé par les événements, ému de l'accueil de Louis XVIII, [ui avait, quand il le voulait, une séduction sans ►areille, emporté par la fougue de son caractère, ►ut de premier mouvement, l'infortuné maréchal ►aisa la main du roi et lui dit : « — Sire, j'espère lien venir à bout de le ramener dans une cage de ter 4. »

1. Ordres du jour et lettres de Jourdan, Maison, Soult, Quiot, Pacthod, ley, Curto, Dumonceau, Dessoles, Oudinot, Victor, Masséna, Decaen, te, etc., du 7 au 18 mars (Arch. Guerre, plusieurs reproduits dans le foniteur). Cf. Benjamin Constant, Lettres, I, 76-78, et Fagell au comte de îagelt, Paris 13 mars (Arch. Aff. étr.,675.)

2. Soult à Ney, 5 mars (Arch. Guerre). Interrogatoire de Ney. {Procès de Ney, II, 104.)

3. Dépositions du notaire Batardy à l'instruction et devant les pairs. (Procès de Ney. II, 167-168. Cf. Dossier de Ney, Arch. Guerre.) Cf. Déposition de Ségur et interrogatoires de Ney (Dossier).

4. Dépositions du duc de Duras et du prince de Poix à l'instruction et devant le* pairs {Procès de Ney, II, 112-114, et dossier de Ney, Arch. Guerre). — Ces deux personnages assistaient a l'audience du 7 mars.

Barante {Souvenirs, II, 105) conte que le roi, qui avait le sentiment des convenances, dit à mi-voix après le départ de Ney : « — Je ne lui en deman • dais pas tant ! »

Au début de la séance du 4 décembre, Ney assura avoir dit qu't en hasar.

Le peuple et la garnison de Paris semblaient hésiter encore à se déclarer. L'opinion des faubourgs, où l'on continuait à travailler sans paraître s'inquiéter des événements, était impénétrable. Les soldats, sombres et silencieux, restaient sourds aux flatteries et aux vivats des royalistes comme aux insinuations des partisans de Napoléon. Sauf le 1er de ligne, caserne à l'Ecole militaire, qui dans la nuit du 8 au 9 mars avait crié: Vive l'empereur ! en faisant sauter ses paillasses en l'air, les troupes n'étaient l'objet d'aucune plainte1. Depuis le retour des Bourbons, elles n'avaient jamais été si tranquilles. A la revue du 9 mars, où chaque homme reçut cinq francs de gratification, on entendit même quelques Vive le roi 2 ! Seuls les officiers à la demi-solde montraient de la joie. Ils se serraient les mains, s'embrassaient, péroraient sur les promenades, haranguaient les soldats, couraient la ville avec le triomphe dans le regard et dans le sourire 3.

Tels étaient les sentiments de Paris. Il y avait pourtant ,à peu près dans toutes les classes, bien des dissidences à l'opinion générale. Des rapports de police signalaient une grande irritation contre Bo-

dant une entreprise si folle, Napoléon mériterait d'être enfermé dans une cage de fer », mais ne pas s'être chargé, lui, de l'exécution. « — Dussé-je être passé par les armes et déchiré en lambeaux, reprit-il, je ne me rappelle pas l'avoir dit. » Mais, au cours de cette séance, le duc de Duras et le prince de Poix ayant répété leurs déclarations, Ney se rétracta en ces termes: — « Je croyais avoir dit que Bonaparte méritait d'être mis dans une cage de fer et non que je voulusse l'y mettre. Il se pourrait cependant que dans le trouble où j'étais, ce mot me fût échappé. Je n'ai aucune raison de mettre en défiance les assertions de M. le duc de Duras. » {Procès de Ney, I, 113, et Dossier de Ney, Arch. Guerre.) — Ainsi, il ne saurait subsister de doutes sur ces paroles trop fa .euses.

1. Rapports de police, 8, 9, 10 et 14 mars. (Arch. nat. F. 7, 3168, et F. 7, 3200 *.) Ba^port de Maison, 13 mars (Arch. Guerre). Fagell au comte de Nagelt, 14 mars (Arch. Aff. éir., 675).

2. Rougemont à Watteville, 10 mars. Blacas à Clarke, 12 mars. (Arcb. Aff.etr., 675 et 646.)

3. Rapports de police, 7, 8 et 9 mars (Arch. nat. F. 7,3161, eî F. 7 3200 •).

naparte chez les ébénistes du faubourg Saint- Antoine, mais, d'après d'autres rapports, les maçons du quai de Gèvres assuraient « qu'ils feraient leur affaire » aux gardes nationaux qui prendraient les armes pour le roi. Des affiches de l'ordonnance royale furent lacérées. Rue du Lycée, un rassemblement d'ouvriers et de soldats cria: Vive l'empereur! Des gens à mine sinistre avaient acheté des fusils chez les revendeurs du Temple. La ville était agitée. Des attroupements se formaient sur les quais, sur les places, où les exaltés des deux partis exposaient leur opinion avec une égale exagération. Les uns disaient : « Buonaparte est pris ou tué... C'est la Providence qui l'a livré. On n'entendra plus parler de lui. » Les autres ripostaient : « L'empereur est à Grenoble. Il est à Lyon... Gomment douter de son succès? Tout est combiné d'avance. Il a l'armée, il a le peuple, il a l'assentiment du congrès. Autrement son entreprise serait une folie... Vous allez voir M. de Talleyrand ramener l'impératrice et le roi de Rome. » Les portraits de l'empereur et de son fils foisonnaient aux étalages. Les crieurs de journaux annonçaient malicieusement : « L'ordonnance de Louis XVIII contre l'empereur Napoléon... L'insurrection à Lyon... Les progrès de Bonaparte. » Les rubans du Lys disparaissaient peu à peu des redingotes et des uniformes ; nombre d'officiers ne portaient plus que la Légion d'honneur. Le colonel du 4e léger déclarait que nonobstant ses serments il ferait présenter les armes quand il apercevrait la redingote grise. Avant même de connaître l'entrée à Grenoble, sept généraux quittèrent Paris pour rejoindre Napoléon. Jusque dans les compagnies rouges, il y avait des gens pour prendre sans regret leur parti de l'événement. Le 8 mars, une dizaine de

mousquetaires décommandèrent leurs uniformes en disant gaiement au tailleur Sandoz : « — Bientôt nous en ferons faire d'autres '. »

Les hommes politiques et les beaux esprits n'étaient point non plus tout à fait unanimes à condamner l'entreprise de l'empereur. Si le duc de Vicence tremblait, Lavallette et Rovigo se réjouissaient, et la reine Hortense pleurait de joie2. La rédaction du Censeur s'indignait, mais on riait tout bas au Nain jaune 8. Fouché éprouvait un violent dépit mais Merlin faisait des vœux pour le triomphe de Napoléon. Tout en déclarant que Louis XVIII pourait encore sauver la royauté s'il prenait un ministère franchement constitutionnel, Garnot sentait battre son cœur de soldat et de patriote à la nouvelle que les trois couleurs brillaient à Lyon4. Barras converti au royalisme, Barras, le haineux contempteur de h l'empereur corse », avoue son émotion « en voyant s'avancer sans obstacle, devant la France stupéfaite d'admiration, le soldat de Toulon et de vendémiaire, le général en chef des armées de la République 6 ». Dans son vivant tableau d'une soirée chez madame de Rumford, à ces jours de trouble, Villemain montre Sismondi et François Arago réa-

i. Rapports de police du 7 au 14 mars (Arch. nat. F. 7, 3168, F. 7, 3200 *, et F. 7, 30C2 *). Rougemont à Watteville, Paris, 10 mars. Blacas à Clarke, 14 mars. (Arch. Aff. étr., 675 et 645.) Comte dePradel à Clarke, Paris, 12 et 13 mars. Blacas aux commandants de compagnie des gardes du corps, 12 mars (Arch. Guerre).

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