LA DÉMISSION DE SOULT
Cette pitoyable échauffourée, la conduite relativement bonne des troupes, dont les plus compromises n'avaient fait en somme qu'obéir à leurs chefs et étaient rentrées sans opposition dans les garnisons, rendirent quelque confiance. Les optimistes s'imaginèrent qu'après cette épreuve on pouvait compter sur l'armée. Quant aux régiments de Grenoble et de Lyon, on expliquait leur défection par la trahison de Soult qui avait choisi les corps les plus mal notés pour les envoyer d'avance sur le chemin que devait suivre Napoléon. On allait même jusqu'à prétendre que toutes ses mesures comme ministre, l'obligation de séjour imposée aux officiers à la demisolde, le procès d'Exelmans, les grades prodigués aux émigrés et aux chouans, Soult les avait prises afin d'exaspérer l'armée1. Ces absurdités trouvèrent créance jusque dans le Conseil. Soult rappela à ses collègues qu'il avait rassemblé des troupes sur la frontière des Alpes d'après les ordres du roi, et que cette concentration, suggérée par M. de Talleyrand, avait pour but d'imposer à Murât et aux Italiens. Mais
détails sur le débarquement ! — « que rien ne prouve que Bonaparte ait réellement quitté l'Ile d'Elbe », Fouché mentait bel et bien à Mme de Custine.
En outre, deux autres lettres de Fouché à Mme de Custine, des 16 et 18 mars (également citées par M. Bardoux, 226, 228), où il dit, à propos du mandat d'arrêt lancé contre lui : « ... On me reproche d'avoir trouvé mon nom sur les listes de quelques misérables... Croiriez- vous que j'ai été présenté comme un homme qui voulait ouvrir les routes du trône à Bonaparte ! » sont des preuves que le gouvernement regardait Fouché comme ayant trempé dans la conspiration de Drouet.— Nous avons déjà dit (1815, I, 284, note 2) les raisons pourquoi les origines et les trames de cette conspiration resteront toujours un peu obscures.
l. Rapports de police, 7, 8 et 13 mars (Arch. nat. F. 7, 3168, et F. 7 3200 *) Ministre de Danemark à son gouvernement, Paris, 13 mars (Arch. Aff. étr. •75). Soult, Mém. justificatif, 4-19. Benj. Constant, Mém., I, 89-00.
la Chambre, à qui le maréchal ne pouvait ni ne devait communiquer ce secret diplomatique, gardait ses suspicions. On parlait dans les bureaux de dénoncer publiquement la conduite du ministre de la guerre. Soult fut indigné. Le 11 mars, il entra brusquement chez le roi et lui dit : « Sire, je remets entre les mains de Votre Majesté ma démission et mon épée, et je la prie de me donner des juges. » « — J'accepte votre démission, répondit Louis XVIII, mais gardez votre épée qui, j'en suis convaincu, ne sera jamais tirée que pour le service du roi. » Soult sortit fièrement et en arrivant sur le palier du grand escalier, encombré de courtisans, il leva son chapeau et cria par trois fois : Vive le roi ! Vive le roi ! Vive le roi1 1
Le général Glarke, duc de Feltre, qui s'était signalé à la Chambre des pairs par son fanatisme royaliste, fut nommé à la place de Soult. On crut faire un coup de maître en prenant, pour organiser la résistance contre Napoléon, son ancien ministre de la guerre. Depuis un an, les pamphlétaires et les journalistes déniaient si formellement à Buonaparte toute intelligence militaire qu'il n'était douteux pour personne que ce ne fût son ministre qui eût conçu jadis ses plans de campagne.
Clarke ne fit que poursuivre l'exécution des mesures prescrites par Soult. Toutes les garnisons furent mises en mouvement. Celles du midi reçurent l'ordre de se concentrer entre Nîmes et Marseille sous le commandement du duc d'Angouleme. Celles du centre se réunirent à Tours sous le commandement de Dupont. Celles de l'est devaient seconder les opérations du maréchal Ney en Franche-Comté et en Bourgogne.
1. Exposé de la conduite de Soult (dossier de Soult, Arch. uat. F. 7, 6683). Soult, Mémoire justificatif, 18-20. Vitrolles, .¥ém.,II, 314-318.