LA DÉCLARATION DES PUISSANCES
A Vienne, Talleyrand s'employa avec un égal patriotisme à former contre la France une septième coalition. Mais la circulaire de M. de Jaucourt et les démarches du prince de Talleyrand étaient, hélas ! superflues. Les souverains n'étaient que trop disposés à reprendre les armes. L'évasion de Napoléon provoqua en eux la crainte et la colère. Les nouvelles infortunes de leur bon frère Louis XVIII n'étaient pas leur seul souci : ils voyaient au delà, pensaient à l'épée d'Austerlitz et croyaient déjà sentir trembler leur propre trône. Alexandre, qui avait imposé sa volonté pour que l'île d'Elbe fût donnée à Napoléon et qui, pendant ces derniers trois mois, l'avaitvraisemblablement protégé contre toute mesure arbitraire, se montrait le plus ardent. Il accusait sa magnanimité, se jugeait responsable devant l'Europe et jurait de faire tuer jusqu'à son dernier homme et de dépenser jusqu'à son dernier rouble dans cette guerre renaissante. L'autocrate, qui avait ses heures de mysticisme, en fit, dit-on, un serment solennel sur les Livres Saints1. Frédéric-Guillaume, toujours prêt à emboîter le pas au czar et qui épousait les passions gallophobes de Stein et de Gœrres, l'empereur d'Autriche qui voulait « assurer le repos au monde » — et surtout à soi-même — le roi de Bavière, Wellington, Metternich étaient également animés et résolus. La première nouvelle de l'évasion, envoyée par le
1. Meneval à Caulaincourt, Vienne, 8 avril. (Arch. Aff. étr., 1801.) Cf. Nesselrode à Butiakin, Vienne, 22 mars. {Corresp. de Talleyrand aveu Louis XV1U, 335, note.) Nesselrode à Castlereagh, Vienne, 2 avril (Letters and Dispatchs of Castlereagh, II, 296-297) : « ... C'est pour nous le cas de last shilling, last drop of blood. »
Quoiqu'on en ait dit, il est peu probable que daas cette circonstance Pozzo ait influencé le ^zar. Pozzo, qui soutenait ardemment la cause des Bourbons, se trouvait en effet à Vienne, mais son rapport sur la Pologne, où il avait combattu sans ménagements des projets chers à Alexandre, lui avait fait perdre de son crédit. Le czar le tenait un peu à l'écart, et il
Ïmble qu'il entra dans la nouvelle coalition sans même le consulter.
consul général d'Autriche à Gènes, arriva à Vienne dans la nuit du 6 au 7 mars. Dès le lendemain, les souverains s'étaient concertés, et des aides de camp couraient dans toutes les directions pour hâter la concentration des armées autrichiennes et pour porter aux différents corps russes et prussiens l'ordre de revenir sur leurs pas. Les minislres d'Alexandre et de Frédéric-Guillaume estimaient qu'en attendant que selon le mot de Pozzo di Borgo « Napoléon fût branché à un arbre », il y avait avantage h faire vivre leurs soldats sur l'Allemagne1.
Au milieu de tous ces potentats émus et troublés, Talleyrand conserva d'abord son impassibilité coutumière. Il disait que cet événement pourrait avoir des résultats heureux si l'on savait en tirer parti ; qu'un coup de désespoir — et cette aventure en était un — n'avait jamais réussi ; que Bonaparte finirait décidément par une farce. Il insinuait que sans l'inconcevable faiblesse de l'Europe, cet homme néfaste aurait été mis depuis longtemps dans l'impossibilité de nuire. Le calme de Talleyrand était d'ailleurs justifié par la croyance où il se complaisait que Napoléon se jetterait dans le nord de l'Italie. « Toute entreprise de sa part sur la France, écrivait-il le 7 mars à Louis XVIII, serait celle d'un bandit. C'est ainsi qu'il devrait être traité, et toute mesure permise contre les brigands devrait être employée contre lui \ » Or , le 9 mars, on apprit à Vienne que Napoléon avait débarqué au golfe Jouan. Talleyrand sortit de
1. Metternich, Mém., 1,204-206. Talleyrand à Louis XVIII, 7 et 12 mars (Corresp. avec Louis XVI11). Wellington à Castlereagh, 12 mars (Dispatchs of Wellington, XII). Wellington à Wellesley, Vienne, 12 mars. Meneval à Caulaincourt, Vienne, 8 avril. Vaudreuil à Jaucourt, Berlin, 18 mars (Arch. AfT. étr., 680, 1801, et Prusse, 253).
2. Talleyrand à Louis XVIII, Vienne, 7 mars (Corresp. avec Louis XV III, 119-321); à Jaucourt, 7 mars (Arch. AIT. étr., 680). Metternich, Mém., 1, 203-206. Cf. Villemain, Souv., II, 8* 83, et Gazelle d'Augsbourg, 22 mars 1815.