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Déposition de Capelle {Procès de Ney, II

vaincre de la nécessité du parti qu'il avait pris et pour se donner raison à ses propres yeux par l'adhésion qu'il espérait obtenir de ses lieutenants. Il leur répéta les paroles des envoyés de Napoléon sur la force irrésistible du courant bonapartiste et sur la connivence de l'Autriche et de l'Angleterre ; puis, soit qu'un rapprochement s'opérât dans son esprit entre les propos des émissaires et les révélations que peutêtre on lui avait faites jadis à Paris du complot des patriotes et des généraux, soit que les émissaires eux-mêmes lui eussent appris l'existence de cette conjuration, il ajouta: « — C'est une affaire arrangée. Il y a trois mois que nous sommes tous d'accord, vous le sauriez si vous aviez été à Paris. Le roi n'ayant pas tenu ses promesses, on a décidé de le détrôner. On avait pensé d'abord au duc d'Orléans, mais les bonapartistes l'ont emporté. On a envoyé un commissaire à l'île d'Elbe pour poser des conditions à l'empereur. Le ministre de la guerre lui-même est dans la conjuration. A cette heure-ci, le roi doit avoir quitté Paris ; sinon, il sera enlevé, mais on ne lui fera aucun mal. Tout se passera très tranquillement1. » Lecourbe, qui détestait l'empereur, etBour-

I. Dépositions de Bourmont, de Vaulchier, de Capelle; déposition (écrite) de Lecourbe (Procès de Ney, II, 125-126, 144, 148, 141). Déposition de Vaulchier et de Capelle à l'instruction. (Dossier de Ney, Arch. Guerre.)

Au lieu de reconnaître ces paroles en disant — ce qui était la vérité — qu'il les avait répétées à l'aveugle pour entraîner Lecourbe et Bourmont, Ney en nia la plus grande partie. Il craignait, et non sans raison, qu'on ne prît acte de son aveu pour conclure que, dès son départ de Paris, il avait prémédité sa défection.

Quanta la question de savoir si Ney connaissait la conspiration orléanobonapartiste par des confidences antérieures (nul n'ignorait, en décembre 1814, son humeur contre la cour et on put lui faire des ouvertures) u seulement par les rapports des émissaires de Lyon (Fleury de Chaboulon était dans cette ville pendant le séjour de l'empereur et il avait pu parler de son voyage à l'Ile d'Elbe et des projets de Fouché), il est impossible d'y répondre. Quoi qu'il en soit, Ney contribua par ces propos à accréditer la fausse opinion qu'il existait une entente entre l'Ile d'Elbe et les conspirateurs de Paris.

mont, royaliste de cœur comme de tradition, se récrièrent. Bourmont rappela respectueusement mais fermement au maréchal qu'il avait reçu et accepté du roi la mission de combattre Bonaparte. Lecourbe fut plus violent. « — Gomment voulez-vous que je serve ce b... là? Une m'a fait que du mal et le roi ne m'a fait que du bien. Puis, je suis au service du roi, et, voyez-vous, monsieur le maréchal, moi j'ai de l'honneur. »

Cravaché par ces paroles, Ney s'emporta, et au lieu d'exposer les vrais mobiles de sa résolution, c'est-à-dire l'impossibilité de faire marcher les troupes et ses scrupules de commencer la guerre civile, il épancha sa colère en récriminations contre les Bourbons : « — Et moi aussi j'ai de l'honneur ! c'est pourquoi je ne veux plus être humilié. Je ne veux plus que ma femme rentre chez moi, les larmes aux yeux des humiliations qu'elle a reçues. Le roi ne veut pas de nous, c'est évident. Ce n'est qu'avec un homme de l'armée comme Bonaparte que l'armée pourra avoir de la considération. » Et, prenant sur la table Tordre du jour rédigé par l'empereur sous son nom, il le passa aux deux généraux en disant: « — Tenez, voici ce que je veux lire aux troupes. » Après une nouvolle discussion, Lecourbe et Bourmont, non moins convaincus en réalité que le maréchal de la difficulté de se faire obéir des soldats, se résignèrent à suivre leur chef dans sa défection. Sur l'ordre de Ney, Bourmont prescrivit aux troupes de se réunir à une heure sur la place d'Armes, et peu d'instants avant la revue, lui et Lecourbe vinrent prendre le maréchal à l'Hôtel de la Pomme d'Or pour l'accompagner sur le terrain. Tous deux savaient le motif de la prise d'armes : en s'y montrant aux côtés du prince de la Moskowa, ils sanc-

tionnèrent sa défection et en prirent leur part1. Les troupes composées de quatre bataillons (60e et 77° de ligne) et de six escadrons (8e de chasseurs et 5e de dragons) formaient le carré. Le maréchal et les généraux Bourmont et Lecourbe, entourés de leurs états-majors, se placèrent contre Tune des faces. Les tambours ouvrirent un ban. « A ce moment, dit un témoin, je regardai les soldats. Tous étaient mornes et pâles. Je pressentais le retour d'une de ces journées de la Révolution où les officiers furent victimes de leurs soldats ! 2 » Ney tira son épée, et de sa voix forte et claire, il lut : « Officiers, sous-officiers et soldats, la cause des Bourbons est à jamais perdue.... » Un grand cri de: Vive l'empereur! cri de joie, cri de délivrance, s'élevant des quatre faces

1. Interrogatoire de Ney, déposition de Bourmont, déposition (écrite) de Lecourbe (Procès, II, 108-109, 126-131, 141, et dossier de Ney, Arch. Guerre).

La conversation de l'Hôtel de la Pomme d'Or est à peu près le seul point du procès où l'interrogatoire de Ney et les dépositions des témoins soient en désaccord. Suivant Ney, Lecourbe et Bourmont l'approuvèrent tout de suite et sans discussion. Selon ces deux généraux, ils s'opposèrent tant qu'ils le purent à sa détermination. C'est plus probable. S'ils eussent accueilli d'enthousiasme les ouvertures de Ney, Napoléon, après avoir appris du maréchal à Auxerre les détails de cette conversation, ne lui eût pas donné l'ordre de faire arrêter Bourmont et Lecourbe avec les autres opposants, Delort, Jarry, Capelle, Vaulchier. Mais il n'en est pas moins vrai qu'après avoir d'abord résisté à Ney, ses deux divisionnaires prirent très facilement leur parti de se faire ses complices. Autrement, loin de le venir prendre à l'hôtel et do l'accompagner à la revue, ils eussent purement et simplement quitté la ville entre dix heures et midi. Bourmont prétend qu'il alla à la revue par curiosité, « afin de voir l'effet que la proclamation produirait sur les troupes » et aussi de crainte d'être arrêté. Voilà de pauvres raisons. Bourmont ne pouvait douter des sentiments des troupes, et on verra plus loin comment le colonel Dubalen resta fidèle au roi sans s'inquiéter de savoir s'il serait arrêté.— Barante (Souv., II, 105-106) dit qu'il tient de Bourmont lui-même que celui-ci et Lecourbe, voyant l'impossibilité de résister, en raison de l'esprit des troupes, aoprouvèrent ia résolution de Ney. Ajoutons enfin qu'un fragment de lettre annexé a un dossier de Ney qui se trouve aux Arch. nationales (F. 7,6683) porte : t Les allégations de M. Ney contre M. de Bourmont sont malheureusement trop fondées. J'ai en main des preuves de sa culpabilité momentanée. »

2. Déposition du colonel de Préchamp (Procès, 11, 178-179, et dossier de Ney, Arch. Guerre). Cf. au dossier le premier interrogatoire de Ney : « Les soldats menaçaient de me tuer, t

du carré, interrompit le maréchal*. Il reprit : « La dynastie légitime que la nation française a adoptée va remonter sur le trône : c'est à l'empereur Napoléon qu'il appartient seul de régner sur notre beau pays... Soldats, je vous ai souvent menés à la victoire; maintenant je vais vous mener à la phalange immortelle que l'empereur conduit à Paris... » La lecture s'acheva au milieu des acclamations. Tous les soldats s'embrassaient. Exalté par l'enthousiasme général, Ney se jeta dans les bras des officiers qui l'entouraient, puis, se mêlant à la troupe, il donna l'accolade aux soldats. « Il parcourait les rangs comme un homme en délire, embrassant jusqu'aux fifres et aux tambours2. »

Seuls quelques officiers supérieurs, indignés et consternés, résistèrent à l'entraînement. Le colonel Dubalen, commandant le 60e de ligne, aborda Ney au milieu de ses embrassades. « — Monsieur le maréchal, dit-il, mes serments au roi ne me permettent pas de changer de cause. Je vous donne ma démission. » « — Je ne l'accepte point, s'écria Ney, mais vous êtes libre de vous retirer. Partez vite, et surtout ne vous faites point maltraiter par vos hommes3. »

Le soir, pendant que les soldats et le peuple fra-

1. Déposition du major de La Génetière {Procès, II, 154, et dossier de Ney).

2. Interrogatoire de Ney, dépositions de Bourmont, Vaulchier, La Génetière, Gay, Beauregard, etc. (Procès, II, 127, 119, 137, 146, 155, et dossier do Ney, Arch. Guerre.)

3. Interrogatoires de Ney, dépositions de Bourmont et de La Génetièro {Procès, II, 111, 135, 138, 155, et dossier de Ney, Arch. Guerre).

Dubalen, se regardant comme délié de ses serments par le départ du roi, reprit après le 20 mars le commandement de son régiment. Il fut tué lo 16 juin à la bataille de Ligny.

Les généraux de Bourmont, Delort, Jarry et Bessières, l'aide de camp Clouet,- le major de La Génetière et l'ordonnateur Cayrol abandonnèrent Ney le 15 mars. De même les préfets Vaulchier etCapelle refusèrent, malgré les instances du maréchal, d'administrer les départements au nom de Bonaparte. Pour Lecourbe, il ne suivit pas non plus Ney à Auxerre, mais il prit la cocarde tricolore, ne dit pas qu'il ne servirait pas 1 empereur et accepta — avec joie, j'ai des raisons pour le dire — le commandement du

ternisaient en chantant et en buvant, brisaient les enseigne^ décorées de fleurs de lys et saccageaient un café parce qu'il s'appelait le café Bourbon ' , le prince de la Moskowa réunit à dîner son état-major, les généraux et les officiers supérieurs. Le repas fut bruyant, animé, plein de gaîté. Un seul homme était silencieux et sombre. C'était le maréchal2. Son exaltation tombée, il entendait la voix de sa conscience. « Depuis cette malheureuse proclamation, dit-il plus tard, je ne désirais que la mort. J'ai eu bien des fois envie de me brûler la cervelle3. » Le héros devait vivre désormais avec l'esprit troublé et ne recouvrer sa sérénité que devant le peloton d'exécution.

Dès le lendemain matin, 15 mars, Ney mit ses troupes en marche sur Dole et Dijon, conformément aux ordres du général Bertrand4. A la même heure l'empereur quittait Chalon. Il vint coucher à Autun. Depuis trois jours, la discorde régnait dans la ville. Le 11, le sous-préfet s'était enfui. Le 12, le lieutenant de gendarmerie, secondé par ses hommes et

corps d'observation du Jura. (Déposition du comte de Villars, dossier de Ney, Arch. Guerre. Napoléon, Corresp., 21,733. Lecourbe àDavout, Paris, 7 avril. Arch. nat. AF., IV, 1939.)

1. Dépositions de Bourmont, Grivel, La Génetière, Vaulchier (Procès, II, 111, 127, 152, 155, 182, et dossier de Ney).

2. Interrogatoires de Ney. (Procès, II, 129, et dossier de Ney.)

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