Laborde, Quarante-huit heures de garde aux Tuileries
née même il eût montré, dit Vitrolles, « un calme désespérant », le roi commençait à se troubler. « — Je l'avais prévu, dit-il tout bas à Blacas; je ne voulais pas les voir. On aurait dû m'épargner cette émotion. » Puis, élevant la voix : « — Mes enfants, votre attachement me touche. Mais j'ai besoin de ^rces. De grâce, épargnez-moi... Retournez dans vos familles... Je vous reverrai bientôt. » Ayant enfin atteint sa voiture, il s'éloigna avec une nombreuse escorte de gardes du corps ' .
Le comte d'Artois monta peu après dans sa chaise de poste. Le duc de Berry et Marmont se rendirent à cheval à la barrière de l'Etoile, où avaient été réunis les différents corps de la Maison militaire ; ils gagnèrent la route de Beauvais par Saint-Ouen et Saint- Denis. Tous les ministres partirent dans la nuit2.
Le lendemain, 20 mars, Paris s'éveilla sans gouvernement. Le départ de la cour commença à s'ébruiter de très grand matin, et une proclamation de Louis XVIII, publiée dans le Moniteur et affichée partout, vint bientôt le confirmer3. Les principaux bonapartistes sortirent à l'envi de leur retraite, empressés, comme dit Rovigo, de prendre part au grand événement qui allait s'accomplir. A la première heure, Exelmans court à Saint-Denis pour en ramener
1. Laborde, Quarante-huit heures de garde, 15-16. Guillemin, Le Patriotisme des volontaires royaux, 23-28. Vitrolles, Mêm., II, 354. Marmont, Mém., VII, 99.
2. Jaucourt à Bonnay, Gand, 14 avril ; à Talleyrand, 18 avril (Arch. Affétr., 646). Laborde, 16. Vitrolles, 11,259-260. Guillemin, 29. Rochechouart, 372.
3. Laborde, li.FabryJtinévaire, 136-139.— La proclamation de LouisXVIII, rédigée par Dambray dans la soirée de la veille, portait en substance que le roi ne voulant pas liyrer combat dans Paris, par scrupule d'y attirer les maux de la guerre, se retirait sur un autre point du royaume où les deux Chambres seraient bientôt convoquées.
le bataillon d'officiers à la demi-solde renvoyé la surveille des avant-postes de Melun, à cause de son mauvais esprit. Sébastiani et d'autres généraux vont à Villejuif pour précipiter la défection de l'armée royale. Lavallette entre à l'hôtel des postes dans l'espoir d'apprendre des nouvelles de Napoléon. Il n'en trouve aucune, mais une fois là, la tentation est bien forte pour un ami zélé de l'empereur, pour un ancien directeur des postes. Le titulaire, le comte Ferrand, ne demandait qu'à céder la place et à fuir Paris ; les employés, qui la plupart avaient servi sous Lavallette, étaient tout disposés à lui obéir de nouveau. De sa propre autorité, Lavallette reprend la direction des postes. Il dépêche un courrier à l'empereur sur la route d'Auxerre pour lui annoncer le départ de Louis XVIII. Il arrête l'expédition des lettres ministérielles et de la correspondance du préfet de la Seine, interdit l'envoi du Moniteur contenant la dernière proclamation du roi, donne l'ordre écrit au maître des postes de ne fournir des chevaux à quiconque, à moins d'une autorisation signée de lui ou d'un ministre de l'empereur, et envoie dans toutes les directions une circulaire ainsi conçue : « L'empereur sera à Paris dans deux heures et peut-être avant. La capitale est dans le plus grand enthousiasme. Tout est tranquille. Quoi qu'on fasse, il n'y aura pas de guerre civile. Vive l'empereur1 ! »
Napoléon se trouvait alors à Fontainebleau. Parti
1. Pièces citées au procès, dont l'une est signée : « Le conseiller d'État» directeur général des postes, comte Lavallette. » Dépositions de Ferrand, du marquis de Rondeville, de Villars, Marcarel, Forié, etc. Interrogatoire de Lavallette (Procès de Lavallette, 4, 16, 19, 21-23, 26, 28, 32). Cf. Lavallette, Mém., II, 151-156, 159-160. — Au cours de son procès, Lavallette nia avoir dit en entrant à l'hôtel des postes : « Au nom de l'empereur, je prends possession de la poste. .> Cela est possible, mais s'il ne prononça pas le mot, ij n'en fit pas moins la chose.
de Pont-sur- Yonne au petit jour, sous l'escorte du 13e de dragons, il était arrivé à dix heures dans la cour du Cheval-Blanc où le préfet de Seine-et-Marne, M. de Plancy, l'attendait pour le féliciter. L'empereur parcourut rapidement les galeries de ce palais qui lui rappelait tant d'angoisses et de douleurs. Il ne s'en montra pas ému et dit au contraire : « — On est bien ici. » vers midi, il venait de dicter un ordre du jour portant qu'il coucherait à Essonnes quand arriva le courrier de Lavallette. Presque en môme temps, il reçut deux lettres de madame Hamelin et du vieux comte de Ségur qui annonçaient aussi la fuite de Louis XVIII. Un sourire illumina la face pâle de l'empereur. « — C'est bon, dit-il, je serai ce soir aux Tuileries. » Il renvoya le courrier en le chargeant de dire à Lavallette d'aller l'attendre aux Tuileries avec le duc de Bassano1. A deux heures, l'empereur quitta Fontainebleau. Pendant tout le trajet, la voiture dut marcher fort lentement, car des masses de paysans, acclamant et chantant, obstruaient la route, et de nombreux détachements de l'armée royale s'avançaient « en délire » pour voir leur empereur. Près des Fontaines de Juvisy, à l'endroit même où un an auparavant, dans la nuit de fièvre du 30 mars 1814, Napoléon avait appris la capitulation de Paris, il s'arrêta pour passer en revue plusieurs régiments2.
Conformément aux ordres de Macdonald, l'armée royale avait levé ses cantonnements avant le point du jour pour se rendre à Saint-Denis. Les troupes marchaient dociles et mornes lorsque vers neuf heures du
1. Fleury de Chaboulon, Mém., I, 253-254. Fabry, llinér., 135, 139. Résumé de l'avocat général et déposition de Redon (Procès de Lavallette, 12, 32).
2. Fleury de Chaboulon, I, 256. Fabry, 139. Lavallette, Mém., II, 161. Bulletin de Paris (source royaliste), 161. Journal de V Empire, 22 mars.
matin, le 2e de ligne qui formait la tête de la colonne vit arriver au galop Sébastiani et un autre général, criant: Vive l'empereur ! Les hommes ne répondirent rien, mais ils firent halte sans commandement. Sébastiani ayant annoncé le départ du roi, le régiment se déclara malgré les efforts du général de Montesquiou-Fezenzac et d'un jeune lieutenant, nommé Négré de Massais, qui arracha ses épaulettes et les jeta au visage des soldats. La défection se propagea rapidement dans toute la colonne. Il n'y eut plus d'armée, il y eut différents corps de troupe agissant selon leur volonté. Plusieurs régiments rentrèrent à Paris, mais en criant : Vive l'empereur! D'autres s'arrêtèrent pour attendre au passage le Père la Violette ; d'autres firent demi-tour et se portèrent à sa rencontre. Les 2e et 4e régiments suisses, fidèles au roi quand même, refusèrent d'écouter Lobau qui voulait les entraîner et continuèrent leur marche. Les officiers de troupe et cinq ou six généraux obéirent à l'impulsion des soldats. Rapp, Belliard Kellermann et Ruty firent ce sacrifice à leurs serments de suivre la famille royale dans sa fuite, le premier jusqu'à Ecouen, ses camarades jusqu'à Saint- Denis. Seuls Macdonald et Maison rejoignirent le roi \
1. Cf. Fabry, Itinér., 136-137. Bulletin de Paris, 163. Général Petiet, Souvenirs militaires, 178-180. Schaller, Souv. d'un officier fribour g eois, 82-84. Rapp, Mém., 341-342. Macdonald, Souvenirs, 367-368. Général Hulot, Souvenirs, 430. Registre de Macdonald (ordres des 19 et 20 mars) et Exelmans à Davout, Saint-Denis, 21 mars (Arch. Guerre).
Le corps de Maison fit tout entier défection, à l'exception des deux régiments suisses, mais dans ce désarroi les ordres avaient été si mal transmis que les Suisses ignorant, qu'il fallût se retirer sur Saint-Denis rentrèrent tout simplement à la caserne de la rue Verte. Rapp réussit à con duire jusqu'à Écouen une fraction de son corps d'armée.
Macdonald avait quitté Villejuif deux heures avant quel armée ne se mit en hiouvement. Après avoir vainement attendu ses troupes à Saint- Denis jusque vers midi, il laissa à un aide de camp des ordres (qui ne furent pas exécutés) pour les journées des 21 et 22 et partit pour Reauvais. Maison, qui s'était rendu également à Saint-Denis pour y attendre sa division, apprit dans la matinée qu'elle avait fait défection. Menacé d'être
Tandis que Sébastiani précipitait la défection de l'armée rassemblée à Villejuif, et que Lamarque prenait provisoirement le commandement de la place de Paris1, le général Merlin — le fils de Merlin de Douai — s'emparait, avec cinq officiers et deux gendarmes, du château de Vinceimes, occupé par un régiment d'artillerie et défendu par deux bataillons de volontaires royaux. Ces bataillons, qui venaient d'être rappelés des ponts de Gharentonet de Saint-Maur, étaient /anges en bataille sur les glacis à droite et à gauche du pont-levis. Merlin s'approcha du bataillon de gauche et au nom de l'empereur intima au commandant l'ordre de rentrer à Paris. A ce moment, des habitants de Vincennes remarquant la cocarde tricolore aux chapeaux de Merlin et de ses compagnons se mirent à crier : Vive l'empereur ! Le commandant, intimidé, forma sa troupe en colonne. Merlin se porta alors devant le front de l'autre bataillon, celui des élèves de l'Ecole de droit. Ces jeunes gens étaient très exaltés. La veille, ils avaient fait feu sur des habitants de Charenton, dont les cris séditieux leur déplaisaient, et en avaient tué cinq. Ils couchèrent Merlin enjoué. Sans s'émouvoir, le général déclara qu'il rendait les officiers responsables de ce qui pourrait advenir. Les canons des fusils se relevèrent, mais le bataillon ne bougea pas de place. Sur ces entrefaites, on baissa le pont-levis pour laisser entrer des officiers d'artillerie qui revenaient du village. Ils dirent au général que si le gouverneur, le marquis de Puyver, refusait de rendre la place, eux
enlevé par les officiers à la demi-solde qui voulaient l'amener à l'empereur, il s'enfuit à cheval et vint d'une traite jusqu'à Beaumont. Là, les officiers de son état-major lui signifièrent respectueusement qu'ils n'iraient pas plus loin et le laissèrent partir seul.
l. Rapport de Lamarque à Gouvion-Saint-Cyr, Tours, 27 juillet (Arch. Guerre, armée de la Loire).
et leurs canonniers sauraient bien l'y contraindre. En effet, Merlin ayant été introduit en présence de M. de Puyver,des Vive l'empereur! retentirent dans les cours et dans les chambrées. Une capitulation régulière fut signée à huit heures du soir. Ce fut seulement quand il en eut connaissance que le bataillon de FEcole de droit quitta sa position. Il se mit fièrement en marche, aux cris de : Vive le roi ! et bannière blanche déployée1.
A Paris, dès sept heures du matin, un premier flot de foule se porta devant les Tuileries. Mais c'étaient des habitants des quartiers voisins, attirés par la simple curiosité et plus disposés à déplorer le départ du roi qu'à aider à la restauration de l'empire. La cocarde tricolore d'un oflicier à la demi-solde exaspéra un groupe de royalistes. Ils se jetèrent sur lui et l'auraient écharpé sans le secours d'une patrouille de la garde nationale. Vers dix heures, une colonne de peuple déboucha sur la place du Carrousel, criant à tue-tête : Vive l'empereur! A bas la garde nationale ! A bas la calotte ! Cette fois, on avait affaire aux faubouriens. Ils s'approchèrent des grilles du château et tentèrent de les ébranler. Un fort détachement de miliciens les dispersa, sans toutefois se servir de ses armes. Repoussés des Tuileries, les émeutiers parcoururent les rues avoisinantes, vociférant les mêmes cris et faisant la terreur sur leur passage. Après cette alerte, nouveau tumulte : un cliquetis d'armes, un bruit de chevaux sur le pavé, un roulement de pièces d'artillerie, des
1. Rapport de Merlin, Vincennes, 21 mars. Procès-verbal de la capitulation de Vincennes, 20 mars, 8 h. du soir (Arch. Guerre). Cf. Guillemin, Le Patriotisme des Volontaires royaux, 35-36, 39,42,75,95.
Le bataillon de l'Ecole de droit rejoignit la Maison militaire à Beauvais et fut licencié à Béthune. Une cinquantaine de ces volontaires passèrent en Belgique où ils furent incorporés dan» la petite armée du duc de Berry.
sabres et des baïonnettes qui brillent, de retentissants Vive l'empereur! un remous de la foule sous la pression puissante de gens de guerre. Ce sontles officiers à la demi-solde qu'Exelmans amène de Saint-Denis avec un escadron de cuirassiers et quelques artilleurs traînant deux canons. Des acclamations, des murmures, des sifflets, se croisent sur leur passage. A la vue des grilles fermées, la colonne s'arrête et un général vient parlementer avec l'adjudant-commandant Laborde. Il est décidé qu'Exelmans et sa troupe occuperont les Tuileries, mais que la milice conservera ses postes et que les factionnaires seront fournis concurremment par les gardes nationaux et les militaires. Pendant le reste du jour, on voit aux différentes entrées du château l'étrange spectacle d'un officier, avec la cgcarde tricolore, en sentinelle à côté d'un grenadier de la garde nationale portant la cocarde blanche et la décoration du Lys ' .
Le drapeau tricolore flotte sur les Tuileries. A deux heures, on l'arbore à l'Hôtel de Ville et au faîte de la colonne de la Grande Armée. — Le fils de Garnot, qui d'une lucarne du collège Louis-le-Grand aperçoit les trois couleurs, appelle ses camarades; l'étude est interrompue, on crie, on saute, on s'embrasse avec frénésie. — Aux enseignes des boutiques, les aigles et les abeilles remplacent les fleurs de lys, métamorphose qui provoque des murmures et des rixes au Palais-Royal et rue de la Paix2. On placarde sur la dernière proclamation du roi, affichée le matin3, les proclamations impériales dont les taches et les déchi-
1. Cf. Laborde, Quarante-huit heures de garde, 17-19. Bulletin de Paris, 160-161. Fabry, 7/mer., 139. MissHéléna Williams, Relation des événements, 37.
2. Bulletin de Paris, 161-162. Mém. sur Carnot, par son fils, II, 405. .Miss Heléna Williams, Relation des événements, 26.
3. On a vuqueLavallette avait arrêté l'expédition du Moniteur où se trouvait cette proclamation, mais il n'avait pu en empêcher l'affichage.
rures témoignent que depuis huit jours les bonapartistes de Paris se les passent de main en main. Sur la route de Saint-Denis, des soldats isolés arrêtent les voitures et contraignent les voyageurs à crier : Vive l'empereur ! Des bandes d'ouvriers descendent des faubourgs du Temple, Saint-Martin, Saint-Antoine et se dirigent en chantant vers les boulevards du sud; ils se rappellent que l'empereur prenait ce chemin quand il revenait de Fontainebleau. La bourgeoisie est triste et mécontente. Elle songe à une seconde invasion, elle plaint le bon roi, « ce pauvre Louis XVIII, un si brave et si honnête homme V » Il faut croire, pourtant, qu'il y a parmi elle des gens qui voient les choses moins en noir puisque, ce jourlà, la rente monte de 68 francs à 73 francs *. Cette énorme hausse ne prouve pas qu'à la Bourse on se réjouisse du retour de Napoléon. Mais depuis la nouvelle de son débarquement, on a vécu dans l'angoisse, avec des visions de guerre civile, de batailles dans les rues, de représailles, de pillage. Or, tout se passe tranquillement. On accepte le fait accompli et on tâche d'en profiter.
Déjà le personnel de la ci-devant cour impériale reprend possession des Tuileries. A partir de deux heures, la foule qui stationne devant les grilles a vu entrer, furtivement d'abord, d'un pas assuré ensuite, des conseillers d'Etat, des ministres, des chambellans, des fourriers du palais, des écuyers, des aides des cérémonies, fous en grand uniforme, des contrôleurs de la bouche, des maîtres d'hôtel, des valets de pied avec leurs anciennes livrées, puis des Dames du Palais, des Femmes rouges, des femmes de dignitaires, de géné-
1 Rovigo, Mém., VII, 377, Bulletin de Paris, 161. Fabry, 138. Miss Héléna Williams, 37. Cahier d'un rhétoricien, 35-27. Notes du capitaine Planât (citées parGirod de l'Ain, Le général Drouot, 82).