CONSTITUTION DU GOUVERNEMENT IMPÉRIAL
blablement, pensait déjà à Garnot. Depuis le 24 janvier 1814, jour où ce grand patriote lui avait offert ses services pour défendre la France envahie, il ne le regardait plus comme un opposant. Il hésitait, néanmoins, devant ce nom révolutionnaire qui n'avait point passé, comme tant d'autres, par la savonnette à jacobin d'un titre impérial. Ce fut seulement le soir du 21 mars que Garnot fut appelé aux Tuileries. Garnot accepta le ministère en disant simplement à l'empereur que « dans ce moment, il n'était pas permis de lui rien refuser1 ». Le lendemain, le Moniteur publia deux décrets concernant Garnot. Par le premier, Napoléon, qui voulait « dérévolutionnaliser » l'ancien membre du Comité de salut public, le nommait comte de l'empire pour sa défense d'Anvers ; par le second, il le nommait ministre de l'intérieur*. Le patriotisme avait engagé Garnot à accepter le portefeuille; la raison politique l'empêcha de refuser publiquement le titre. Il comprit qu'un ministre de l'empereur n'avait pas le droit de discréditer les titres impériaux. Il se laissa donc appeler comte dans les actes officiels et dans les journaux, mais il ne signa jamais que Garnot, et malgré deux invitations du prince Cambacérès, il s'abstint de faire retirer les lettres patentes à la chancellerie3.
Merlin reprit son siège de procureur général. M. de Bondy, que l'empereur avait remplacé à Lyon, devint préfet de la Seine, Ghampagny intendant des
4. Carnot, Exposé de ma conduite politique, 22. Carnol à Napoléon, 22 mars. (Carnot, Corresp., 17-20.) Lavallette, II, 164. Notes précitées de Rousselin. Mémoires sur Carnot par son fils, II, 408-410. — D'après ce dernier ouvrage, Napoléon aurait écrit dès Fontainebleau à Carnot pour le mander aux Tuileries et l'aurait vu une première fois le 21 à midi, mais sans lui parler encore du ministère.
2. Moniteur, Î2 mars. Les deux décrets sont antidatés. Rendus seulement le 21 mars dans la soirée, ils portent la date du 20 mars.
3. Carnot, Corresp. avec Napol., 21-27. Mém. sur Carnot, II, 427-429.
bâtiments et Montalivet intendant de la liste civile. Les anciens conseillers et maîtres des requêtes rentrèrent au conseil d'Etat que Ginou- Defermon, Boulay et Regnaud furent chargés de réorganiser. L'immuable Sauvo resta au Moniteur, mais Ftienne escamota le Journal des Débats abandonné par Bertin l'aîné qui, dès le matin du 20 mars, avait pris la route de Belgique après avoir publié cette dernière catilinaire : « ... C'est en vain que Buonaparte a promis l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté pour prix d'un honteux secours de l'étranger... La France sera délivrée par la France, ou la France cessera d'exister. Le néant vaudrait mieux pour elle que la honte de retomber sous le joug de son bourreau'. » Le lendemain, on lisait dans la même feuille, rebaptisée Journal de l'Empire : « La famille des Bourbons est partie cette nuit. Paris offre aujourd'hui l'aspect de la sécurité et de la joie. Les cris de : Vive l'empereur ! retentissent de toute part2. »
Le gouvernement impérial était constitué, mais plus des deux tiers de la France reconnaissaient encore l'autorité de Louis XVIII. Presque partout, il est vrai, on n'attendait que la nouvelle de l'arrivée de Napoléon aux Tuileries pour arborer le drapeau national. L'empereur, qui n'en doutait pas, s'inquiétait peu de n'avoir encore pour sujets que les habitants des quatorze départements qu'il avait, depuis Gap, traversés ou côtoyés dans sa course triomphale. L'important était de pousser au plus vite Louis XVIII hors des frontières pour empêcher une guerre civile dans le Nord, où les Anglais concentrés en Belgique et les Hollando-Belges du prince héréditaire d'Orange pou-
1. Journal des Débats, 20 mars. — Cet article, plus violent encore et plus perfide que celui de Benjamin Constant publié le 19 mars, est attribué à Charles Nodier