VITROLLES A TOULOUSE
royaux à cheval qui l'avaient escortée de Bordeaux à Pauillac l'accompagnèrent en barques jusqu'au bâtiment, criant sans cesse : Vive Madame ! Vive Madame ! La princesse très émue leur distribua les rubans de sa robe. Gomme il n'y en avait pas assez pour tous les volontaires, elle arracha les plumes blanches de son chapeau et les leur jeta1.
A Toulouse, cependant, Vitrolles avait mis à exécution son plan d'un gouvernement central du Midi. Il s'agita beaucoup sans faire grand'chose. Il adressa des lettres aux préfets, aux généraux et aux trésoriers des quarante départements de la rive gauche de la Loire et delà rive droite du Rhône, mais seuls ceux des huit ou dix départements limitrophes entrèrent en correspondance avec lui, et encore la moitié d'entre eux n'attendaient que le moment de le trahir. Il écrivit journellement au duc d'Angoulême,mais il ne lui envoya ni argent ni soldats, et par contre le prince lui dépêcha, pour le seconder, le comte Etienne de Damas, son ancien gouverneur, ce qui créa dans le « gouvernement central » une gênante dualité de pouvoirs. Il fit appeler le maréchal Pérignon, retiré dans une petite terre des environs, et l'institua son ministre de la guerre, mais le vieux Pérignon, qui n'avait pas fait campagne depuis 1799 et dont la gloire était oubliée autant que l'intelligence était affaiblie, n'eut ni influence ni activité. Il prit comme ministre des finances un de ses amis, receveur général à Garcassonne, mais cet homme pusillanime lui déclara « qu'il ne voulait pas être pendu » et se hâta de se dérober à ces hautes et compromettantes fonctions. Il expédia des messages à Madrid et aux capitaines-généraux de Navarre et de Catalogne pourpres-
1. Rapport du commissaire général de Marine, Bordeaux, 5 avril. (Arch. Guerre. Relation des événements de Bordeaux, précitée.
ser le passage de la frontière par les Espagnols, mais le gouverneur de Perpignan intercepta ces dépêches. Il fonda un Moniteur, en tout semblable à celui de Paris — môme par les fausses nouvelles — mais on soupçonna cette feuille d'être mal renseignée. 11 arrêta la distribution des journaux et des lettres particulières, et pour plus de sûreté emprisonna les courriers, mais les habitants de Montauban s'ameutèrent contre les gendarmes qui menaient à Toulouse la malle contenant leur correspondance, et il n'empêcha pas le général Ghartran, chargé d'une mission de l'empereur, d'entrer déguisé à Caussade, à Montauban, à Toulouse, à Montpellier, à Béziers et à Carcassonne. Il déclara qu'il ferait fusiller les receveurs généraux qui refuseraient de lui ouvrir leur caisse, mais ceux-ci s'étant abstenus de venir à Toulouse pour s'excuser, sa menace resta sans effet et le laissa sans argent. Il voulut mobiliser la garde nationale, mais les miliciens déclarèrent qu'ils ne marcheraient que s'ils étaient appuyés ; or la garnison ne comptait pas mille hommes, et « elle ne voulait pas cle guerre civile », avait dit le général Delaborde. 11 s'occupa d'organiser des volontaires, mais il put à peine en recruter quatre ou cinq cents. Il ordonna la formation de cours prévôtales et rédigea, selon son expression, « un code de guerre civile » où des peines sévères étaient portées contre tout village qui laisserait des soldats en nombre inférieur à celui de la population y passer une seule nuit, mais ces ordonnances et ces règlements restèrent lettre morte. Il prescrivit de diriger sur Narbonne quatre compagnies d'artillerie renvoyées comme suspectes de l'armée du duc d'Angoulême, mais son ordre fut transmis de telle sorte que les canonniers entrèrent à Toulouse !.
1 Vitrolles, ém., II, 381-413. Lettres interceptées de Vitrolles à la du-
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Sevrés de toute nouvelle, les fonctionnaires civils et les officiers généraux éludaient les ordres de Vitrolles ou les exécutaient sans vigueur, afin de ne point trop se compromettre ni vis-à-vis de lui ni visà-vis de l'empereur. Avant de prendre énergiquement parti pour la résistance ou pour la révolution, ils voulaient savoir comment les choses tourneraient1. Vitrolles avait trop d'esprit pour s'abuser sur l'effet d'une dictature, qu'il ne lui déplaisait pas néanmoins d'exercer une fois dans sa vie. Il voyait l'incendie s'étendre autour de lui. « Nous sommes bien malades ! » écrivait-il le 2 avril au vicomte de Montmorency. Déjà on avait proclamé l'empire à Mende, à Alby, à Auch, à Cahors, où la population faillit assommer le duc de La Force à cause de sa cocarde blanche, à Rodez où les habitants empêchèrent un bataillon de volontaires royaux d'entrer dans la ville, à Gastillonnès où la foule s'agenouillait devant l'aigle d'une enseigne d'aubergiste en disant * « Nous avons retrouvé notre père. » Et le lendemain et le surlendemain, Montpellier, Carcassonne, Béziers, Gaussade, Foix, Pau, Tarbes, Agen, Perpignan, Toulouse même allaient voir le drapeau tricolore2.
chesse d'Angoulême et au baron de V., Toulouse, 31 mars, 1er et 2 avril (Journal de V Empire, 9 avril). Mém. pour le général Delaborde, 13-16, 22-23. Circulaire préfectorale, Agen, 31 mars. Delaborde à Davout, Toulouse, 4 et 6 avril. Général Cassagne à Davout, Toulouse, 8 avril. Général Clapier à Davout, Bayonne, 4 avril. Général Laffitte à Davout, Foix, 8 avril. (Arch. Guerre.) Rapport de Chartran à Napoléon, Paris, s. d. (dossier de Chartran, Arch. Guerre). Cf. Lettres des préfets de Toulouse et de Rodez et du sous-préfet de Béziers, 18, 21 mars et 5 avril. (Arch. nat. F. 7, 3774.)
1. Nous parlons d'une façon générale. Ainsi MM. de Villeneuve-Bargemont, préfet de Montauban, Trouvé, préfet de Carcassonne, de Villeneuve, préfet de Tarbes (ce dernier faillil être massacré par la population), le général Poujet, commandant le département de l'Aude, et même le maréchal Pérignon secondèrent sincèrement Vitrolles.
2. Lettres précitées de Vitrolles (Journal de l'Empire, 9 avril). Mém. pour le général Delaborde, 17. Rapport de Delaborde à Davout, Toulouse, 4 et 6 avril. Rapport de Chartran, s. 1. n. d. Cl de Cahors à Davout, 2 avril. Préfet du Lot à Davout, 2 avril. Général Ambert à Davout, Montpellier. 3 avril. Dutat à Lucotte, Castillonnès, 3 avril. Schiner à Davout, Tarbes,
Le court proconsulat de Vitrolles prit fin le 4 avril. Un officier entra chez lui avec une escouade de grenadiers et lui signifia qu'il était son prisonnier. Une heure après, devant les troupes en bataille, le général Delaborde proclama l'empereur. La population de Toulouse, qui comptait 50,000 habitants dont 3,000 gardes nationaux et oOO volontaires, tandis que la garnison s'élevait à peine à un millier d'hommes, y compris les officiers à la demi-solde, ne manifesta aucune velléité de résistance. Tout se passa tranquillement1. Depuis la veille, Vitrolles était informé que le général Delaborde, qui avait eu le 1er avril une conférence avec le général Chartran, émissaire de l'empereur, préparait un mouvement. Delaborde lui avait même fait donner l'avis par le préfet de quitter la ville pour éviter une prochaine arrestation. Mais soit que Vitrolles, comme il le prétend, ne voulût point déserter le poste qu'il s'était donné lui-même, soit, comme l'a affirmé Delaborde, qu'il attendît pour se mettre en route que 40,000 francs qui venaient de lui être comptés en argent par le payeur de la division fussent convertis en traites, il resta à Toulouse. On lui donna pour prison une chambrette de la caserne d'artillerie d'où il entendait les canonniers crier sous sa fenêtre : « Quand le fusillerons-nous, le coquin? » Puis, sur un ordre de Davout, il fut transféré au donjon de Vincennes. Le comte de Damas reçut un passeport pour l'Espagne, Delaborde jugeant « ses capacités peu dangereuses ». Le préfet résigna ses fonctions, et le ma-
5 avrii. C61 Luc à Davout. Rodez, 6 avril. Darricau à Davout, Perpignan,
6 avril, etc. (Arch. Guerre.)
1. Delaborde à Davout, Toulouse, 4 avril (Arch. Guerre). Vitrolles, Mém., II, 420, 425. Mém. pour le général Delaborde, 16, 29. — Vitrolles luimême ne mentionne pas qu'il y ait eu aucune opposition delà part de la population de Toulouse, royaliste mais inerte.