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LE COMBAT DE LORIOL

qu'il en soit, l'attaque eut un plein succès. Les impériaux lâchèrent pied en désordre, abandonnant leurs canons. Le 10e de ligne fît trois cents prisonniers '. En récompense de ce fait d'armes, le duc d'Angoulême promut au grade supérieur dix officiers et sous-offîciers du régiment et distribua aux soldats trente-trois croix de la Légion d'honneur2.

Tandis que les fuyards du pont de Loriol se repliaient sur Romans, puis sur Saint-Marcellin3, l'armée royale poursuivit sa marche vers Lyon. Le 3 avril, le général Monnier, qui commandait l'avantgarde, poussa jusqu'aux bords de l'Isère, occupa Romans et détacha sur la rive droite deux bataillons du Gard. Le môme jour, le duc d'Angoulême entra à Valence avec le gros des troupes. Il fut reçu assez froidement. Le peuble était anti-bourbonien; la bourgeoisie, qui avait peu de confiance dans le succès de cette expédition, craignait les représailles populaires si elle manifestait trop ouvertement ses opinions 4.

14 mai. Arch. Guerre.) Napoléon se contenta de doubler l'effectif des bataillons de guerre en y versant le dépôt et un grand nombre de rappelés; puis il passa le régiment en revue, place du Carrousel, et le harangua ainsi: « Soldats du 10e de ligne, je ne suis pas content de vous... Nous allons entrer en campagne. Vous marcherez à l'avant-garde et vous n'aurez pas de cartouches.» Les soldats crièrent: « Vive l'empereur! Nous avons nos baïonnettes! » et, à Waterloo, ils firent bravement leur devoir dans le corps deLobeau. Le 10e de ligne n'en conserva pas moins pendant très longtemps un mauvais renom. Sous Louis-Philippe encore, plus d'un soldat qui sortait de ce régiment hésitait à avouer qu'il avait servi au 10e de ligne.

1. Rapport de Debelle, Romans 3 avril (Arch. Guerre). Relation de la mpagne du duc d'Angoulême. (Jounal universel de Gand, n° 13) *

2. Ordre du duc d'Angoulême, Valence, 5 avril. (Arch. Guerre.)

3. Rapports de Debelle, Romans 3 avril, et Valence, 1! avril. (Arch. uerre.)— D'après ces rapports, Debelle informé à Valence, le 2 avril au

matin, de l'attaque de Loriol, s'était rendu non au pont de Loriol, mais en amont, à Crest, qui était également menacé par une colonne de 500 volontaires de l'Hérault. Informé là de la prise du pont de la Drôme, il se replia sur Romans qu'il évacua presque aussitôt et sans même prendre le soin de détruire le pont de l'Isère.

4. Relat. de la camp, du duc d'Angoulême (Journal Universel de Gand, n° 13). Déclaration du docteur Ganière, Saint-Rambert, 5 avril. Rapport du colonel d'Ambrugeac, 4 mai. (Arch. Guerre.)

La marche de l'armée royale, connue à Lyon depuis plusieurs jours, avait jeté l'inquiétude dans la masse de la population et ranimé les royalistes, Peu nombreux mais très ardents et très actifs, ils amplifiaient les forces et les succès du duc d'Angoulême, colportaient la Déclaration des puissances, annonçaient l'entrée des Piémontais en Savoie, des Espagnols en Gascogne, des Anglais à Toulon, et prophétisaient que la prise de Lyon et le châtiment des bonapartistes qui s'y trouvaient seraient bientôt suivis de la chute de l'usurpateur. Déjà quelques-uns criaient Vive le roi ! dans les rues. Le gouverneur, le général Dessaix, était malade au lit ; le préfet Fourier n'avait ni considération, ni autorité, ni énergie; le maire ne cachait môme pas son attachement aux Bourbons et l'état-major de la garde nationale faisait des vœux pour le duc d'Angoulême. Quant aux troupes, qui se composaient de trois bataillons du 39e et du 49e et de quelques cavaliers du 13e de dragons, elles ne présentaient pas un milier de baïonnettes. Au reste, l'attitude expectante des autorités alarmait plus encore les Lyonnais que la faiblesse de la garnison. Les ouvriers des faubourgs auraient suffi à défendre Lyon. Mais le préfet, le maire, peut-être bien le général Dessaix lui-môme, avaient peur de leur donner des armes1.

Malgré les dépêches pressantes de Debelle, de La Salcette, gouverneur de Grenoble et de Dessaix, qui, il est vrai, étaient infidèlement transmises par l'employé lu télégraphe de Lyon 2, l'empereur ne s'inquiéta point d'abord de l'expédition du duc d'Angoulême. Ce fut seulement dans la soirée du 30 mars que

i. Dessaix à Bavout, Lyon, 22, 23, 28 mars et 15 avril. Roslollandà Da.-out, Paris, 4 avril. Rapport de Grouchy, Pont-Saint-Esprit, il avril. (Arch. Guerre.) Rapport de Mouton, vers le 10 avril (Dossier de Mouton).

2. Lettre au colonel Kcechlin, Lyon, 13 avril. (Arch Guerre.)

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grâce à l'avocat Teste, venu de Nimes à franc étrier, il en comprit l'importance1. Il n'y avait pas un mois que Napoléon avait traversé le Dauphiné et le Lyonnais. Les acclamations des habitants résonnaient encore à ses oreilles. Il comprit qu'il fallait là moins des soldats qu'un chef avisé et énergique, qui sût se servir de l'esprit du pays pour créer une armée avec' la population. Le général de Grouchy, qui s'était déjà présenté aux Tuileries, se trouvait sans emploi. Il avait les plus beaux états de services ; à Vauchamps, l'année précédente, il avait changé en déroute la retraite de Blùcher; il était, avec Davout, Vandamme, et Exelmans, un des rares officiers généraux de grand mérite qui eussent à se plaindre du roi. Napoléon lui donna l'ordre de partir pour Lyon comme commandant supérieur des 7e et 19e divisions militaires, avec pouvoirs extraordinaires. Pire, Mouton- Duvernet et le général de gendarmerie Radet, tous trois sûrs et zélés, furent désignés pour le seconder2. Grouchy arriva à Lyon le 3 avril. Le lendemain, on ne criait plus Vive le roi ! dans les rues. Il avait mis la ville en état de siège, imposé au maire, réconforté le préfet, suspendu le conseil municipal, destitué cinquante officiers de la garde nationale et donné des armes à 5,000 volontaires qui s'étaient présentés dans une seule journée. Pire, avec 500 hommes du 6e léger, an escadron des dépôts et trois pièces de caon, s'avançait contre l'armée royale, et 20,000 gardes ationaux du Jura, de l'Ain, de Saône-et-Loire de a Haute-Saône, de la Gôte-d'Or marchaient au secours de Lyon3.

1. Napoléon, Corresp., 21749. Cf. Davout, Corresp., 1520, 1524, 1526. Rapport de Teste à Bertrand, Paris, 20 mars. (Arch Guerre.)

É2. Napoléon, Corresp , 21749, Davout, Corresp.. 1524, 1555, 1526. 3. Rapports et lettres de Grouchy, Lyon et Pont-Saint-Esprit, 3, 4, 5 et — ""

Les Hautes-Alpes et l'Isère s'étaient défendues toutes seules contre les 5,000 hommes d'Ernouf. Les paysans avaient pris le fusil et la fourche pour combattre à côté des 600 soldats des généraux Ghabert et Proteau. Ceux qui n'avaient pas d'armes se tenaient sur les hauteurs, à l'entrée des défilés, prêts à faire rouler des rochers sur les assaillants. « Les Dauphinois, écrivait le comte de Saint-Priest au duc d'Angouiême, nous regardent les uns comme d'honnêtes fous qui n'ont aucun espoir de succès, les autres comme des brigands. . Les habitants tirent sur nos soldats isolés. Gela prouve ce qu'on est en droit d'attendre d'eux dans une retraite. » L'expédition d'Ernouf échoua complètement. Ses deux régiments de ligne, le 58e et le 83% passèrent aux impériaux entre Gap et Saint-Bonnet. Repliés à Sisteron, Ernouf et son lieutenant Loverdo voulurent reprendre l'offensive avec les seuls volontaires marseillais. Le général Proteau, en position derrière laDurance, attendit leur feu, puis dans une contre-attaque leur tua 60 hommes, fit une centaine de prisonniers et e*nleva un drapeau. Ernouf rallia ses volontaires débandés et se mit en retraite vers Marseille *.

Sur le flanc gauche et sur les derrières de l'armée du duc d'Angouiême, les choses ne tournaient pas mieux pour la cause royale. Au lieu de venir menacer Lyon par la rive droite du Rhône, Gompans et Rey avaient idressé leur soumission à l'empereur. Le chef d'esca-

Dessaix à Davout, 6 avril. Gruyer à Davout, Vesoui, 30 avril. Davout à Suchet, 10 avril. (Arch. Guerre.) Lettres des préfets, 5 et 45 avril. (Arch. nat. AF. IV, 1935.)

1.La Salcette h Dessaix et à Davout, Grenoble, 21 et 3i mars, 3 et 7 avril. Ernouf à d'Aultanne, Sisteron, 29 mars, et Gap, 31 mars. Cel du 58« à Gardanne, Saint-Bonnet, 29 mars. Lettre, ordre du jour et rapport de Proteau Gap, 4, 9 et 10 avril. Suchet à Davout, Lyon, 13 avril. (Arch. Guerre.) Lettres interceptées d'Ernouf, de Saint-Priest et du préfet Harmand (Journal de l'Empire, 13 avril.)

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drons de Castel-Bajac, envoyé dans la Lozère avec un peloton de chasseurs pour lever des volontaires, était attaqué, blessé et fait prisonnier par la garde nationale de Langogne. Dans l'Ardèche, le général Laffitte mettait en déroute la bande du colonel Magnier. Les habitants d'Issoire arrêtaient une colonne de miquelets qui marchait sur le Puy. A Mende, le peuple menaçait de mort les royalistes qui voulaient prendre les armes. A Avignon, le 6e de ligne était prêt à se révolter. A Montpellier ,1e général Ambert venait de proclamer l'empire, malgré l'opposition bruyante mais inoffensive de la population 1 . Enfin, le 3 avril, le drapeau tricolore avait été arboré à Nîmes. Après s'être concerté avec le commandant de la garde nationale, qui lui répondit de ses six cents hommes, le colonel Teulet, du 63e, fit assembler le régiment dans la cour de la caserne et s'approchant de la lre compagnie de grenadiers, il dit seulement : « — Grenadiers, vive l'empereur ! » Le cri fut répété jusqu'à la gauche. On arrêta les généraux Briche et Pélissier. Contenue par la troupe, la population royaliste ne tenta aucune résistance. Le soir, les protestants illuminèrent2.

Ces nouvelles contraignirent le duc d'Angoulême à battre en retraite. Le o avril, il replia ses avantpostes sur la rive gauche de l'Isère et fit couper le pont de Romans, et le 7, à deux heures du matin, il évacua Valence. Sa petite armée entra en dissolution. Le 14e de chasseurs, sauf un peloton de vingt-cinq hommes formant l'escorte du prince, fit demi-tour et rallia le général Pire qui avait passé l'Isère. Le com-

i. Colonel Viriaud à Dessaix, Clermont, 1er avril, G»' Bail à Davout, Mende, 3i mars. Ordre du jour d'Ambert, Montpellier, 2 avril. Sous-préfet à Davout, Issoire, 8 avril. Rapport de Berton, Nimes, 18 avril. (Arch. Guerre.) Journal Universel, de Gand, n° 13. Mémoire manuscrit du général Merle (cité pav Braquehay, Le général Merle, 205-206). Préfet de Mende à Carnot, 4 avril. (Arch. nat. AF. IV, 1935.)

2. Rapport du colonel Teulet, Nîmes, 4 avril. (Arch. Guerre.)

mandant de l'artillerie et le colonel du 10* de ligne déclarèrent que la plupart de leurs hommes ne voulaient plus se battre. Deux bataillons de volontaires se débandèrent ; la défection gagna môme le Royalétranger. En arrivant à Montélimar, on apprit que la citadelle de Pont-Saint-Esprit, où le général Merle avait été laissé avec un bataillon du Gard, un bataillon des Bouches-du-Rhône, un bataillon du Royal-étranger et six pièces de canon, était au pouvoir des impériaux l. Le général Gilly, relevé de son commandement de Nîmes parle duc d'Angoulêmeet exilé dans une propriété des environs, était rentré dans la ville le lendemain de la révolution bonapartiste. Le 6 avril, il avait fait partir pour Pont-Saint-Esprit le 10" de chasseurs, envoyé de Montpellier par le général Ambert, et le 7, il s'était mis lui-môme en marche avec le 63e. A son arrivée, ie matin du jour suivant, le 10e de chasseurs était déjà maître de Pont-Saint-Esprit. Abandonné par les volontaires et menacé par les canonniers, le comte de Vogué à qui le général Merle, très opportunément pour soi-même, avait remis le commandement in extremis, s'était replié sur Orange avec une poignée d'hommes fidèles2.

Pris entre deux feux, le duc d'Angoulôme n'avait dIus d'autre ressource que de gagner par les Alpes les frontières du Piémont ou de capituler. Dans la nuit du 7 au 8 avril, il dépêcha son chef d'état-major d'Aultanne à Pont-Saint-Esprit, avec pleins pouvoirs pour traiter. Reçu par le colonel Saint-Laurent, du 10e de chasseurs, qui commandait en attendant l'arri-

1. Relation des opérations du duc d'Angoulôme (Journal universel, de <Sand, n° ft.) Mémoire manuscrit de Merle (cité par Braquehay, Le général Merle, 207-209). Cf. Rapport de Grouchy à Napoléon, Pont-Saint-Esprit, 12 avril. Rapport du colonel d'Ambrugeac, 4 mai. (Arch. Guerre.)

2. Ambert à Davout, Montpellier, 7 et 8 avril. Capitaine Dubarry à Suchet, 22 avril. (Arch. Guerre.) Mémoire manuscrit de Merle, précité. Rapp. de Davout a Napoléon, Paris, s. d. (Arch. nat. AF. IV, 1937.)

vée de Gilly, d' Aultanne demanda que le duc d'Angoulême pût librement continuer sa route, avec le 10e de ligne, jusqu'à Marseille où il s'embarquerait; sous cette condition, les gardes nationales et les volontaires seraient immédiatement licenciés et l'artillerie rejoindrait l'armée impériale. Ces clauses étaient acceptées en principe, et d'Àultanne en avait déjà averti par lettre le duc d'Angoulême, quand arriva le générai Gilly qui déclara n'y pouvoir souscrire. Il était, en effet, tout au moins imprudent de laisser le duc d'Angoulême aller à Marseille où l'on reconnaissait encore le gouvernement royal et où régnait une grande exaltation. Gilly proposa comme lieu d'embarquement le port de Cette et exigea que le 10' de ligne prît incontinent les cantonnements qui lui seraient assignés. Le duc d'Angoulême ayant adhéré à ces nouvelles clauses, la capitulation fut signée dans la soirée du 8 avril. Le lendemain, cinquante chasseurs du 10e, désignés pour servir d'escorte au prince, vinrent le prendre à LaPallud où s'étaient arrêtés l'étatmajor et les débris de l'armée royale. Vers neuf heures du soir, le duc d'Angoulême monta en voiture à destination de Cette ; mais à Pont-Saint-Esprit, il reçut un billet de Grouchy le priant en termes respectueux de suspendre son voyage jusqu'après la réception des ordres de l'empereur. Grouchy donnait ce motif que lui, général en chef, n'avait pas eu de part à la capitulation et qu'il ne pouvait la ratifier sans en référer à Paris *.

4 en croire Grouchy, il s'était présenté aux Tuile-

I. Rapp. de Grouchy, Pont-Saint-Esprit, 12 avril. (Arch. Guerre.) Rapport précité de Davoul. (Arch. nat. AF. IV, 1937.) Lettre du duc d'Angoulême au roi et rapport de Damas (Journal universel, de Gand, n0s 10 et 13).

La conduite de Grouchy fut approuvée par le maréchal Suchet qui s'empressa de lui écrire: t H n'y a pas le moindre doute que vou* reteniez le duc d'Angoulême jusqu'à ce que vous receviez des ordres de l'e^apereur. » Suchet à Grouchy, Lyon, 10 avril, 5 h. du soir (Arch. Guerre).

ries avant son départ pour Lyon, et l'empereur îui avait expressément recommandé de faire prisonnier le duc d'Angoulême. Napoléon, dit-il, pensait à l'échanger contre Marie-Louise1. Quoi qu'il en soit, Grouchy, tout en agissant à Lyon avec vigueur, avait eu le tort d'adresser des messages trop alarmants au ministre de la guerre et de lui demander des renforts dont il pouvait se passer2. Cela suffit à faire douter de son énergie. Le 3 avril, l'empereur dépêcha son aide de camp Gorbineau pour le seconder ou plutôt pour le surveiller, et le lendemain le maréchal Suchet reçut l'ordre de se rendre à Lyon

1. Note de Grouchy, s. 1. n. d. {Mém. de Grouchy, III, 299-300.) Cf. Marquis de Grouchy, Mém. de Grouchy, III, 247-248. — L'assertion de Grouchy qui n'a rien d'invraisemblable en soi (bien que Napoléon dût penser à demander le prince impérial plutôt que Marie-Louise en échange du duc d'Angoulême) peut être infirmée cependant: t° par la lettre de Grouchy à Suchet (10 avril) : « Je me suis refusé à ratifier la capitulation avant de savoir les intentions de l'empereur. Fais-les moi connaître, si tes instructions, sans doute plus étendues que les miennes, prévoient le cas qui arrive » ; 2° par la dépêche de Grouchy à Napoléon (10 avril) : « Incertain s'il entre dans la volonté de V. M. de laisser sortir de France le duc d'Angoulême, je ne ratifie point cette capitulation ; « 3° par une seconde lettre à Suchet (ii avril) : « Dès que je saurai les intentions de l'empereur quant au duc d'Angoulême.... » Au cas où Grouchy aurait reçu en quittant Paris les instructions d(Tnt il parla plus tard dans sa Note, il semble qu'il n'eût pas écrit dans ces termes à Napoléon et à Suchet. Il faut remarquer toutefois que le 9 avril, il ne s'agissait pas de garder prisonnier le duc d'Angoulême pris dans un combat, mais de le retenir au mépris d'une capitulation régulière. Les ordres de Grouchy, en admettant qu'il en eût, ne prévoyaient certainement pas ce cas, et il y avait de quoi faire hésiter le lieutenant de l'empereur.

D'après la même Note de Grouchy (Mém. de Grouchy, III, 247-248, 299-300), Davout lui avait remis des instructions secrètes « portant qu'il devait déférer à des commissions militaires et faire fusiller tous les partisans du duc d'Angoulême ». (Dans les lettres de Davout à Grouchy, 31 mars, et à Suchet, 4 avril, il est en effet question d'établir des commissions militaires et « de renvoyer les habitants chez eux, mais de poursuivre les chefs ».) Peu soucieux d'assumer cette responsabilité, Grouchy communiqua ces instructions à Napoléon qui, après les avoir lues avec impatience, dit: « — Ce que je veux, c'est préserver le Midi de la guerre civile et non en allumer les torches en le couvrant d'échafauds. J'entends que vous ne preniez aucune mesure de terrorisme. Je ne veux me venger de tels ennemis qu'en les vouant par ma générosité à l'exécration publique.»

2. Grouchy a Davout, Lyon, 3, 4, et 5 avril. (Arch. Guerre.) — Le général Girard, parti en poste pour Lyon le 4 avril avec ses quatre régiments d'infanterie, y arriva quand tout était terminé.

afin d'y prendre le commandement supérieur. De général en chef, Grouchy allait devenir lieutenant de Suchet *. Il comprit que sous peine de voir le bâton de maréchal lui échapper, le moment était venu démontrer du zèle. Aussi, quand arrivé à Montélimar avec l'avant-garde de Pire dans la nuit du 8 au 9 avril, il reçut la nouvelle de l'occupation de Pont-Saint-Esprit, s'empressa-t-il d'écrire à Gilly : « Pour achever ce qui est si bien commencé, faites sur-le-champ passer le Rhône à vos troupes afin de couper la route aux insurgés qui se trouveront pris entre vous et la colonne que je conduis. Si déjà l'ennemi avait dépassé Mornas, mettez-vous en toute hâte à sa poursuite2. » Puis, apprenant quelques heures après qu'une capitulation venait d'être signée, il accourut à Pont-Saint- Esprit pour empêcher le départ du duc d'Angoulême3. Grouchy assura au baron de Damas que si contre toute apparence la vie du prince pouvait être menacée, il le ferait évader. « — Je risquerai ma tête, dit-il, pour sauver la sienne* .» En attendant, le duc d'An-

1. Napoléon, Corresp., 21768. Davout, Corresp., 1438. Note de Grouchy précitée. Cf. la lettre de Davout à Grouchy (Corresp., 1534) où il s'étonne du ton alarmant des dépêches de Lyon; et la lettre de Grouchy à Davout (Lyon, 8 avril, Arch. Guerre) où ce général demande à être rappelé à Paris s'il doit être subordonné au maréchal Suchet.

2 Grouchy à Gilly, Montélimar, 9 avril. (Arch. Guerre.) — Celte lettre suffit à réfuter les assertions des Mém. de Grouchy (III, 297-290, 300-311, etc.) touchant les efforts de Grouchy pour ne pas inquiéter la retraite du duc d'Angoulême et le laisser librement s'embarquer.

3. Grouchy à Davout, Lyon, 8 avril; à Napoléon, Montélimar, Donzère et Pont-Saint-Esprit, 9, 10 et 12 avril ; à Suchet, Montélimar et Pont-Saint- Esprit, 9 et 10 avril. (Arch. Guerre.)

Dans sa Note précitée, Grouchy prétend que ce fut afin de perdre du temps, et de permettre ainsi au duc d'Angoulême de profiter de la capitulation, qu'il s'embarqua à Donzère et descendit le Rhône. Mais s'il éiait si désireux de laisser le prince s'échapper, pourquoi avait-il écrit la lettre à Gilly ? Si Grouchy, qui était alors surveillé par Corbineau, s'embarqua, c'est qu'il ne pouvait pas continuer sa route par terre, car il aurait eu à passer à La Pallud qu'occupait l'armée royale non encore licenciée.

4. Note précitée de Grouchy (Mém., III, 301). — Grouchy ne s'engageait pas beaucoup, car d'après sa conversation avec Napoléon, il savait fort bien que le duc d'Angoulême ne risquait point en tout cas le sort du duc d'Enghien.

goulême fut gardé à vue chez le maire par un capitaine de gendarmerie qui prétendit s'installer dans la chambre môme du prisonnier. Damas obtint de Grouchy que cet hôte incommode se retirât dans la pièce contiguë, déjà occupée par des gendarmes. Le 10 avril, le général Radet, envoyé de Lyon, fut chargé de la garde du duc d'Angoulôme. Il le traita avec respect et commença par défendre aux gendarmes de le troubler en buvant et en causant à haute voix. Il n'en maintint pas moins la plus rigoureuse surveillance, averti que des royalistes de Pont-Saint-Esprit conspiraient de faire évader le prince sous des vêtements de femme \ Dans la matinée du 11 avril, le duc de Bassano remit à l'empereur une dépêche de Grouchy, datée de Montéiimar et annonçant que le duc d'Angoulôme venait de conclure avec le général Gilly une convention en vertu de laquelle le prince devait s'embarquer à Cette8. L'empereur eut d'abord la pensée de garder, s'il'en était temps encore, le duc d'Angoulôme comme otage. Mais après une courte discussion, il céda aux conseils de Bassano qui soutint avec une grande fermeté qu'il fallait exécuier la capitulation. Napoléon exigea seulement qu'il y fût ajouté une clause stipulant que les diamants de la couronne, emportés par le roi, seraient restitués à la France. « — Ce que je propose à Votre Majesté vaut tous les

1. Damas à Grouchy, Pont-Saint-Esprit, 10 avril. (Arch. Guerre.) Interrogatoire de Radet. (Dossier de Radet, Arch. Guerre.)

2. Grouchy à Napol., Montéiimar, 9 avril, 9 h, du matin. (Arch. Guerre.) La veille au soir on avait déjà reçu deux autres dépêches de Grouchy

également du 9 avril, portant, l'une, que le duc d'Angoulême abandonné par les troupes allait s'embarquer à Marseille, l'autre qu'il allait s'embarquer à Cette par suite d'une capitulation. (La première de ces dépêches existe aux Arch. de la Guerre; il est parlé de la seconde — qui n'est pas celle de Montéiimar, 0 avril, 9 h. du matin, laquelle fut expédiée par le télégraphe de Lyon seulement le 11 avril, à 10 h. 31 du matin — dans une lettre de Davout à Lorcet, 10 avril, 5 heures du matin, Arch. Guerre.) L'empereur, semble-t-il, avait attendu des renseignements plus précis pour s'occuper de cette affaire

diamants du monde ! » répondit Bassano. Puis il s'empressa d'écrire la dépêche suivante : « Tâchez, s'il est possible, de faire ajouter à la capitulation une clause formelle qui porte que les diamants de la couronne seront restitués. Dans tous les cas, faites exécuter la capitulation !. » Sur ces entrefaites, une nouvelle dépêche de Grouchy, où il informait l'empereur qu'il attendrait ses ordres pour ratifier la convention2, fut transmise au bureau de Paris. La dépêche de Bassano n'était pas encore expédiée. Chappe en différa l'envoi, jugeant que le message de Grouchy, qu'il fit sur-le-champ remettre au duc de Bassano, pouvait modifier les intentions de l'empereur. Bassano le craignait, car trois des ministres étaient accourus aux Tuileries pour engager l'empereur à ne pas se dessaisir d'un otage aussi précieux que le duc d'Angoulême. Ils rappelaient la proclamation du roi, du 6 mars, ordonnant de courir sus à Napoléon, et assuraient qu'un pareil acte autorisait des représailles. D'ailleurs, le prince n'avait-il pas fomenté la guerre civile, fait couler le sang français? L'empereur était ébranlé ; peut-être allait-il regarder la lettre inattendue de Grouchy comme une sollicitation de la Fortune, un ordre de la Destinée? Sans hésiter devant la responsabilité, Bassano fit transmettre sur-le-champ sa dépêche par Chappe et ne remit à Napoléon celle de Grouchy que dans la soirée, quand l'obscurité empêchait toute communication télégraphique. L'empereur demanda à Bassano

1. Dépêche citée par Ernouf, Maret, duc de Bassano, 649. — La minute d'une dépêche de Davout à Suchet, li avril, 5 h. du soir, est conçue en des termes presque identiques. (Arch. Guerre.)

2. Grouchy à Napoléon, s. 1. n. d (Donzère, 9 avril, Il hern^s ou midi) transmise de Lyon, le H avril après midi. (Arch. Guerre.) — Comme la première dépêche datée de Montélimar, cette dépêche de Donzère, par un retard tout à fait inexplicable, avait mis près de quarante-huit heures pour arriver à Lyon.

si sa dépêche était partie: « — Oui, Sire. — Et avant de l'expédier aviez-vous reçu celle-ci ? — Oui, Sire. » Il y eut un moment d'imposant silence, puis l'empereur dit : « — Vous avez bien fait1. » Pour Napoléon, le refus du czar Alexandre, en 1813, de ratifier la capitulation de Dantzig était un précédent à invoquer et non un exemple à suivre. Par suite des retards dans la transmission télégraphique, l'ordre de ratifier la capitulation n'arriva à Pont-Saint-Esprit que le 14 avril. Le lendemain, le duc d'Angoulême partit pour Cette sous l'escorte de deux escadrons de gendarmerie, commandés par le général Radet. Quand il monta en voiture, une rixe fut sur le point de se produire entre les habitants, les uns criant : « Vive notre bon prince ! » les autres voulant empêcher ces cris. Le même antagonisme existait dans tout le département du Gard. Radet redoutait des embuscades sur la route de Nîmes, car d'après plusieurs rapports, des royalistes avaient conspiré d'enlever le prince et quelques misérables s'étaient apostés pour le massacrer. La voiture de tète risquant d'être attaquée la première, Radet s'y plaça et donna l'ordre aux gendarmes de se rallier, à la moindre alerte, à la seconde voiture occupée par

I. Note de Montholon (citée par Ernouf, Bassano, 647-651). Fleury de Chaboulon, Mém., I. 322-32 . Napoléon, Notes sur les Mém. de Fleury. (Dans l'édition de 1823, Napoléon confirme sur ce point le récit de Chaboulon. Dans l'édition de l'Imprimerie impériale, il le dément absolument. Au reste, nous avons déjà dit qu'il ne faut consulterces notes de Napol^n qu'avec la plus grande défiance. Voir 1815, 1, 384, note 1.)

C'est à la suite de cet entretien avec Bassano, dans la soirée du 11, que Napoléon dicta la lettre à Grouchy publiée dans le Moniteur du 12 avril : « L'ordonnance du voi en date du 6 mars et la Déclaration signée à Vienne par le ministres pouvaient m'autoriser à traiter le duc d'Angoulôme comme cette ordonnance et cette Déclaration voulaient qu'on traitât moi et ma famille Mais, constant dans les dispositions qui m'avaient porte à ordonner que les membres de la famille des Bourbons pussent sortir librement de France, mon intention est que vous donniez des ordres pour que le duc d'Angoulême soit conduit à Cette où il sera embarqué et que l'on veille à sa sûreté et à écarter de lui tout mauvais traitement. »

le prince. Ces précautions furent heureusement inutiles. Le duc d'Angoulême arriva sans encombre à Cette où il s'embarqua pour l'Espagne, le 16 avril, sur un bâtiment suédois. Il emmena avec lui une suite de dix-sept personnes. Radet l'accompagna jusqu'aux chaloupes, et ayant su que le prince souffrait sur mer, il fit porter à bord de la Scandinavie une caisse d'oranges, de citrons et de médicaments \ Le général Radet n'avait pas eu plus d'attentions pour le Pape lui-même !

La capitulation de La Pallud fit tomber les dernières résistances. Masséna craignant que le marquis de Rivière, commissaire du roi, n'ouvrît le port de Toulon aux Anglais2, s'était rendu de Marseille dans cette ville, le 2 avril, et avait refusé, sous divers prétextes, d'envoyer au duc d'Angoulême les deux régiments de ligne qui en formaient la garnison. Le 1 1 avril, il se décida à proclamer l'empire. Il y eut Te Denm, salves d'artillerie, illuminations. Les troupes de l'armée et de la marine parcoururent la ville, musique en tête, escortant un char que traînaient des ouvriers ceints d'écharpes tricolores et où se tenaient debout, à côté du buste de Napoléon, les grenadiers de l'île d'Elbe faits prisonniers à Antibes. « Si les lâches déserteurs de la patrie, écrivait le maire de Toulon avec un grand luxe d'adjectifs, avaient vu ce beau spectacle, ils renonceraient à leurs criminelles espérances et sauraient qu'aucune puissance humaine ne saurait

1." Interrogatoire de Radet (dossier de Radet). Suchet à Grouchy, Lyon, 13 avril. (Arch. Guerre.) Radet à Napoléon, Cette, 16 avril. 'Arch. nat. AF. IV, 1938.) Duc d'Angoulême au roi (Journal Universel, n° 10).

Sur les guet-apens qui menaçaient le duc d'Angoulême, voir aussi le rapport de Berton, Nîmes, 16 avril (dossier de Berton), la note de Bassano (citée par Ernouf, Bassano, 650) et Beauchamp, III, 486.

Beauchamp, est-il besoin de le dire, insinue que les assassins étaient apostes par les ordres secrets de l'autorité militaire.

2. Masséna à Napoléon, Toulon, 14 avril. (Arch. nat. AF. IV, 1938.) Cf. Suchet, à Davout, Lyon, 10 avril. (Arch. Guerre.

désormais faire fléchir un pays libre sous le joug humiuant des vieilles monarchies1. » Déjà des séditions bonapartistes avaient éclaté à Antibes, à Draguignan, à Fréjus, et Avignon, Tarascon, Arles avaient arboré le drapeau tricolore *.

Il ne restait plus à soumettre que Marseille. Le préfet, M. d'Albertas, le maire, M. de Montgrand, le marquis de Rivière, le général Bruslart, qui venait de débarquer de Corse, le comte de La Tour-du-Pin qui, arrivé de Vienne, annonçait la prochaine entrée en France de 750,000 Alliés, excitaient la population à résister. Le 11 avril, un parlementaire de Grouchy faillit être assommé par les portefaix, et le marquis de Rivière le renvoya au général avec cette déclaration que trente mille Marseillais étaient sous les armes et qu'il allait appeler les Anglais dans la ville. Grouchy mit ses troupes en mouvement3. D'ailleurs, malgré le retour des 1,500 volontaires qu'Ernouf ramenait de Sisteron et qui criaient : Aux armes ! sur la Cannebière, la résolution des autorités avait faibli. Masséna ayant dépêché au préfet l'ordre de reconnaître l'empire, le conseil municipal craignit de voir la ville attaquée et par l'armée de Grouchy et par la garnison de Toulon ; il se résigna à taire sa soumission. Masséna et Grouchy en furent informés par des députations du conseil. Les Marseillais ne virent pas sans révolte tomber le drapeau blanc. En entrant dans la ville, le 15 avril, la tête de colonne du 6e de ligne fut reçue par des Vive le roi ! Les soldats

1. Masséna à Napoléon, Toulon, 14 avril. (Arch. nat. AF. IV, 1938.) Rapport du maire de Toulon, 17 avril. (Arch. Guerre.)

2. Masséna à Napoléon, Toulon, 14 avril. (Arch. nat. AF. IV, 1938.) Mas séna, Mémoire justificatif, 42-43. Gai Abbe à Davout, Toulon, 13 avril. (Arch. Guerre.)

3. Grouchy à Napoléon, Pont-Saint-Esprit, 12 avril, et Avignon, 13 avril. JArch. Guerre.) Note imprimée, Marseille, 10 avril. (Arch. Aff. élr., (>46.)

durent croiser la baïonnette pour se frayer passage à travers la foule ameutée1.

Le 46 avril, une salve de cent coups de canon tirée dans toutes les villes de France annonça au pays la fin de la guerre civile2. Selon la volonté de l'empereur, il n'y eut aucune répression. On n'établit point de commission militaire, personne ne fut déféré aux tribunaux. Napoléon se borna à destituer le colonel d'Ambrugeae, du 10e de ligne, les généraux d'Aultanne, Ernouf, Monnier, Briche, Loverdo, et les préfets du Var, des Bouches-du-Rhône, des Basses-Alpes, de Vaucluse, du Gard, qui avaient si ardemment secondé le duc d'Angoulême 3. Quant aux gardes nationaux et aux volontaires de l'armée royale, gradés ou non gradés, ils reçurent des feuilles de route régulières pour regagner leurs foyers4.

Malheureusement, les paysans du Midi étaient plus vindicatifs que Napoléon. Pendant les vingt-cinq jours de cette prise d'armes, les miquelets, par leurs propos furieux, leurs menaces, leurs exactions et parfois leurs mauvais traitements, avaient exaspéré leurs ennemis politiques, irrité les indifférents, terrorisé toute la contrée5. On n'attendit pas la défaite

i. Masséna à Napoléon, Toulon, 14 avril (Arch. nat. AF. IV, 1938). Délibération du conseil municipal de Marseille, 11 avril, et lettre de Gras- Salicis, Marseille, 14 avril (cités dans le Mémoire de Masséna, Appendice.) Grouchy à Napoléon, Avignon, 13 avril. Général Miollis à Grouchy, Marseille, 14 avril. Général Leclerc à Grouchy, Marseille, 16 avril. (Arch. Guerre.)

2. Davout, Corresp., 1570 et 1579. Journal de l'Empire, 17 avril.

3. Napoléon, Corresp., 21,824, et Moniteur, 10 avril. — Plusieurs de ces officiers et de ces préfets, d'abord arrêtés, furent relâchés dans le courant du mois. Loverdo, accusé plus tard d'avoir tué de sa main un maire bonapartiste, échappa aux poursuites.

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