L'OPINION EN EUROPE
et donnaient les raisons qui imposaient la guerre. « N'avons-nous donc aucun intérêt, disait le Sun, au repos de l'Europe ni au sort de la France ? Pouvons-nous rester tranquilles quand la maison de notre voisin brûle? Le bonheur de tous les peuples tient au trône des Bourbons. » — « Si les malheurs attachés à l'usurpation du Corse sanguinaire, disait le Times, atteignaient seulement ceux qui se sont mis bassement sous son joug, nous pourrions désirer que l'on abandonnât ces misérables aux calamités qu'ils ont si bien méritées. Mais le but pour lequel ses compagnons de scélératesse ont appelé ce brigand, ce monstre chargé de tant de crimes et d'horreurs, est le pillage de l'Europe. » Le Morning Post, YEvening Star, Y Observer, le Courrier tenaientle même langage1 . Au milieu de ce déchaînement un seul journal, le Morning Chronicle, osa prendre la défense de Napoléon et réclamer pour la France le droit d'avoir le gouvernement qu'elle voulait : « Napoléon a reconquis en quinze jours le trône dont il n'avait pu être renversé par toute l'Europe qu'après un si grand nombre d'années. Il n'est rien de pareil dans l'histoire.... L'attention du Parlement sera certainement attirée par la politique condamnable qui tend à renouveler la guerre. Il n'est d'aucune importance qu'un Bonaparte ou un Bourbon soit sur le trône de France2. »
1. Sun, 17 mars. Times, 24 mars (Cf. 10, 15, 16, 22 mai, etc.). Evening Star,
19 mai. Morning Post, 11 mai. Observer, 28 mai. Courrier, 1er avril, 9 et
20 mai.
2. Morning Chronicle, 17 et 25 mars, 1" mai; cf. 23, 24, 25 mars, 3, 21, 22, 24. 29 mai, etc., etc. — Voici encore de curieux extraits de ce journal : « Bonaparte se fait très peu garder. Il donne pour raison que Louis XVIII ayant été appelé Louis le Désiré, il est décide à savoir lequel des deux est le véritable Désiré. » — « Questions à lord Castlereagb : Le traité de Fontainebleau a-t-il été fidèlement exécuté par les Alliés ? A-t-on payé à Bonaparte et à sa famille une part quelconque de la pension qui leur avait été garantie? N'a-t-on pas eu le projet de le déporter? » — « Les patriotes anglais pensent que c'est moins contre Bonaparte que contre l'esprit de liberté que s'unissent les potentats du continent. »
Dans le Parlement, la politique de non-intervention eut aussi d'ardents défenseurs parmi les pairs et les députés que Dudley appelait « les whigs napoléonistes » et qui regardaient Bonaparte comme l'héritier de la Révolution et le gardien des principes d'égalité. Dès le 16 mars, Whitbread, un des leaders du parti, avait protesté d'avance contre toute mesure qui pourrait impliquer l'Angleterre dans la guerre civile « commencée sans doute en France ». Le 3 avril, il déclara que le manifeste des Puissances, du 13 mars, devait être apocryphe puisque l'on y sanctionnait la doctrine de l'assassinat. « — Pour l'honneur de mon pays, s'écria-t-il, j'espère qu'aucun Anglais n'a signé une pareille pièce. » Quelques jours plus tard, de graves débats s'engagèrent au sujet du Message par lequel le prince régent informait le Parlement qu'il avait donné des ordres de mobilisation et qu'il était entré en communication avec les alliés de l'Angleterre pour garantir la sécurité européenne. A la Chambre des Lords, le marquis de Lansdown, le marquis de Wellesley, frère de Wellington, lord Stanhope dénoncèrent ces menaces de guerre comme une atteinte à la liberté des peuples,. A la Chambre des Communes, les whigs parlèrent au nom du môme principe. « — Il est impossible de justifier cette guerre, dit sir Francis Burdett. L'honorable lord Castlereagh appelle le débarquement de Bonaparte : une invasion ! A-t-on jamais vu trente millions d'âmes envahies par un seul homme ? Bonaparte a été reçu comme un libérateur. Le peuple français déteste l'ancien ordre de choses: il craignait de le voir rétablir par un roi qui se disposait à violer ses engagements. Les Bourbons ont perdu le trône par leurs propres fautes. Ce serait une mesure monstrueuse de faire la guerre à une nation pour lui im-