LES DÉBATS DU PARLEMENT ANGLAIS
la Déclaration suivante : « Le soussigné, en échangeant les ratifications du traité du 25 mars dernier, a ordre de déclarer que l'article VIII doit être entendu comme obligeant les parties contractantes à faire des efforts communs contre le pouvoir de Napoléon Bonaparte, mais qu'il ne doit pas être entendu comme obligeant S. M. B. à poursuivre la guerre dans le but d'imposer à la France aucun gouvernement particulier. Quel que soit le désir du prince régent de voir S. M. T. G. rétablie sur le trône et quel que soit son empressement à contribuer, de concert avec ses alliés, à un si heureux événement, il se croit néanmoins obligé de faire cette déclaration, autant dans les intérêts de S. M. T. C. en France que pour se conformer aux principes sur lesquels le gouvernement britannique a réglé invariablement sa conduite1. »
Les plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie adhérèrent à cette Déclaration5 ambiguë et fallacieuse : ambiguë, parce que tout en proclamant qu'ils ne s'obligeaient pas à restaurer Louis XVIII, les souverains protestaient « de leur désir de le voir rétabli sur son trône et de leur empressement à contribuer à un si heureux résultat » ; fallacieuse, parce que cette guerre, qui, selon les paroles des souverains, « n'était pas entreprise dans le but d'imposer à la France aucun gouvernement particulier », devait, dans leur pensée, avoir pour résultat le rétablissement de Louis XVIII. Le cabinet de Vienne ne voulant point de la régence3, le czar ayant re
1. Déclaration de Castlereagh, Londres, 25 avril. (D'Angebert, 975-976, 1175-1177.) Cf. Castlereagh à Wellington et à Clancarty, Londres, 8 avril {Dispatchs of Castlereagh, II), et Clancarty à Castlereagh, Vienne, 6 mai. {Times, 23 mai.)
2. Office uniforme des cabinets de Vienne, de Saint-Pétersbourg et de Berlin, Vienne, 6 mai. (D'Angebert, 1176-1177.)
3. Gentz, Dép., 11,170. Metternich, Mém., I, 208. Talleyrand à Louis XVIII, Vienne, 23 avril (Corresp. avec Louis XVII, 407). — La conduite de l'em-
nonce à ses vues sur le duc d'Orléans * et aucune des puissances n'admettant l'idée d'une seconde république française, la royauté des Bourbons était nécessairement appelée à remplacer l'empire. Le droit d'exclusion que s'arrogeait l'Europe équivalait au droit de désignation qu'elle se défendait de vouloir exercer \ Interdire à la France de conserver Napoléon, c'était implicitement lui imposer Louis XVIII.
Tous les États de l'Europe entrèrent dans la coalition. La Suisse elle-même prit parti. Le président de la Diète écrivit à Gaulaincourt : « La Suisse ne peut, par la reconnaissance du gouvernement actuel de la France, suivre un système opposé à celui de toutes les puissances de l'Europe... Lorsque la France, en paix avec elle-même, aura retrouvé le bonheur sous un gouvernement stable et reconnu par l'Europe, le vœu le plus sincère de la Suisse sera rempli3. » Dès les premiers jours d'avril, les trompes espagnoles
pereur d'Autriche envers sa fille et son petit-fils en mars et en avril 1815 confirme bien ces témoignages (voir 1815, I, 447, 450-452).
1. Talleyrand, Corresp avec Louis XVIII, 407-409. Nesselrode à Pozzo, Heidelberg, 17 juin (Pozzo, Corresp., I, 168).
2. C'est dans ce sens que sir Charles Stuart fut officiellement chargé par le prince régent d'expliquer à Louis XVIII la contre-déclaration (Jaucourt à Talleyrand, Gand, 25 avril; Arch. Aff. étr., 646, et à Talleyrand, Corresp. avec Louis XVIII, 379, note) et que l'entendaient l'Autriche et la Prusse. Seul, le czar prit un peu au sérieux cet acte diplomatique et admit, comme possible, une autre solution que le retour du roi légitime. Toutefois, comme il le faisait' écrire par Nesselrode à Pozzo, « il ne favorisait de ses vœux et même de tous ses moyens que la restauration de Louis XVIII ». (Pozzo. Corresp., 168.).^- Jaucourt était donc fondé à écrire à ses agents (Circulaire du 29 mai, Arch. Aff. étr., 647) : « Les puissances s'interdisent de prescrire à la France le choix d'un souverain, puisque, en effet, il n'y en a point à choisir. »
3. Président de la Diète à Gaulaincourt, Zurich, 20 avril (Arch. Aff. étr., 1801.
commencèrent à se masser sur la frontière ; le 2 mai, Ferdinand VII publia une déclaration de guerre « au nom de la justice, de l'humanité et de la religion1 ».
Dans l'Europe ameutée, Napoléon n'avait qu'un seul allié : Murât. Et non seulement cet allié était débile, égoïste et peu sûr, mais par sa précipitation è prendre les armes il allait se perdre irrémédiablement sans être d'aucun secours à l'empereur. Le 24 ou le 25 février, Napoléon avait dépêché au roi de Naples le chevalier Golonna. Golonna avait la mission d'annoncer le prochain départ de Napoléon et de signer un traité de garantie, si le roi l'exigeait; il était muni de pleins pouvoirs à cet égard. En retour, Napoléon demandait à Murât d'assurer personnellement le ministre d'Autriche de ses dispositions pacifiques, et d'envoyer en même temps un agent de confiance pour faire au cabinet de Vienne une déclaration analogue. Ces démarches, avait ajouté l'empereur, ne devront pas empêcher Murât de se préparer à la guerre, car si l'Autriche prenait parti pour Louis XVIII, l'entrée en ligne de soixante mille Napolitains obligerait cette puissance à une diversion importante2. Golonna arriva à Naples le 4er mars, et le 5 on apprit l'évasion de l'île d'Elbe 3. Murât s'empressa d'appeler au palais le comte Mier, ministre d'Autriche, mais bien loin de lui faire part du message de l'empereur (il craignait sans doute de se compromettre), il lui déclara que sa politique resterait entièrement subordonnée à celle de l'Autriche
1. Manifeste du roi d'Espagne, Madrid, 2 mai. (Arch. Aff. étr., 1801.)
ï. Napoléon, L'/le d'Elbe et les Cent Jours {Corresp., XXXI, 24). Cf. Mon-
tholon, Récits, IL 37.
3. Napoléon, ibid. Francechetti, Méra. sur les événements de Naples, 22-24,
notes. Mier à Metternich, Naples, 5 mars. (Cité par Helfreich, Murât und
teine letzen Kûmpfe. Appendice.)
et que rien ne pourrait le faire dévier de ce principe. « — Je voudrais savoir, dit-il, la marche que votre gouvernement compte suivre en cette occurrence afin de m'y conformer. » Le même jour, il manda à ses ministres à Vienne et à Londres de faire la même déclaration au cabinet autrichien et au Foreign office*. La reine Caroline ne paraissait pas mieux disposée pour Napoléon. « — Gomme sœur de l'empereur, dit-elle à Mier, je ne puis souhaiter sa mort, mais j'aurais bien désiré qu'il se tînt tranquille à l'île d'Elbe2. »
Cependant, les nouvelles du débarquement au golfe Jouan, de la marche rapide de Napoléon, de son entrée à Grenoble vinrent bientôt troubler Murât. Avec son imagination galopante, il vit Napoléon non seulement restauré sur le trône de France mais faisant trembler l'Europe et lui imposant ses volontés. Grisé par le succès de l'empereur, il songea à agir comme lui. Napoléon entreprenait de conquérir la France avec une poignée de grenadiers. Lui, qui avait une armée de soixante mille hommes et qui se croyait aussi populaire dans la Péninsule que son beaufrère pouvait l'être au delà des Alpes, ne devait-il pas tenter de conquérir l'Italie ! A son premier appel, cent cinquante mille patriotes se lèveraient dans les Légations, en Toscane, à Modène, à Milan; alors, il ne craindrait personne. Mais il fallait se presser, il fallait chasser les Autrichiens en même
i. Mier à Metternich, Naples, 5 et 9 mars (citées par Helfreich). Wellington à Castlereagh, Vienne, 25 mars. {Dispatchs, XII, 278.)
2. Lettre précitée de Mier à Metternich, Naples, 9 mars. — Dans une autre lettre, du 16 mars, Mier rapporte que Caroline lui dit : « J'ai soutenu jadis l'alliance française jusqu'à la dernière extrémité, car j'étais persuadée que nos intérêts l'exigeaient, mais les événements ont dû changer notre politique. Notre salut dépend de notre union avec l'Autriche et j'y tiens de cœur et d'âme. Si l'Autriche est disposée à s'opposer aux succès possibles de Napoléon, le roi devra se joindre à elle. »
temps que Napoléon chasserait les Bourbons Autre ment, l'empereur réunirait de nouveau l'Italie à la France, et lui, Joachim, resterait roi de Naples comme devant. Un mois plus tôt, il eût été bien heureux que la possession de ce royaume lui fût reconnue par le congrès, mais à l'heure présente l'insensé voulait profiter des événements pour se faire roi d'Italie ' Dès le 8 mars, Murât prépara son entrée en campagne. Tous les disponibles de l'armée furent rappelés ; on organisa les milices ; la garde royale et les troupes de ligne reçurent l'ordre de se tenir prêtes à partir pour rejoindre dans les Marches le corps d'occupation. On subvint aux premières dépenses avec les fonds des différentes administrations, on vida jusqu'à la caisse des hôpitaux. Murât ne pouvant cacher à Mier ces préparatifs de guerre s'efforça de lui persuader que loin d'avoir aucune intention hostile contre l'Autriche, il mobilisait ses troupes afin de pouvoir la seconder comme en 1814. Mais le ministre autrichien nétait pas dupe. Le 12 mars, il écrivit à Metternich : « Tout prouve que le roi a pris son parti... Il tâchera de soulever l'Italie et d'en prendre possession; il faudra donc qu'il se batte avec nous... Ma position ici devient très embarrassante2. » Murât quitta Naples le 17 mars ; le 19, il était à Ancône avec le gros de son armée, tandis qu'une division, destinée à opérer en Toscane, marchait de Gaëte sur Rome par Terracine. Le roi avait fait demander à la Curie libre passage pour cette colonne; Pie VII refusa son autorisation, et à l'approche du corps napolitain, il partit
l. Mier à Metternich, Naples, 9 et 12 mars. (Cité par Helfreich, Murât nnd seine letzten Kàmpfe. Appendice.) Pepe, Mém., I, 252. Jérôme à la reine Catherine, s. 1., 15 juillet. (Mém. du roi Jérôme, VII, 15.) Napoléon, Corresp., XXXI, ti 6-117.
i. Mier à Metternich, Naples, 9, 12 et 16 mars, à Gallo. 12 mars. Gallo à Mier, 14 mars (cit. par Helfreich, Appendice). Cf. la Note de Campo. Chiaro à Metternich, Vienne, 8 avril (D'Angebert, 1047).
précipitamment pour Gênes, « accompagné, dit Lucien Bonaparte, ou plutôt emmené par le corps diplomatique ' ».
Après être resté huit jours à Ancône, Murât continua sa marche vers Bologne . Le 29 mars , il reçut entre Fano et Pesaro 2 une lettre absolument incohérente de Joseph Bonaparte où ce prince le conjurait « de seconder par les armes et par la politique le généreux mouvement de la nation française » et de donner des assurances pacifiques à l'Autriche tout en marchant aux Alpes. C'était lui dire de demeurer en paix avec cette puissance en envahissant des provinces occupées par elle 3! Au reste, ces maladroits et imprudents conseils n'eurent point l'influence que Murât y a attribuée après sa défaite 4, puisque, le 29 mars, il avait déjà fait acte d'hostilité en dépassant la ligne de démarcation établie entre les armées autrichienne et napolitaine.5 Arrivé le 30 à Rimini, il publia un appel aux armes pour l'affranchissement et l'unité de l'Italie. Dans ce manifeste emphatique, le nom de Napoléon n'était pas rononcé. Mais si Murât ne vou- »
1. Galloà Mier, Naples, 17 mars (cité par Helfreich, Murât und seine letzten Kàmpfe, Appendice). Pepe, Mém., I, 256. Artaud, Bist. de Pie VU, III, 122. Notes de Lucien Bonaparte (Arch. Aff. étr., 1815).
2. Pepe, Mém., I, 257. Cf. la lettre de Jérôme à la reine Catherine (Mém. du roi Jérôme, VII, 14) où il est dit que Jérôme rencontra Murât le 28 mars entre Sinigaglia et Fano.
3. Joseph à Murât, Prangins, 16 mars (Arch. Aff. étr., 1801). — Cette lettre, incompréhensible et tout à fait opposée aux instructions que Joseph avait reçues de Napoléon, ne figure pas dans la Correspondance du roi Joseph. L'éditeur de cette Correspondance a évité, en ne l'y insérant pas, d'avoir à l'expliquer.
4. Lettre de Belliard à Davout, Casteldi, 12 mai (citée par Yung, Lucien Bonaparte, III, 267).
5. Lettre de Metternich au prince de Cariati, Vienne, 4 avril (citée par Helfreich, Murât und seine letzen Kûmpfe) : « Le roi de Naples ayant franchi la ligne quïl occupait dans la marche d'Ancône, cette démarche ne peut être considérée que comme une agression... » Cf. Wellington à Gastlereagh^ Vienne, 28 mars (Dispatchs, XII), et la lettre de Jérôme a la reine Catherine (Mém. du roi Jérôme, VII, 15): « Murât me dit ;ie 28 mars) : Je fais la guerre à l'Autriche, et à l'heure qu'il est les hostilités sont commencées. •
lait pas évoquer dans l'esprit des Italiens le souvenir de l'empereur, ni surtout celui du vice-roi Eugène, ses précautions étaient prises en France, pour s'assurer l'appui de son redoutable beau-frère. En quittant Naples, il avait dépêché à Paris le comte de Bauffremont avec mission de déclarer à l'empereur qu'il pouvait compter sur lui1.
Murât ne doutait pas du succès, et, de fait, sa folle expédition s'annonçait heureusement. Les avantpostes autrichiens se repliaient à l'approche de sa cavalerie, les patriotes s'agitaient, Bologne, Padoue, Brescia, Venise, Milan étaient dans la fièvre, les gardes du corps de Parme se rebellaient en criant : Vive l'empereur ! Le 2 avril, le roi entra à Bologne, évacuée la veille par 9,000 Autrichiens. Le 4 avril, il força le passage du Panaro et vint coucher à Modène ; à sa droite le général Ambrosio s'emparait de Ferrare et, à sa gauche, le général Pignatelli occupait Florence ■ . Mais les succès des Napolitains étaient comptés. Tandis que Murât dispersait son armée en plusieurs détachements, les Autrichiens se concentraient derrière le Pô. Il épuisa dans de sanglantes attaques contre la tête de pont d'Ochiobello les 20,000 hommes restés sous son commandement immédiat. Bientôt les Autrichiens, passant de la défensive à l'offensive, contraignirent le roi à se replier sur Bologne, puis sur Rimini,puis sur Ancône. Murât espérait ramener son armée dans les Abruzzes pour y mener une guerre de chicanes. Il ne le pouvait plus. Après leurs victoires des 9 et 10 avril, les Autrichiens s'étaient divisés. Pendant que Neipperg
1. Gazette de Vienne, 13 avril (ciée par le Journal Universel, deGand, nJ 4). Cf. Napoléon à Decrès, 30 avril (Arch. nat. AF. IV, 907).
2. Orloff, Mêm. sur le royaume de Naples, II, 442-445. PeDe, Mém., I, 259- Ss61. Helfreich, Murât und seine letzten Kdmpfe, <£3, 50. Meneval, Souv., Il, ïifc-319.
avec 16,000 hommes suivait Murât sur la route du littoral, Bianchi, s'avançant par la Toscane et les Etats de l'Eglise à la tête de 12,000 soldats, vint lui couper la retraite à Tolentino. La bataille dura deux jours, les 2 mai et 3 mai, et se termina par la déroute des Napolitains. Entraînés par Murât, ils avaient montré de l'élan dans la première journée ; ils ne résistèrent pas à l'attaque décisive. Ils laissèrent sur le champ de bataille leur artillerie, leurs bagages et 4,000 tués, blessés ou prisonniers. Murât chercha vainement la mort sous les balles et jusque sur les baïonnettes autrichiennes. Pendant la retraite, son armée entra en dissolution ; il y eut en huit jours vingt mille déserteurs. Le 11 mai, Murât rallia derrière le Volturno une dizaine de mille hommes. C'était ce qui restait des quarante mille soldats qu'il avait au début de la campagne1.
A Gastel di Sagro, Murât fut rejoint par le général Belliard. L'empereur l'avait envoyé le 22 avril pour exprimer au roi de Naples son mécontentement qu'il eût engagé les hostilités, « car lui voulait la paix », mais pour l'assurer néanmoins de son intention de le* seconder2. Belliard conseilla à Murât de fortifier Gapoue où il pourrait soutenir un long siège. Le roi hésita, pensa à traiter, perdit du temps. D'ailleurs, ses derniers soldats étaient abattus, démoralisés, incapables de la moindre résistance ; plusieurs généraux parlaient d'abdication et semblaient prêts à trahir;
1. Lettre de Belliard à Davout, Castel di Sagro, 12 mai (citée par Yung, Lucien Bonaparte, III, 266). Rapports officiels de Vienne (Journal Universel. de Gand, n°» 5, il, 13, 15). Cf. Helfreich, 43 et 64.
2. Note de Pervinquière d'après les papiers de Belliard, s. d. (Arch. Guerre, carton de la correspondance de Napoléon, avril 1815). Cf. Mém. de Belliard, II, 219-235, et Napoléon, Corresp., 21784.
Quand Napoléon dépêcha Belliard à Naples, il était sous l'impression des premiers succès de Murât et il n'avait plus guère d'espoir de rester e avec l'Europe. De là, cette promesse plus ou moins sincère de seconder le roi de Naples quoique celui ci eût agi au mépris de ses instructions.
partout la révolte menaçait; enfin, pour éviter un bombardement, la reine venait de livrer à l'escadre anglaise les vaisseaux et l'arsenal de Naples. Après avoir souffert les mêmes angoisses que Napoléon à Fontainebleau, Murât apprit le 18 mai que les Autrichiens n'étaient plus qu'à une marche. Il rentra éperdu à Naples : « — Madame, dit-il à la reine, ne vous étonnez point de me voir vivant : je n'ai pas pu mourir1. » En vertu d'une convention conclue avec le capitaine Robert Campbell, commandant l'escadre britannique. Caroline et ses enfants devaient se rendre à bord du Tremendous pour être ramenés en France. Le 19 mai, Murât quitta Naples, déguisé en matelot, gagna Ischia et réussit à s'y embarquer sur un bâtiment danois qui le conduisit à Cannes. Il loua une maison aux environs de Toulon. Ironie des choses ! la villa où ce roi détrôné, ce général sans armée, ce Français sans patrie, passa trois mortelles semaines à attendre sa femme et ses enfants, qu'il adorait et qu'il ne devait plus revoir, s'appelait Plaisance8.
L'armée autrichienne entra à Naples le 23 mai tandis que la reine Caroline était emmenée prisonnière àTrieste; l'amiral Exmouth avait refusé de ratifier la convention conclue par son subordonné 3. Ainsi, un mois avant que le premier coup de canon fût tiré sur les frontières du Nord, les 90,000 Autrichiens concentrés en Italie étaient devenus disponibles pour se porter vers les Alpes françaises.
Murât espérait avoir un commandement dans l'ar-
1. Mèm. du Belliard, II, 221, 234-238. Helfreich, Murât und seine letzten Kàmpfe, 68-69). Nouvelles officielles de Vienne. {Journal Universel, n° 19.)
2. Rapport de Vatel, valet de chambre de Murât, cité dans le supplément de Francechetti, 41-45. Mém. de Belliard, II, 8Î1. Cf. Rapport de Rome et nouvelles de Vienne {Journal Universel, de Gand, n°' 16 et 19).
3. Rapport du capitaine Thum {Journal Universel, de Gand, n» 19>. Cf. Bulletin du quartier général, Heidelberg, 31 mai (Arch. guerre).
mée impériale, mais au lieu d'une lettre de service, il reçut un envoyé de l'empereur, M. de Baudus, qui l'invita à rester en Provence jusqu'à nouvel ordre. « L'empereur, lui dit Baudus, ne peut appeler auprès de lui ni employer dans son armée un homme qui, il y a un an, a combattu les Français. Il vous blâme aussi d'avoir entrepris votre récente campagne contre sa volonté. L'an dernier, selon ses paroles, vous avez perdu la France en paralysant les 60,000 soldats du prince Eugène. Cette année, vous l'avez compromise en attaquant prématurément les Autrichiens '. » Murât adressa une nouvelle lettre à l'empereur : « .... Vous m'avez fait écrire par le duc de Vicence et vous avez ajouté de votre propre main : Je vous soutiendrai de toutes mes forces... Après avoir perdu ma couronne pour vous, je veux verser la dernière goutte de mon sang à votre service 2. » Les récriminations de Murât étaient injustes. On a vu qu'il était entré en campagne pour réaliser son rêve de la couronne d'Italie et nullement pour seconder Napoléon, dont les instructions lui prescrivaient au contraire de ne point engager la guerre. L'empereur, qui proclamait son désir de rester en paix avec l'Europe et de maintenir le traité de Paris, ne pouvait vouloir que Murât violât ce traité en envahissant l'Italie. Rapprochés des paroles qu'il lui avait fait transmettre par Golonna, ces mots : « Je vous soutiendrai de toutes mes forces » signifiaient qu'il lui donnerait son appui mais au cas seulement
i. Journal d'un officier général de l'état-major de Murât (cité dans les Mém. de Guillemard, II, 256-259). Napoléon, Corresp., 21826 (Cette note de Napoléon, postérieure au 23 mai, est datée par erreur: 19 avril). Caulaincourt à Napoléon, 12 et 16 juin. (Arch. Aff. étr., 1801.)
2. Journal d'un officier général de l'état-major de Mural, précité. Cf. la cettre de Napoléon à Murât, s. d. (fin mars). (Corresp., 21745.) Dans sa lettre de Cannes, Murât attribue cet autre mot à Napoléon : « Mettez-vous en campagne »; mais ce mot ne se trouve pas dans la lettre de l'empereur.
où Murât entreprendrait la guerre de concert avec la France '. Dans son irritation très légitime, l'empereur s'exagérait d'ailleurs les conséquences du coup de tête de Murât. Sans doute, la campagne du roi de Napleâ, fort inutile en avril, aurait occupé en juin l'armée autrichienne des duchés et contraint peut-être celle de la Haute-Italie à ajourner ses opérations dans les Alpes. Mais Napoléon s'illusionnait en croyant que l'Autriche avait repoussé ses ouvertures parce que l'agression des Napolitains lui en avait fait suspecter la sincérité 2. Qu'importait à l'Europe que les paroles de paix de Napoléon fussent sincères ou trompeuses, puisque l'Europe était irrévocablement déterminée à y répondre par des coups de canon !
En quittant Lille, Louis XVIII était d'abord allé à Ostende avec le secret désir de s'y embarquer pour l'Angleterre. On lui rappela le conseil du duc d'Orléans de se retirer à Dunkerque, et il affecta un instant d'en avoir la velléité. Il laissa Blacas risquer bien inutilement la vie d'un garde de la Porte, le baron de Lascours, que l'on envoya à Dunkerque pour s'aboucher avec le maire et les royalistes. Lascours fut arrêté et traduit devant un conseil de guerre, qui d'ailleurs l'acquitta. Louis XVIII apprit
1 . Colonna avait été autorisé, le 25 février, à conclure avec Murât un traité d'alliance offensive et défensive, mais sous la condition formelle « que ce traité ne serait mis à exécution qu'autant que la paix ne pourrnit être maintenue avec les puissances ». Napoléon, L'Ile d'Elbe et les Cent Jour, [Corresp., XXXI, 94, cf. 115-116). Cf. Montholon, Récits, II, 37- 38. Las-Cases, Mém., II, 274. Mém.de Belliard, II, 219, et la note de Per'inquière, avril 18t5. (Arch. Guerre, carton de la corresp. de Napoléon.)