Montholon, Récits, II, 38. Las-Cases, Mémoire, II
sans regret l'insuccès de cette entreprise à laquelle il n'avait jamais songé sérieusement1. Pour reconquérir son trône il ne comptait, selon le joli moi du duc d'Orléans, que sur « le moyen anodin d'un million de baïonnettes étrangères2 ». Le 27 mars, il écrivit à l'empereur d'Autriche : « ... Je n'ai trouvé dans mes troupes que l'impatience d'aller servir un chef dont le nom leur rappelle et semble leur promettre encore la conquête et la dévastation de l'Europe... Les intentions généreuses manifestées dans la Déclaration du 13 mars ne me permettent pas do douter que les puissances, intéressées à maintenir l'Europe dans le repos, ne se hâtent d'étouffer dans sa naissance le germe des plus affreuses calamités... C'est avec la plus entière confiance que je sollicite votro appui pour moi et mon peuple opprimé 3. »
Dans l'entourage du roi, on se montrait très opposé à son projet d'aller en Angleterre. Louis XVIII céda à contre cœur, et le 31 mars, il partit pour Gand où le prince d'Orange lui avait offert d'établir sa résidence. Le comte d'Artois, les ducs de Duras, de Poix, d'Havre, de Luxembourg, de Levis, Berthier, Marmont, Victor, les généraux Maison, de Beurnonville, Bordessoulle, Donnadieu, Louis de La Rochejaquelein, Thibaut de Montmorency, le chancelier Dambray, Blacas, Jaucourt, Louis, Beugnot, Bourrienne, Glarke, Chateaubriand, Gaétan de La Rochefoucauld, le comte de Bruges, Roux-Laborie, Bertin l'aîné, Lally-Tollendal, de Sèze, les préfets Capelle et Vaublanc, Angles, Mounier, Guizot accompagnèrent
1. Blacas à Lascours, Ostende, 29 mars. G* de Dunkerque à Drouet, 31 mars (Arch. Guerre). Cf.Fleury de Chaboulon, Mém.,l, 379-380, et 1815, I, 379-380.
2. Duc d'Orléans à sir Charles Stuart, Richemond, 30 mai 1815 (Mon Journal, 132).
3. Louis XVIIIs l'emp. d'Autriche, Ostende, 27 mars. (Arch Aff. étr.,646.)
*e roi ou le rejoignirent bientôt. Pozzo di Borgo, Gollz, Vincent et les autres représentants des puissances, jadis accrédités à Paris, vinrent reprendre leur poste diplomatique auprès de Louis XVIII. Il y eut à Gand une véritable cour1.
Il y avait aussi un véritable gouvernement auquel ne manquait qu'un pays à gouverner. « Ma correspondance avec les départements ne me donnait pas grande besogne, » dit Chateaubriand, qui en l'absence de l'abbé de Montesquiou, émigré en Angleterre, avait par intérim le portefeuille de l'intérieur . Beugnot, ministre de la marine, et Louis, ministre des finances, n'étaient point non plus fort occupés. Glarke pouvait du moins donner des ordres, faire des règlements et combiner des plans de campagne, car il y avait une armée royale : 802 gardes du corps, mousquetaires, Suisses, volontaires de l'Ecole de droit et soldats déserteurs, cantonnés à Alost et aux environs sous le commandement du duc de Berry\ Pour augmenter cette petite troupe, Glarke et ses agents multipliaient les appels à la désertion parmi les corps français stationnés sur la frontière. Des émissaires de Gand, des douaniers belges, des royalistes de Lille et de Cambrai distribuaient des proclamations où l'on promettait, outre une bonne
1. Chateaubriand, Mém., VI, 389-402, 406. Beugnot, Mém., IL 237-357. Marmont, Mém., VII, 104-106, 111-112. Bourrienne, Mém., X, 249. Guizot, Mém. I, 82. Jaucourt à Talleyrand, Gand, 18, 22, 25 avril. Extraits de rapports, 5 mai. (Arch. Aff. étr., 646 et 1802.)
Plusieurs de ces personnages ne firent que passer à Gand. Marmonl et Victor se fixèrent à Aix-la-Chapelle, Bourrienne alla à Hambourg Berthierà Bamberg, La Rochejaquelein à Londres, puis en Vendée.
2. Officiers et soldats : Maison du roi : 619; — Volontaires royaux : 125; — Cavaliers démontés et infanterie de ligne : 58.
(Situation de l'armée royale au 22 avril, envoyée par Jaucourt à FageUe 23 avril. Arch. Aff. étr., 646.)
On a vu (1815, I, 386) que le comte d'Artois n'avait emmené avec lui que 300 cavaliers environ. Les autres passèrent la frontière individuellement ou par petits groupes quand on licencia à Béthune la Maison militaire.
solde et de bons cantonnements, 80 francs à chaque cavalier monté et 20 francs à chaque fantassin qui rejoindrait l'armée royale. « Voilà le prix que mettent ces misérables à un vainqueur d'Austerlitz et de la Moskowa ! » disait Lobau dans un ordre du jour1. Au reste, ces appels n'étaient guère entendus : du 1er avril au 10 mai, il y eut en tout vingt-huit déserteurs à l'étranger2.
Seul de ses collègues du cabinet, le comte de Jaucourt avait autant de besogne que si l'on était encore à Paris. Il recevait et visitait les diplomates accrédités à Gand, correspondait avec les ministres français à l'étranger, tous restés à leur poste, écrivait à Talleyrand, lui donnant des nouvelles de la cour, lui demandant des conseils et lui soumettant des projets. Il négociait, sollicitait, intriguait partout : aux quartiers généraux des Alliés pour obtenir l'admission de commissaires royaux dans les états-majors ; à Madrid pour presser l'entrée en campagne de l'armée espagnole ; à Berne pour le recrutement de quatre régiments suisses à lever pour le roi au compte de l'Angleterre ; à Bruxelles pour la formation d'un corps de volontaires hollando-belges ; à Londres pour l'envoi en Vendée d'armes et de munitions de guerre 3 .
On sentit le besoin d'un Moniteur. Bertin l'aîné fonda le Journal Universel et publia dans le uremier
i. Placards et proclamations imprimés, s. d. (mai). Vandamme à Davout, 7 juin. Ordre du jour de Lobau, 19 mai. (Arch. Guerre. Armée du Nord.) Drouot à Davout, iermai. (Arch. nat., AF. IV, 1938.)
2. 2 chefs de bataillon, 2 capitaines, 2 lieutenants et leurs ordonnances; 13 lanciers du 4e régiment, embauchés par un de ces officiers, et 7 soldats de différents corps (Etat des désertions à l'étranger, du 1er avril au 10 mai, etDrouet à Davout. 1er mai Arch. nat., AF. IV, 1936, et AF.IV, 1938).
Postérieurement au 10 mai, il y eut encore quelques déserteurs, entre autres le fils du chancelier Dambray, capitaine au 1er lancier. (Reille à Davout, 17 mai. Arch. nat. F. 7, 3774.;
3. Correspondance de Jaucourt, du 8 avril au 4 juin. (Arch Aff. étr, «46.)
numéro les deux ordonnances du roi, antidatées de Lille, 23 mars. L'une portait défense à tout Français de payer « au gouvernement dit impérial » aucune espèce d'impôt ; l'autre licenciait l'armée française1. C'est dans cette feuille, augmentée ce jour-là d'un supplément de quatre pages, que parut l'interminable rapport de Chateaubriand sur l'état de la France. L'auteur de Buonaparte et les Bourbons y dressait à nouveau l'acte d'accusation de Napoléon et opposait aux crimes du second Genséric les bienfaits du souverain que ses sujets avaient appelé leur père. Lally- Tollendal donnait au Moniteur de l'émigration des articles de doctrine, et le reste du journal, qui, d'ailleurs, ne paraissait que deux fois par semaine, était rempli de renseignements vrais ou faux sur Paris, d'attaques contre Bonaparte et de renseignements sur l'étranger où l'on dénombrait complaisamment les armements des Alliés2. De son côté, Bourrienne qui avait été nommé ministre à Hambourg employait les loisirs que lui laissaient ses fonctions diplomatiques à écrire de petits articles pour le Correspondant de Hambourg . Il y démontrait les dangers que Bonaparte faisait courir à l'Europe et la nécessité d'une prompte intervention ; il combattait en même temps les idées de vengeances et de démembrement prôchées par la presse rhénane. « Est-ce bien servir la cause de l'Europe, disait-il, que d'exaspérer les Français, de leur mettre les armes à la main alors qu'ils n'aspirent qu'au moment de célébrer la chute du tyran 3 ? » Talleyrand prisait plus les articles de Bourrienne que
1. Comme l'a fait remarquer le duc d'Orléans {Mon Journal, 109 et 123) il est bien évident que si Louis XVIII avait rendu à Lille son ordonnance de licenciement, il en aurait informé ce prince et le maréchal Mortier qui avaient le commandement des troupes.
2. Journal Universel (de Gand), 20 numéros, du 14 avril au 21 juin.
3. Hamburgischen {Correspondent en, du 8 avril au 16 juin, et notamment 11, 15, 19 avril, 2 et 17 mai
ccuxdeBertinetde Lally-Tollendal,etmême queceux de Chateaubriand. Il écrivait à Jaucourt: « Le journal de Bourrienne est beaucoup mieux fait que celui de Gand. Il faudrait appeler Bourrienne à Gand et lui faire rédiger un journal de l'Europe. Il sait dire ce qu'il faut pour l'Allemagne sans déplaire à la France1. » Peut-être Talleyrand s'abusait-il sur ce point comme sur beaucoup d'autres. On lisait peu en France le Ramburgischen Korrespondcnte?i, et en Allemagne on répondait à Bourrienne : « Vous voulez nous persuader que Buonaparte est un loup enragé et les Français des agneaux. Nous les connaissons : ils ne valent pas mieux que lui2. »
Si peu nombreux que fussent les réfugiés de Gand, ils formaient deux partis. Les émigrés de tradition, qui se groupaient autour du comte d'Artois, disaient comme jadis à Goblentz : « Nous en avons pour trois semaines. » Ils comptaient sur un retour à l'ancien régime, se flattaient d'être rétablis dans leurs privilèges, méconnus en 1814, et parlaient de refuser tout quartier aux soldats rebelles et de passer au fil de l'épéeles habitants des villes qui feraient résistance. Malgré ces riantes pensées, ce n'était point la gaîté de Goblentz, car on avait vingt-cinq ans de plus. Les émigrés de circonstance, les constitutionnels, ne doutaient pas de rentrer un jour en France, « sous un régime ou sous un autre ». Mais ce jour était-il prochain ou éloigné? personne ne se hasardait à le dire. En attendant, ministres sans ministère, pré fets sans préfecture, généraux sans commandement vivaient fort économiquement. Ils eurent une chambre pour deux et prirent pension à 3 francs par tête.
1. Talleyrand à Jaucourt, Vienne, 17 mai. Cf. 2 et 6 mai.(Arch. Afl. étr., •80.) %. Allgemeine Zeitung, 16 mai.
Les grands jours, ils se permettaient une petite débauche. Chateaubriand, Beugnot, Beurnonville, Capelle, Guizot, Louis, Roux-Laborie allaient manger une matelote de poissons blancs dans une guinguette des bords de la Lys. C'était dans les deux coteries à qui se jetterait la première pierre. A la modeste table d'hôte des constitutionnels, on récriminait sur les infractions à la charte, et sur les faveurs accordées aux émigrés ; on rappelait les craintes inspirées aux acquéreurs, les imprudences de la noblesse de clocher et du clergé provincial. Au pavillon de Marsan, car, dit Chateaubriand, il y avait à Gand un pavillon de Marsan, on ripostait ironiquement : « Nous voilà encore une fois dehors. A qui la faute? On ne peut s'en prendre ni à nos principes qu'on a repoussés ni à nos personnes qu'on a écartées. Vous avez fait prévaloir votre système et vous n'avez pas su nous défendre. Un système différent n'aurait pas fait pis et il n'est pas démontré qu'il n'eût pas fait mieux1. » Si l'on était divisé sur la ligne politique à suivre au retour en France, on ne l'était pas moins sur la conduite à tenir en attendant qu'on y fût. Fallait-il garder un rôle passif et laisser agir les Alliés, ou combattre comme en 92 à côté de leurs armées ? « Le roi se rendrait odieux à la France, écrivait Talleyrand, s'il donnait lieu de croire que c'est pour lui que la guerre est entreprise. » Mais les partisans de l'action objectaient que la coopération à la campagne d'une nouvelle armée de Condé serait le gage de l'entente du roi avec les souverains et de son réta-
i. Rapports sur Gand, 5 mai et 9 juin. (Arch. Aff. étr., 1802, et Arch. Guerre, Armée du Nord.) Rapport à Louis XVIII, 15 mai. (Arch. Aff. étr., 641.) Guizot. Mém., I, 78-79, 83-84. Chateaubriand, Mém., VI, 398-402, 427. Beugnot, Mém., II, 237-238, 244-248. Cf. Nesselrode à Pozzo. Vienne, lermai (Corresp., de Pozzo, lit), et Jaucourl à Talleyrand, Gand, 24, 25 et 30 avril, 2 et 0 mai. Talleyrand à Jaucourt, Vienne, 17 mai (Arch. Aff. étr., 643 e' 680).
blissement sur le trône de France1. Les puissances décidèrent la question en faisant connaître à G and leur désir formel que la petite armée d Alost ni même les princes individuellement ne prissent point part à la guerre. On laissait Louis XVIII libre d'agir en Vendée, où l'Angleterre avait déjà envoyé des armes aux insurgés, mais sur les frontières du Nord et de l'Est, les Alliés entendaient opérer seuls. Les généraux en chef refusèrent même, d'après les ordres des souverains, d'admettre à leur quartier général les commissaires royaux que Louis XVIII avait nommés à l'effet de seconder les armées alliées sur le territoire français en tout ce qui dépendrait de l'administration intérieure et des réquisitions 2.
Les Alliés avaient contre l'admission des commissaires des raisons d'ordre pratique et des raisons d'ordre moral. Ils craignaient des conflits entre leurs ordonnateurs et ces délégués, et les inconvénients qui en résulteraient pour le service des subsistances; ils estimaient que la présence des représentants du roi sous les drapeaux étrangers compromettrait sa 'cause aux yeux des Français3. C'était d'ailleurs l'avis des constitutionnels émigrés ; c'était celui de
1. Talleyrand à Louis XVIII, 14 et 17 mai et juin (s. d.) {Corresp. avec Louis XVlll, 423, 425, 477). Talleyrand à Jaucourt, Vienne, 13 mai. Jaucourt à Talleyrand, 18, 25 et 28 avril; à Fagel, 20 avril; à Castries, 4 mai. (Arch. Aff. étr., 646, 647.) Duc d'Orléans à Louis XVIII, 25 avril ; a Lally- Tollendal, 22 mai {Mon Journal).
2. Nesselrodeà Pozzo, 13 et 24 mai et 4 juin. (Pozzo, Corresp., 1,143, 148, 158.) Wellington à Metternich, 15 juin {Dùpatchs, XII, 467). Jaucourt à Talleyrand, 28 avril, 30 mai; à Castries, 4 mai. (Arch. Aff. étr., 646, 647.)
Des instructions secrètes (Arch. Aff. étr., 647) enjoignaient aux commis saires désignés : Marmont, Beurnonville, Capelle, Roger de Damas, La Tour du Pin, etc., de mettre sous séquestre les biens des principaux complices de la rébellion et de « se montrer sévères et inflexibles envers les nommes dangereux, ces actes de rigueur devant inspirer une terreur salutaire ».
3. Nesselrode à Pozzo, 4 juin et 14 juin (Pozzo, Corresp., 158-160. 163-164). Metternich à Talleyrand, 24 juin (Metternich. Mém. II 520). Talleyrand à Louis XVlII,juin, s. d. {Corresp. avec Louis XVJII, 479).
Talleyrand qui écrivit à Louis XVIII : « Rien ne pourrait contribuer davantage à aliéner les sentiments des sujets de V. M. que l'opinion qu'on leur laisserait prendre sur la cause de la guerre. Une faut pas qu'ils puissent jamais attribuer à V. M. les maux dont la guerre va les accabler l . »
Il existait enfin un motif secret. Les cours, tout en ne cessant point de traiter Louis XVIII en roi de France et en étant parfaitement déterminées à le rétablir sur son trône, ne voulaient cependant pas le reconnaître comme allié et belligérant. A Berlin et à Vienne, on pensait déjà à exiger de la France une cession de territoire % et, en droit, on ne pouvait conquérir sur un allié. C'est pourquoi l'adhésion que Louis XVIII avait d'abord été invité à donner au traité d'alliance du 25 mars ne fut admise que d'une façon incomplète, si toutefois elle le fut3. C'est pourquoi