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LES CRA:INTES DE GUERRE

D'autres affichent cette annonce : « Deux millions de récompense à qui retrouvera la paix perdue le 20 mars. » D'autres placardent ce décret : « Napoléon, par la grâce du diable et les constitutions de l'enfer, empereur des Français, avons décrété et décrétons ce qui suit : Art. Ier. Il me sera fourni 300,000 victimes par an. — Art. II. Selon les circonstances, je ferai monter ce nombre jusqu'à trois millions. — Art. III. Toutes ces victimes seront conduites en poste à la boucherie ' ».

Le rappel des militaires en congé, la mobilisation des gardes nationales, la certitude d'une guerre effroyable, la crainte d'une seconde invasion, la faiblesse du pouvoir, l'inertie des préfets, l'hostilité des maires, les menées du clergé, tout conspire à altérer l'opinion dans le centre et dans l'Est de la France, à la perdre au Midi et à l'Ouest. L'enthousiasme s'éteint, la confiance s'évanouit. Le mot d'ordre des mécontents ; « Ça ne durera pas! » s'impose à la masse. Des trois quarts des départements arrivent des rapports identiques sur l'affaiblissement de l'esprit public, et de partout s'élèvent des plaintes et des accusations contre l'apathie ou la complicité des fonctionnaires *.

droite. Mais il fallait bien cependant donner les motifs des décrets de mobilisation et démontrer que c'était l'Europe et non l'empereur qui voulait la guerre.

1. Note de police, 5 mai. Placard affiché à Fontainebleau, 25 mars. (Arch* nat. F. 7, 3200*, F. 7, 3774.) Chanson manuscrite distribuée à Bourges 11 mai. Placard affiché à Orléans, 23 mai. (Arch. Guerre.)

Une autre chanson où il était question aussi de la paix et de Marie-Louise avait ce refrain

Ah ! non, ça ne prend pas, Nicolas !

2. « Les craintes de guerFe allèrent l'esprit public. » Rouen, 25 mars. — «L'enthousiasme pour l'empereur elait grand, mais il s'affaiblit. » Strasbourg, 6 avril. — « L'enthousiasme diminue, et cela parce qu'on a maintenu les fonctionnaires bourboniens. » Mâcon, 28 avril. — « L'élan qu'avait produit le retour de S. M. s'affaiblit chaque jour. » Le Puy, 29 avril

Restés d'abord comme écrasés par les événements, les royalistes reprennent leurs sens, se comptent, s'enhardissent, correspondent avec Gand, colportent les proclamations royales, répandent des nouvelles sinistres, intriguent, conspirent, prêchent l'insoumission, conseillent la désertion, persuadent les simples, soudoient les gueux, suscitent des troubles et des rébellions. « L'action du gouvernement, écrit l'officier d'ordonnance Planât en mission dans le Midi, est tout à fait nulle, dominée qu'elle est par les menaces et l'insolence des royalistes. Ils annoncent l'entrée des Bourbons et les vengeances qu'ils exerceront contre tous ceux qui serviraient la cause de V. M. Ces nouvelles absurdes jettent la crainte chez les bons citoyens et encouragent la désobéissance chez les autres. » — « Tout s'en va en dissolution et en anarchie, écrit le commissaire central de Lille. Ce sont les royalistes qui ont le ton le plus élevé et qui tiennent le haut bout. Ce ne sont plus eux qui sont notés, ce sont eux qui notent les autres. 11 faudrait à Lille des officiers généraux d'une énergie un peu sabrante. » — « Une bonne mesure, écrit d'Amiens l'officier d'ordonnance Ghiappe, serait d'obliger tous les seigneurs châtelains à habiter leurs maisons de ville. Les paysans n'ayant personne pour les exciter seraient tranquilles et soumis. » — « Il

— t II n'y a pas à se dissimuler que l'esprit public s'affaiblit. » Lyon, 2 mat.

— t Le royalisme fait des progrès effrayants par la faute des fonctionnaires. » Moulins, 15 mai, etc., etc. (Corresp. des préfets et des commissaires de police, Arch. nat. F. 7, 3774.) — « Il y a de l'agitation dans la 21e division militaire, par suite de l'hostilité déguisée de l'administration. » Lepic à Davout, Bourges, 6 avril.— « Cinq bataillons de garde nationale partiront ces jours-ci malgré l'insouciance des autorités et la malveillance du clergé. » Général Loison à Davout, Sainte-Menehoulde, 5 mai. — « La population ne cesse de provoquer les autorités impuissantes ou complices. » Commandant d'armes de Cette, 9 mai. — t C'est la guerre qui indispose les habitants, car ils redoutaient la dime et la féodalité. » Davout à Fouché, 12 mai, etc. etc. (Arch. Guerre.)

y a des embauchages pour la désertion dans tous les gîtes d'étape, écrit Fouché à Davout. La faute en est aux habitants. La preuve, c'est qu'il n'y a guère de désertions dans les villages bonapartistes1 ».

Pendant le mois d'avril, un millier de drapeaux tricolores sont jetés bas dans le Nord, l'Ouest et le Midi2. À Cette, on arrache les armes impériales qui décorent le poste de la place ; à Poitiers, on brise le buste de l'empereur ; à Boulogne, on plante un drapeau blanc sur les glacis ; dans l'Eure, dans l'Orne, dans le Bas-Rhin, dans le Lot-et-Garonne, on abat des arbres de la liberté. A Aix, on danse des farandoles en criant : Vive le roi ! La nuit à Toulouse, à Rouen, à la Rochelle, à Versailles, à Bayonne, en plein jour à Amiens et à Marseille, on lacère les affiches du gouvernement et on les remplace par l'ordonnance de Louis XVIII défendant de payer l'impôt, l'appel du comte d'Artois aux gardes nationales de France et cette prétendue proclamation du czar : « Parisiens, vous nous livrerez ce cannibale mort ou vif ou votre ville sera rasée. On dira : Ici était Paris3. »

1. Planât et Chiappe à Napoléon, Montauban, 3 juin, et Amiens, 10 juin. (Portefeuille de Buonaparte, 15-17, 79-80.) Rapport du Commissaire central de Lille, 17 mai. Fouché à Davout, 6 juin (Arch. Guerre). Cf. Résigny à Napoléon, Niort, 28 mai : « Les nobles et les prêtres sont ici comme partout les pires ennemis du gouvernement. » — Lannoy à Napoléon, Lyon, 1er juin : « L'esprit public est travaillé par les prêtres et les nobles ; ils emploient l'embauchage, les fausses nouvelles, les écrits corrupteurs. » — Rapp à Davout, Strasbourg, 15 mai : « J'ai fait arrêter les maires et les curés de plusieurs communes qui s'opposaient au départ de la garde nationale, » etc., etc., etc. (Arch. Guerre). Cf. Corresp. des préfets, avril-juin. (Arch. nat. F. 7, 3774.)

2. 6 dans le Calvados, le 1er avril ; 15 dans le Nord, les 5 et 7 avril ; 10 dans la Mayenne, le 18 avril. — « Dans une partie de l'arrondissement de Domfront, le drapeau tricolore ne flotte plus sur les églises. » Commandant de gendarmerie de l'Orne, 26 avril. — « 11 n'y a plus un drapeau tricolore dans tout le département. » Préfet de Nantes, 1er mai.

3. Général Corsin à Davout, Antibes, 20 avril. Général Rémond au même, Poitiers, 30 avril. Placards divers. (Arch. Guerre.) Correspondance des préfets et Rapp. de police, du 15 avril au 15 mai (Arch. nat. F. 7, 3774, F. 7, 3044*).

A Alençon, au Mans, à Beauvais, à Abbeville, à Agcn, à Bcziers, à Ârmentières, à Montpellier, il y a des séditions, des émeutes. A Lille, on crie en môme temps ; Vive le roi ! et : Vivent les Anglais ! Pendant une revue de la garde nationale de Saint-Omer, un milicien saisit le drapeau, en arrache la soie et la foule aux pieds ; le" commandant d'armes, qui craint une révolte, se contente d'infliger au garde douze heures de salle de police. Les royalistes de Dunkcrque s'entendent avec des émissaires de Gand pour leur livrer la ville. A Calais, à Saint-Omer, à Lille, à Valenciennes où l'on est contraint de licencier la garde nationale, au Havre où le 10 mai 6,000 individus se portent à la mairie en criant : Vive le roi ! les mômes complots s'ourdissent ; les commandants de place déclarent qu'ils ne répondent pas de ces villes si on en retire les bataillons de guerre. A Bordeaux, les menées des bourbonistes nécessitent la mise en état de défense du Château -Trompette. Le S mai, le poste des Chartrons doit faire usage de ses armes contre deux cents émeutiers; le sang coule, un homme est tué, deux sont blessés. A Agde, l'installation de la nouvelle municipalité, nommée par le général Gilly, suscite une émeute. On crie : A bas les Aigles! A la potence Napoléon! Au bleu! au bleu ! On brise les vitres de l'Hôtel de Ville, on maltraite les gendarmes. Il faut deux bataillons du 13e de ligne pour rétablir Tordre. Les bonapartistes ne passent pas sans danger, la nuit, dans les rues désertes. Un charpentier de Toulouse est à demi assommé, un épicier de Marmande blessé d'un coup de pistolet, un habitant de Sainte-Livrade poignardé. Le préret de 1Ariege redoutant que les habitants de la vallée d'Ax ne facilitent une invasion espagnole fait enlever fusils dans les villages. A la lin d'avril, la popula-

tion de Montagnac (Hérault), de Saint-Gilles (Gard), de l'Argentière (Ardèche) reprend la cocarde blanche. Près de Mende, 400 royalistes en armes tiennent la campagne1. Dans les dix départements de l'Ouest, des insurrections partielles préludent à un soulèvement général2.

Dans certaines villes, une extrême animosité règne contre la garnison. Les membres du conseil d'administration du 44e de ligne demandent que le dépôt de ce corps quitte au plus vite Orléans « où il s'est attiré la haine des habitants par ses sentiments enthousiastes pour l'empereur. » A Avignon, les soldats sont insultés journellement dans les rues. A Libourne, on jette dans le jardin du major du oe chasseurs le dessin d'un pendu avec cette légende: « Voici le sort qui t'attend ». A Lisieux, un colonel est cravaché en plein visage. Dans un faubourg de Montauban, la foule s'amasse autour d'un soldat en permission, qui n'a pour toute arme que son briquet, et le veut contraindre à jeter la cocarde tricolore. Il refuse, on l'assomme à coups de bâton 3.

Marseille est occupée mais non soumise. La révolte menace, des troubles éclatent chaque jour dans cette population de 96,000 âmes mal contenue par 2,000 soldats. La municipalité, l'administration, la garde nationale ftont royalistes. L'arrêt subit dans le mou-

1. Davout à divers, 9 avril. Lettres et rapp. à Davout, de Clausel, d'Erlon. Charrière, Dellard, Ambert, Aymard, Curial, Lapoype, d'Armagnac, Lemarrois, Allier, 10, 16, 17, 24, 26, 27 avril, 3, 5, 7 et 15 mai. Préfet du Nord au même, 3 mai. Arrêté du préfet de l'Ariège, 7 mai (Arch. Suerre). Rapport du sous-préfet de Béziers, 30 mai (Dossier de Gilly, Arch. Guerre). Corresp. des préfets, avril-mai. Rapp. de Davout à l'empereur, îfl avril et il mai (Arch. nat. F. 7, 3740, F. 7, 3774, F. 7, 3044», et AF. IV, 1937).

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