Je ne suis pas à moi. Je suis à la patrie
— Mais ton Astyanax a des droits à la vie.
— Il en aura peut-être à l'immortalité. S'il imite son père...
Comme un colosse immense à l'armée immobile Apparaît un guerrier...
Qu'armé pour la patrie, il soit toujours vainqueur'
le parterre se leva et interrompit Talma par une immense acclamation. « L'empereur, dit Hobhouse, était très attentir. 11 ne parlait à personne de ceux qui étaient derrière lui et paraissait insensible aux vivats. Il se retira si précipitamment à la lin de la pièce que la multitude n'eut pas le temps de le saluer1. »
On avait dissuadé à Napoléon de passer en revue la garde nationale. Composée en majorité de commerçants, presque tous hostiles à l'empire par besoin de la paix, la milice parisienne pouvait, disait-on, faire quelque manifestation qui produirait une impression funeste en France et à l'étranger. D'autres personnes redoutaient, non sans raison, une tentative d'assassinat2. Napoléon goûta peu ces conseils. La revue eut lieu le dimanche 16 avril. Les quarante-huit bataillons de grenadiers et de chasseurs des douze légions parisiennes (les fusiliers n'étaient pas habillés) se massèrent dans la cour des Tuileries et sur la place du Carrousel. Napoléon, suivi de ses seuls aides de camp, « pour témoigner à la garde nationale son entière confiance en elle », passa devant le front de chaque compagnie. Les lrc, 2e, 3e, 10° et 11e légions (arrondissements du centre) gardèrent un froid silence, mais d'assez nombreux Vive l'empereur ! se firent entendre chez les autres miliciens qui mirent leurs chapeaux au bout des baïonnettes, et, après la revue,
i. Hobhouse, Lettres, I, 40-41. Napoléon, Corresp., XXXI, 108. Journal de l'Empire, 19, 22, 23 avril. Arch. de la Comédie-Française.
2. De nombreux renseignements des départements annonçaient que des gens déterminés b. assassiner l'empereur étaient partis pour Paris. « Des conspirateurs sont partis d'ici pour assassiner l'empereur. » Général Blanmont à DavoUt, Abbeville, 25 mars. Cf. le même au même, 29 mars. — « Une vieille Vendéenne, nommée la Langevin, vient de se rendre à Paris pour tuer l'empereur. Le monstre en est bien capable. » Général Saulnier a Rovigo, Angers, 4 avril. — « Un sieur Jaftard est parti pour Paris, pour tue 1' empereur. » Général Laplane à Davout, Montauban, 8 avril. (Arch. Guerre.) Cf. Corresp. des préfets, mai. (Arch. nat. F. 7, 3774.)
la harangue de Napoléon aux officiers fut chaudement accueillie1. Pour le défilé, l'empereur se plaça devant le pavillon Médicis, très en avan* de son étatmajor, et ayant à sa droite le général Lobau et à sa gauche un grenadier sans aimes, chargé de prendre les pétitions. C'était sa seule protection contre un flot de peuple que l'on avait laissé pénétrer dans la pour des Tuileries et qui s'agitait à dix pas de lui. « Il aurait été bien facile, dit un Anglais témoin de la scène, de faire feu sur Napoléon et même de le poignarder. J'admirais sa sérénité. Son visage est très pâle, ses mâchoires pendantes, mais pas autant que je l'avais entendu dire. Il n'est pas bien gros, mais son ventre est si saillant que l'on voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Il poussait souvent des soupirs, avalant sa salive et paraissant souffrir quelque douleur dans la poitrine. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui en fronçant les sourcils et en les rapprochant l'un de l'autre, comme pourvoir plus distinctement. Le défilé dura deux heures. Il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec une impatience paisible 2 »
1. Rapport U? police, 17 avril. (Arch. nat.,F. 7, 3774.) Rapport du chevalier d'Artez, 19 avril (Dispatchs of Wellington, Supplément, X, 247). Hobhouse, Lettres, I, 30-33. 39. Moniteur et Journal de l'Empire, 17 et 18 avril. .Napoléon, Corresp., XXXI, 107. — Sur les craintes d'une sédition dans la garde nationale, cf. rapp. de Real, 27 mars. (Arch. nat., AF. IV, 1934.)
h? revue, d'abord annoncée pour le 9 avril, fut remise au dimanche suivant. Oh en conclut que l'empereur redoutait de passer cette revue. « La raison de l'ajournement, dit Napoléon à Sainte-Hélène, était que le dimanche 9 la garde nationale se trouvait en concurrence avec des troupes de ligne qu'il importait de faire partir tout de suite pour leur destination. » L'assertion de Napoléon est exacte. Il y a un ordre de Davout du 9 avril prescrivant de « mettre en route pour Metz les huit régiments d'infanterie et de cavalerie passés en revue aujourd'hui » (Arch. Guerre).