Montlosier à Barante, 27 avril (Barante, Souv., IL
de proposer le rétablissement sur le trône d'aucun membre de la famille des Bourbons, même en cas d'extinction de la dynastie impériale, ainsi que de proposer le retour aux droits féodaux, aux dîmes, à un culte privilégié et la revision des ventes nationales, exaspéra surtout les royalistes. Ils représentèrent ces dispositions comme attentatoires au droit souverain du peuple « puisqu'elles enchaînaient l'avenir1 », Gomme si toute constitution proclamant l'hérédité du pouvoir n'enchaînait point l'avenir ou du moins n'y prétendait pas !
Les journaux des divers partis discutèrent à l'envi l'Acte additionnel , mais tout en conservant une grande modération dans leurs critiques2. On a vu que la presse regardait le décret du 25 mars à peu près comme non avenu et s'accommodait fort bien de la servitude volontaire. Seul le Censeur, que sa saisie non suivie d'effet avait irrité et enhardi, attaqua véhémentement la nouvelle constitution. Les gazettes ne suffisant pas à l'expression de toutes les opinions individuelles, la brochuromanie qui sévissait depuis un mois s'étendit encore. Des centaines de pamphlets parurent presque simultanément, Dans beaucoup de ces écrits on défendait les principes ou l'on plaidait les intentions de l'Acte additionnel 8, mais dans les
1. Benjamin Constant, Mêm., II, 44-55. Dufey de l'Yonne, L'Europe et la France, 34. Lettre à un archevêque, par B. dePeyronet. Motif du vote négatif de Louis de Kergolay. Des Idées libérales des Français, Protestation de la grande majorité des Français. Géraud, Journal intime, 203. Le Censeur des C enseurs, n° 1, etc., etc.
2. La Quotidienne (devenue la Feuille du jour), V Indépendant, YAristarque, le Journal Général, la Gazette de France, 26, 27, 29 avril, 2, 3, 17, 11, 12, 15, J8 mai. — Le Journal des Débats (Journal de l'Empire) et le Journal de Paris approuvèrent l'Acte additionnel, mais le Nain Jaune, enfant terrible du parti bonapartiste, y fit d'assez vives critiques.
3. t L'acte additionnel ne remplit pas l'espoir du décret du 13 mars, mais les principe* libéraux qui y sont contenus ne peuvent laisser aucun doute sur la loyauté de ses promesses. » Réflexions d'un Français impartial. — r L'Acte additionnel a des lacunes ; il a été fait trop vite, mais avec des
plus nombreux on le condamnait sans circonstances atténuantes. Aux sévères et souvent très injustes censures de la constitution se mêlaient des invectives contre l'empereur. On l'appelait usurpateur de la souveraineté nationale, tyran, fourbe, maître renard. « Il ri avait rien appris ni rien oublié. » M. de Salvandy écrivit que Napoléon « voulait se donner l'étrange satisfaction d'avoir un trône pour cercueil1 ».
La grande masse du peuple, qui ne lisait ni le Censeur ni les brochures de M. de Salvandy, fut plutôt déçue qu'irritée par l'Acte additionnel. Cette constitution émanant de l'empereur, en quelque sorte décrétée par lui et qui, à cause de ce nom fâcheux d'Acte additionnel, paraissait maintenir la pluralité des anciennes lois de l'empire, ne répondait pas aux décrets de Lyon. Ce n'était point cette solennelle manifestation démocratique du Champ de Mai dont l'annonce avait tant frappé les esprits, cette grande assemblée où les délégués de la nation devaient voter la constitution nationale. Un mois après être remonté sur le trône, Napoléon semblait déjà faillir à ses engagements. Qu'il supprimât la censure, qu'il étendît la responsabilité ministérielle, qu'il accordât au parlement le droit d'amendement et la faculté d'inviter l'Exécutif à présenter une loi sur un objet déterminé, c'étaient là pour la foule, encore fort ignorante des principes du self goveniment,de& détails dont elle se souciait peu. L'asamendements, il deviendra bon. » Le Conciliateur, Appel à tous les Français — « L'hérédité des pairs est la preuve que l'empereur veut rendre ce corps indépendant. • Les puissances alliées et la France, par Ed. Martin. — Je crois bonnes'les bases de l'Acte additionnel, sauf l'hérédité de la pairie. Nos intérêts sont ceux dé' l'empereur, notre cause est la sienne. Sorti de nos rangs, fils de la liberté, il ne peut plus exister que par elle. » La patrie, avant tout et que m'importe Napoléon ! par Lehrun-Tussa, etc., etc. • 1. Obsenatio)is critiques sur le Champ de Mai, par A. N. de Salvandy. Lettre de Micaldo au nom de l'ordre de l'Etei</noir. Observations sur l'Acte additionnel, par Pouiard. Des idées libérales des Français. Lettre à Napoléon, etc., etc.
semblée du Champ de Mai, dût-elle donner une constitution deux fois moins libérale et môme se borner à proclamer l'empereur par acclamation, eût tout autrement impressionné les paysans et les ouvriers chez qui revivaient les souvenirs révolutionnaires de la fête de la Fédération. Mais encore une fois, il y eut chez le peuple plutôt de la déception que du mécontentement. Le mode de votation ne parut à la plèbe ni illusoire ni insolent, comme aux raisonneurs de Paris, car dans l'entendement borné d'un laboureur ou d'un manouvrier de ce temps-là, le droit de voter pour ou contre la constitution proposée étant absolu, cette constitution pouvait être rejetée si elle ne satisfaisait pas la majorité. Seules, les dispositions relatives à l'hérédité de la pairie irritèrent le sentiment populaire. On y vit la volonté de créer des privilèges de naissance ; et un mois auparavant, sur la route de Lyon, on avait acclamé en Napoléon le fils de la Révolution, « l'homme du peuple », le destructeur de tous les privilèges. L'opinion n'empira point, mais elle resta dans sa torpeur.
Pour la réveiller, il eût fallu quelque grande mesure démocratique. Il eût fallu faire ce que les libéraux redoutaient par dessus tout1 : proclamer le suffrage universel. En raison des sentiments des masses populaires pour Napoléon, et des rancunes, des défiances, de l'hostilité et de la haine même existant contre sa personne dans les classes privilégiées, il aurait eu tout intérêt à rendre au peuple le droit de suffrage direct qui lui avait été donné par la constitution de 4793 et repris par la constitution de l'an III. Mais il ne semble pas que cette idée soit même venue à l'empereur, et s'il y pensa un instant, ce fut
i. Villemain, Souv., II, 180. Cf. Lenormand, Réflexions impartiales, 36.
pour la repousser aussitôt. Aux yeux de l'empereur, le suffrage universel était l'anarchie alors qu'au contraire c'eût été pour lui l'autorité.
Napoléon a écrit à Sainte-Hélène : « La publication de l'Acte additionnel déjoua toutes les factions ; l'esprit public prit une direction nationale1 .» Rien n'est plus faux. Mais il ne faut pas croire davantage les auteurs de Mémoires et les historiens qui expliquent par l'Acte additionnel l'affaiblissement de l'opinion jusque-là très prononcée pour l'empereur. La vérité, c'est que chez les sept dixièmes des Français, la nouvelle constitution produisit fort peu d'impression : l'indifférence fut le sentiment dominant. La vérité, c'est que les inquiétudes, l'agitation, les cris séditieux, les troubles furent les mômes avant et après cette publication; c'est que l'enthousiasme populaire, si fort et si sincère au mois de mars, commença à décroître dès la première semaine d'avril, et qu'il faut attribuer ce revirement presque subit de l'opinion, non point à l'Acte additionnel, mais aux menaces de l'étranger, aux craintes de guerre, aux manœuvres des royalistes, aux menées du clergé, à l'hostilité ouverte des maires, aux mesures que l'on prit, d'après les ordres de l'empereur lui-même, pour calmer l'effervescence révolutionnaire, enfin au manque de confiance et par conséquent d'énergie de tout le personnel administratif2.
1. Napoléon, L'Ile cTElbe et les Cent Jours (Corresp., XXXI, 130).
2. Corresp. des préfets, corresp. de police générale, notes de police, bulletins de Real, rapports des aides de camp en mission, du 23 avril au 30 mai. (Arch. nat.,F. 7, 3740, F. 3774, F. 7, 3200*, AF. IV, 1935, F10, I, 26.) Lettres et rapports des commandants des divisions militaires et des commandants de gendarmerie, aux mêmes dates. (Corresp. générale. Arch. Guerre.) Notes de Rôusselin de Saint-Albin (Collection Bégis).— . Dans ces nombreux documents, il est fort peu question de l'impression produite par l'Acte additionnel. Cette publication semble avoir laissé à peu près indifférentes les masses populaires. Quelques préfets et officiers généraux, nommément les préfets de Rouen, de Quimper, de Chambéry et les généraux Rapp et
L'empereur croyait de bonne foi rallier tout le monde à lui par l'Acte additionnel1, mais il ne garda pas deux jours cette illusion. Le 25 avril, il dit en recevant Benjamin Constant à l'Elysée : « — Eh bien! la constitution ne réussit pas. » Le nouveau conseiller d'Etat2 ne fut point troublé : « — Sire, c'est qu'on n'y croit guère. Faites-y croire en l'exécutant. — Sans qu'elle soit acceptée ! Ils diront que je me moque du peuple. — Quand le peuple verra qu'il est libre, qu'il a des représentants, que vous déposez la dictature, il sentira bien que ce n'est pas se moquer de lui. » L'empereur réfléchit un instant : « — Au fond, reprit-il, il y a là un avantage : en me voyant agir ainsi, on me croira plus sûr de ma force. C'est bon à prouver3. »
Mais si désireux qu'il se prétendît de « prouver sa force » en abdiquant tout pouvoir effectif, Napoléon hésita cependant plusieurs jours à faire élire une assemblée. La convocation des députés était
Caffarelli, signalent seulement le mécontentement que causent les articles relatifs à la pairie héréditaire. Or, si les préfet3 et les policiers ne disent rien ou presque rien de l'effet de la nouvelle constitution sur l'esprit public, c'est que cet effet fut à peu près nul, car ils ne manquent pas de relater les moindres fluctuations de l'opinion et d'en donner les causes. Ainsi plus de vingt-cinq rapports du 8 au -15 mai signalent l'impression désastreuse produite sur l'opinion parla Déclaration du roi du 15 avril, portant que les Alliés ne feront la guerre qu'aux seuls partisans de Bonaparte. Quant aux inquiétudes et au mécontentement provoqués par les menaces de guerre et les levées d'hommes, à l'action néfaste des maires royalistes, à la tiédeur des fonctionnaires, ce sont des centaines et des centaines de fois que ces choses sont signalées.
1. Fleury de Chaboulon, Mém.t II, 71-72. — L'empereur avait même rédigé une proclamation aux Français pour se féliciter avec eux de ce grand acte U donna l'ordre de la brûler.
2. Benjamin Constant fut nommé conseiller d'État par décret du 20 avril (Moniteur, 22 avril).