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Dupont au roi, 15 juillet. (Arch. Guerre

5. Ferrière à Dupont, 26 mai. (Arch. Guerre.) Langeron à Tocqueville, Dubno, 11 oct. (Arch. Aff. étrang., 675.)

L'ARMÉE Et LE PEUPLE 51

toutes les villes, les préfets, les maires, les conimandants de place redoutaient leur passage. Ils arrivaient en guenilles, pieds nus, à demi-morts de fatigue et de misère, mais soutenus par le désir de la vengeance et n'ayant rien perdu de leur culte pour Napoléon. Quelques-uns s'imaginaient môme que tout ce qu'on leur avait conté de l'abdication était mensonger; ils croyaient retrouver leur empereur sur le trône *. Aux premières cocardes blanches qu'ils apercevaient, ils devenaient furieux. A Morlaix, le 26 mai, ils assaillirent des volontaires royaux et en tuèrent trente Le 1er juin, deux mille cinq cents d'entre eux, passant à Montauban, arrachèrent les cocardes des royalistes. A Strasbourg, le 10 juillet, ils se mutinèrent au nombre de seize cents. A Blaye, le 16 août, ils contraignirent les habitants à crier avec eux : Vive l'empereur. A Saint-Malo, le 30 octobre, une rixe sanglante s'engagea entre des grenadiers du 74e et des marins débarqués des pontons anglais. Les matelots avaient provoqué les fantassins en leur disant : « — Vous avez vendu votre drapeau pour un verre d'eau-de-vie 2. »

Dans la population, on entend les mêmes murmures et les mêmes clameurs. Sans doute, les soldats rentrés dans leurs foyers et les régiments en garnison ou au gîte d'étape entretiennent et avivent l'opposition antibourbonienne. Les soldats mettent dans l'âme de leurs frères du peuple leurs regrets et leurs souvenirs. « Une des principales causes de l'état de l'esprit

1. Lettres des préfets de Seine-Inférieure, Pas-de-Calais, Lot-et-Garonne, Bas-Rhin, Meurthe, Manche, etc., juin-juillet. (Arch. nat. F. 7, 3773.) Kellermann à Dupont, Strasbourg, 20 juillet. D'Epreménil à Dupont, 8 novt Préfet de l'Orne à général Merlin, 8 déc. (Arch. Guerre.) Lefebvre au général de Lauberdière, 4 février. (Arch. Aff. étrang., 675.)

2. Ferrière à Dupont. 26 mai. Maire de Montauban (IlIe-et-Vilaine) à Caffarelli, 1er juin. Kellermann à Dupont, Strasbourg, 10 juillet. Dupont à Donzelo. 16 août. (Arch. Guerre.) Rapp. de police, 30 oct. (Arch. nat. F. 7, 3773.)

public, écrit le préfet deSaône-et-Loire, est le passage continuel dans le pays des troupes et des soldats isolés, tous bonapartistes et injuriant le roi. Les cris de Vive l'empereur ! sont répétés à chaque instant sur les routes et dans les cabarets, ce qui a la plus mauvaise influence sur les habitants. » Dans la Somme et le Pas-de-Calais, des soldats déchirent des caricatures contre l'empereur exposées par les marchands forains et la foule donne raison aux soldats. Le 2e d'artillerie à cheval traverse Tournus; les trompettes sonnent le refrain : // reviendra. Les habitants sortent des maisons, et accompagnent la colonne, une lieue hors de la ville, en criant: Vive l'empereur1! Mais souvent aussi, ce sont des ouvriers, des paysans, de petits bourgeois qui excitent les soldats à l'indiscipline. Un rapport adressé à Dupont signale « des bonapartistes de la basse classe de Bordeaux, qui cherchent à embaucher les militaires ». Dans cette même ville, la foule ameutée à la sortie des théâtres crie : Vive l'armée ! A bas les traîtres ! Le colonel du 66e, en garnison à Rouen, se plaint que les hommes soient logés chez l'habitant, « où ils reçoivent en général de mauvais conseils, l'esprit de la ville n'étant pas très bon ». A Nancy, en plein bal, un bourgeois arrache la croix d'un officier sous prétexte qu'elle ne porte pas l'effigie de Napoléon. A Mézières, le colonel du 22e de ligne reçoit ce billet anonyme : « Gare aux mille et mille traîtres français ! » A Paris, le 15 août, des ouvriers invitent des soldats à boire avec eux à la santé de l'empereur 2.

1. Préfet de Saône-et-Loire à Beugnot, 27 juillet. Préfet de la Somme au même, 25 juin. Rapport de police, 25 octobre- (Arch. nat. F. 7, 3773.)

2. Rapport à Dupont. Bordeaux, 5 septembre. Colonel du 66e au général commandant la place de Rouen, 4 janvier 1815. Colonel du 22e à Soult,

fév. (Arch. Guerre.) Bulletin de police générale, 6 juillet, 15 août, 30 janvier. (Arch. nat. F. 7, 3738, F. 7, 3739.)

Il ne faut donc pas s'exagérer l'influence de l'esprit de l'armée sur celui de la population. Le peuple serait indifférent aux plaintes des soldats et hostile à leurs cris, si ces plaintes et ces cris ne répondaient à son propre mécontentement. L'armée française n'était pas une armée de mercenaires. Elle était sortie des entrailles de la nation, et il y avait communion de sentiments entre elle et la nation. Le peuple et l'armée avaient fait ensemble la Révolution. Leurs cœurs battaient aux mêmes souvenirs, tressaillaient des mômes craintes, vibraient des mômes colères.

L'état de l'opinion en province, la circulaire confidentielle du ministre de l'intérieur aux préfets suffirait à en donner l'idée. « Je vois par les renseignements qui me parviennent chaque jour, écrit Montesquiou, que les grands événements relatifs à la régénération politique de la France occasionnent encore sur plusieurs points des doutes et des incertitudes * . » En eiîet, dans les deux tiers des départements, les préfets et les commandants des divisions militaires signalent le mécontentement, l'esprit d'opposition, les cris et les actes séditieux 8, sauf chez la bourgeoisie, « qui est au roi, corps et âme3». Dans le

1. Circulaire confidentielle, septembre 1814. (Arch. nat. Fie 1, 14-23.)

2. Nommément dans ces départements : Ain, Aisne, Allier, Ardenncs, Aube, Calvados, Cantal, Charente, Charente-Inférieure, Cher, Corrèze, Côted'Or, Côtes-du-Nord, Creuse, Dordogne, Doubs, Drôme, Eure-et-Loir, Gironde, Ille-et-Vilaine, Indre, Isère, Jura, Landes, Haute-Loire, Loire- Inférieure, Loiret, Lot-et-Garonne, Maine-et-Loire, Marne, Haute-Marne. Meurthe, Meuse, Morbihan, Moselle, Nièvre, Oise, Puy-de-Dôme, Bas-Rhin, Haut-Rhin, Haute-Saône, Saône-et-Loire, Seine, Seine-et-Marne, Seine-et- Oise, Tarn-et-Garonne, Vienne, Haute-Vienne, Vosges, Yonne. — Extraits de lacorresp. des préfets, 25 juin au i" décembre. (Arch. nat. F. 7, 3738, F. 7, 3773.) Correspondance générale, juin-novembre. (Arch. Guerre.)

Ur rapport général du 25 juillet sur l'esprit public (Arch. nat. F. 7, 3738) résume ainsi l'état de l'opinion : « Bon esprit dans le Midi, mauvais dans le Nord. » Cf. Pasquier, Mém., III, 45, 46.

3 Préfet de l'Ain à Beugnot, 12 juillet. (Arch. nat. F. 7, 377b). — Nombre de préfets signaient le même fait en d'autres termes, mais il faut remarquer que la lettre précitée est du 12 juillet. Deux mois après, la bourgeoï sie était devenue plus frondeuse.

Jura et dans les Ardennes, en juin et en juillet, les royalistes n'osent pas porter la cocarde blanche de peur des mauvais traitements des paysans qui ont gardé leurs cocardes tricolores \ Le tribunal de Ruffec acquitte des individus arrêtés pour avoir crié : Vive l'empereur ! Des maires refusent de prêter serment au roi8. En Alsace et en Lorraine, les paysans forcent les blessés russes et allemands qui regagnent les frontières à baragouiner : Vive Napoléon! à bas les Bourbons3 ! A Rouen le 4 juillet, à Reims le 23, à Caen pendant quinze jours de suite, à Bourg le 3 août, à Langon le 20, à Rcthel le 10 septembre, à Saint- Saviol le 30, àHaguenau le 15 octobre, à Bar-sur-Ornain le 31, des bandes de populaires parcourent les rues, le soir, en criant : Vive l'empereur ! A Passaient (Haute-Saône), le 17 novembre, des paysans enlèvent le drapeau blanc du clocher et le mettent en lambeaux4. Le préfet de l'Ain rend, le 13 décembre, un arrêté commençant en ces termes : « Considérant que des hommes du peuple nous ont entouré en criant : Vive .'empereur! à bas Louis XVIII5!... » Le 15 août, à Ghâlons, des maisons sont illuminées. On siffle, au théâtre de Rennes, le Retour des Lys, une pièce de circonstance que le parterre ne juge pas de circonstance ce jour-là. Dans plusieurs villages des Vosges, les paysans célèbrent la saint Napoléon comme à

i. Préfet du Jura à Beugnot, 3 juin. Préfet des Ardennes au môme, 7 juil. (Arch.nat. F. 7, 3773.)

2. Préfet de la Charente à Beugnot, 26 octobre. Bulletin général de police, octobre. (Àrch. nat. F. 7, 3773.) Rapport au roi sur la situation politique et militaire du royaume, 2* décembre. (Arch. Guerre.)

3. Streckeisen à Goltz, Bàle, 6 août. (Arch. Aff. étr., 675.) — Streckcisen ajoute : « En France, tous les hommes de quinze à quarante ans sont des misérables, bons à être envoyés à Cayenne ou à Botany-Bay. »

4. Extraits des lettres des préfets et rapports de police, aux dates. (Arch. nat. F. 7, 3738, F. 7, 3739, F. 7, 3773.) Général Meunier à Dupont, Caen, 8 août. (Arch. Guerre.)

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