LA GUERRE EN VENDÉE ET FOUCHÉ A PARIS
I. Préludes de l'insurrection de l'Ouest (10 avril-10 mai). —La prise d'armes et les premiers combats (11 mai-18 mai).
II. Les envoyés de Fouché en Vendée. — Combats d'Aizenay, de Saint-Gilles et des Mathes (20 mai-4 juin). — Mort de La Rochejaquelein (4 juin).
III. Intrigues et machinations de Fouché. — Les entrevues de Baie.
Le duc de Bourbon ayant vainement tenté à la fin de mars d'insurger la Vendée et la population paraissant accepter de bon cœur le gouvernement impérial l, Napoléon se croyait assuré de la tranquillité de l'Ouest. Les garnisons d'Angers, de Nantes, de Rennes, de Vannes reçurent l'ordre de rejoindre ie3 armées d'observation. Il n'allait rester dans toute l'étendue des 12e, 13e et 22e divisions militaires que les dépôts et la gendarmerie2. Or « la pacification
1. « Les craintes d'une guerre civile dans l'Ouest ont complètement disparu.» Rapports du lieutenant de police d'Angers, 3i mars (Arch. nat. F. 7, 3774). t Dans le Maine-et-Loire, la Vendée, les Deux-Sèvres, les colonnes mobilessont accueillies aux cris de: Vive l'empereur! J'ai parcouru la Vendée avec trois gendarmes seulement. Partout la population était contente. » Rapport de Morand, 7 avril (Arch. Guerre). — A la nouvelle de l'appel aux armes du duc de Bourbon, Morand avait été envoyé pour réprimer l'insurrection (Napoléon, Corresp., 21 "21). Mais quand il était arrivé, le 29 ou le 30 mars, tout l'Ouest était pacifié ou plutôt le paraissait.
S. NapoléOH, Corresp.^ 21841. Cf. Davout, Corresp., 1621. ,
dé l'Ouest » n'était qu'une expression du Moniteur. Depuis un an, les menées des nobles et les anathèmes des prêtres avaient réveillé, dans cette région, les haines anciennes contre les bleus. En avril et en 'uillet 1814, des milliers de paysans avaient pris les armes sous le prétexte de « faire rendre gorge aux acquéreurs » et dans le dessein de piller et d'exercer d'abominables représailles1. Ces hommes, fanatiques ou bandits, étaient toujours disposés à entrer en campagne. S'ils n'avaient répondu qu'en très petit nombre à l'appel du duc de Bourbon, c'est qu'ils étaient terrorisés par le retour foudroyant de Napoléon. Dans leur imagination, ils revoyaient le tout puissant empereur de 1811, acclamé par la France et reconnu par l'Europe. D'Autichamp et plusieurs autres chefs des anciennes armées de l'Ouest avaient bien compris l'état d'esprit du pays ; c'est pourquoi ils avaient conseillé de retarder le soulèvement jusqu'au jour où une nouvelle marche des Alliés vers les frontières le rendrait à la fois plus facile et plus efficace 2. Rentrés chez eux, ils s'occupèrent de préparer la prise d'armes. Pendant tout le mois d'avril, on tint des conférences au château de La Rochejaquelein, à Saint- Aubin de Baubigné, en présence du comte Auguste et de ses deux sœurs, mesdemoiselles Louise et Lucile. Puissamment secondés par le clergé des campagnes, d'Autichamp dans le Maine-et-Loire, Sapinaud et Saint-Hubert dans les Deux-Sèvres, Suzannet dans la Vendée, Robert, les neveux de Charette, La Salmonière et l'ancien chauffeur Tandais dans la Loire-Inférieure, d'Andigné dans la Mayenne, d'Ambrugeac et Châtelain dit Tranquille dans la Sarthe, Piquet Du Boisguy dans Flile-et- Vilaine, De-
sol de Grisolles et Joseph Cadoudal dans le Morbihan fomentèrent l'insurrection. Les deux manifestes des^ puissances dont ils répandaient des copies annonçaient clairement la guerre ; le rappel des militaires en congé et la mobilisation des gardes nationales mécontentaient les paysans ; le départ des troupes les enhardissait. De jour en jour, ils se montraient plus disposés à écouter les meneurs. Puis chaque parti a son contingent de gueux et de scélérats, pécheurs en eau trouble qui, selon l'expression bretonne, « aiment mieux chercher leur pain que de le gagner ». Ceux-ci furent les premiers à donner l'exemple en prenant le fusil1.
Dès le 10 avril, des bandes parcourent les environs de Saint-Brieuc, de Vannes, de Rennes, de Vitré, de Fougères, de Bressuire, faisant le coup de feu avec la gendarmerie, maltraitant les acquéreurs, rançonnant et désarmant les habitants qui refusent de se joindre à eux. D'autres rassemblements se forment à Boispréau, à Chollet, à Machecoul, à Savenay, dans les forêts de La Guerche, de Teillay, de Loudéac. Le maire d'Ancenis demande des troupes pour défendre la ville. Aux Herbiers, quatre cents paysans armés de bâtons ferrés assaillent un détachement d'infanterie. La bande de Robert, dit le marquis de Carrabas2, occupe Gallais.« La tranquillité est menacée, écrit de Rennes, le 16 avril, le général Gaffarelli ; elle sera compromise si l'on n'ajourne pas le départ des bataillons
1. Relation de Suzannet. Relation de d'Andigné. (Arch. Guerre, armée de l'Ouest.) Préfet de Maine-et-Loire à Davout, 19 avril. Chef d'escadrons de gendarmerie à Davout, Nantes, 19 et 30 avril. Miot de Mélito à Davout, Napoléon- Vendée, 30 avril. (Arch. Guerre.) Note du général Charpentier (Portefeuille de Buonaparte, 11). Canuel, Mém. sur la guerre de Vendée, 23-24. Lettre de Suzannet à Malartic, citée par Canuel, 401. D'Autichamp, Camp, de Vendée en 1815, 23-24. — Seul de tous les chefs royalistes, Piquet Du Boisguy fut arrête par la gendarmerie.
2. Correspondance générale, du 13 avril au * mai (Arch. Guerre).
de guerre. » Le 20, il écrit derechef à Davout : « La révolte fera explosion si l'on retire les troupes. Alors il faudra une armée en Bretagne. » De Nantes et d'Angers, les mômes avis parviennent au ministère : « Si l'on ne suspend le départ des troupes, dans un mois on sera forcé d'en envoyer le triple J . »
Mais une nouvelle guerre de Vendée ne paraissait encore à l'empereur qu'une conjecture plus ou moins fondée, une menace plus ou moins redoutable. Le danger était à la frontière. C'était là qu'il fallait concentrer toutes les forces de la France. Davout réitéra ses ordres de diriger « malgré tout » les bataillons de guerre sur l'armée. Quant aux populations de l'Ouest, on les contiendrait avec les dépôts, la gendarmerie augmentée de dix lieutenances mobiles, six cents canonniers de marine appelés de Brest et de Rochefort, les douaniers et les gardes forestiers organisés militairement et les gardes nationaux de bonne volonté des fédérations bretonne et angevine. « Que puis-je faire, écrivit Charpentier, avec vingt forestiers par département, la plupart pactisant avec la population; avec quelques centaines de douaniers qu'il vaudrait mieux employer à garder le dépôt des salines qui renferme plus de soixante millions de kilogrammes de sel et qui sera pillé ; avec la garde nationale qu'il est presque impossible de faire marcher hors des villes ! » Pour assurer l'unité du commandement, le général Delaborde fut mis à la tête des 12e, 13e et 22e divisions militaires \ Davout l'a-
l. Caffarelli à Davout, Rennes, 16 et 20 avril. Schramm a Davout. Angers, îl avril. Cf. Travot et Charpentier à Davout, Cholet, 20 avril, et Nantes, 22 avril.
2 Davout a Caffarelli, à Charpentier, à Travot, à Delaborde, etc., 22, 23,25, 56 27, 28, 2â avril Charpentier à Davout, Nantes, 20 avril. Cf. Caffarelli à Davout, Reunes, 26 avril, et Delaborde à Davout, Angers, * mai (Arch. Guerre.)
vait désigné au choix de l'empereur comme ayant naguères commandé dans l'Ouest1.
Cependant l'insurrection, jusqu'alors localisée sur quelques points, s'étendait dans tout le pays ; les bandes allaient devenir des armées. Dans l'îile-et- Vilaine et le Morbihan, }es colonnes mobiles formées de 20 soldats, de 10 gendarmes, de 10 douaniers et forestiers et de 60 gardes nationaux n'imposaient pas aux rebelles. Dans le Maine-et-Loire, Delaborde, inquiet pour la sûreté des villes, retint les 15e et 26e de ligne nonobstant les ordres exprès de Davout. A Nantes, où se réfugiaient les paysans des environs et les acquéreurs de biens nationaux, on craignait un coup de main sur le château dont le pied du rempart était accessible et qui contenait 64 bouches à feu, 15,800 kilogrammes de poudre, 450,000 cartouches et 12,000 gargousses. Charpentier écrivait le 9 mai à Davout: « Malgré les supplications des autorités, qui m'ont conjuré, au nom de la patrie, de suspendre le départ du bataillon du 65e, j'ai exécuté vos ordres. Aujourd'hui tout Nantes vocifère contre moi pour vous avoir obéi 2. »
Le 1 1 mai, Suzannet, d'Autichamp et Auguste de La Rochejaquelein tinrent une sorte de conseil de guerre à la Chapelle-Basse-Mer. Les chefs vendéens comptaient attendre le commencement des hostilités sur la frontière avant de se mettre eux-mêmes en campagne, mais une lettre du marquis de La Rochejaquelein, communiquée par son frère Auguste, vint précipiter les choses3. Louis de La Rochejaquelein