Campbell, Napoléon at Elba
C'est dans ce même mois de décembre que Napoléon eut avec un sapeur de grenadiers cette courte conversation qui fit impression chez ses familiers : « — Eh bien, grognard, tu t'ennuies? — Non, sire, mais je ne m'amuse pas trop, toujours. — Tu as tort, il faut prendre le temps comme il vient. » Et lui mettant une pièce d'or dans la main, il s'éloigna en chantonnant : Ça ne durera pas toujours. Au mois de janvier, on put remarquer aussi que Napoléon ne tenait plus le même langage à ses soldats. En octobre, il avait dit tristement à ceux d'entre eux qui demandaient leur congé : « — Vous voulez m'abandonner parce que je suis malheureux. . . . Que ceux qui veulent partir partent. Je ne retiens personne. » Maintenant, il répondait aux mêmes demandes : « — Patientez. Nous passerons ce peu de jours d'hiver le moins mal que nous pourrons. Puis nous songerons à passer le printemps d'une autre façon1. »
Mais ces paroles, bien qu'il ne lui en eût pas encore échappé de pareilles, sont de bien vagues présomptions des desseins de l'empereur. Si, dès la fin de 1814, il songea vraisemblablement à ce grand projet, jusqu'à la mi-février 1815 il ne s'en ouvrit à personne et ne prit aucune mesure préparatoire. Ni les officiers et les serviteurs de Napoléon, ni le colonel Campbell et les espions aux aguets à l'île d'Elbe ne soupçonnèrent rien2. La réconciliation, d'ailleurs
\. Peyrusse, 254.Rapports aeMariotti, 1er nov. 1814 et 24 janv. 1815(Arch. Aflf. étr., 1800). — Il y a encore la phrase amphibologique de Napoléon dans sa conversation avec Litta (2 déc.) : « Avant de partir, j'aurai le plaisir de vous revoir. » Selon un rapport du 1er déc. de l'agent de Mariotti, Napoléon aurait dit aussi à I>rouot en plein cercle. — « Eh ! bien, général, qu'en pensez-vous? Serait-il trop tôt de sortir de l'île pendant le carnaval ? » Mais ce racontage nous paraît implicitement contredit par la lettre de Drouot que nous citons dans la note suivante.
2. Peyrusse, ni Foresi, ni Campbell ne signalent aucune conférence, aucun prépara tif.Drouot et Cambronne ont témoigné ne s'être douté de rien, le premier jusqu'au 16 ou 1" février, le second jusqu'au 22. (Procès de Drouot, 15. Procès de Cambronne, 7.) — Le4 février 1815, Drouot écrivait à uni
peu cordiale de part et d'autre, de Napoléon et de Murat, la correspondance entretenue assez régulièrement avec Naples, les allées et venues constantes d'Italiens plus ou moins suspects entre le continent et l'île, des rapports sur les ventes de Bologne, de Reggio, de Gênes, de Milan, où l'on préparait, disait-on, un soulèvement général de l'Italie aux cris : Liberté et Napoléon ! inspiraient bien quelques craintes pour le printemps, d'un débarquement de l'empereur sur les côtes de la Toscane ou des États romains l . Mais la faiblesse de ses ressources en hommes et en argent, l'impossibilité presque absolue où il se trouvait de communiquer avec Paris ou Toulon rendaient invraisemblable qu'il méditât sérieusement une entreprise •contre Louis XVIII2. Le 14 février, Mariotti écrivait en toute quiétude : « Napoléon reste enfermé dans ses appartements sans voir personne ; cela tient à ce qu'il craint les assassins envoyés de France et d'Italie. » Dehouel, aide de camp de Bruslart, constatait aussi « que Buonaparte paraissait fort tranquille depuis
ami intime : «... Il ne m'est pas arrivé une seule fois de regretter le parti que* j'ai pris. Si c'était à recommencer, j'agirais comme j'ai fait. Je no prévois plus pour moi des plaisirs bien vifs, mais je vivrai dans le calme et la tranquillité de l'âme. L'étude est pour moi d'une grande ressource. » (Lettre au capitaine Planât, citée par Girod de l'Ain, Le général Drouot, 78.) Pour qui connaît le caractère de Drouot, il est certain que le général n'aurait pas écrit ces lignes s'il avait cru s'embarquer trois semaines plus tard.
1. Campbell, 226, 234,258,268, 275, 289, 303,343. Rapports de Mariotti, I2déc, 24 janv. (Arch. Aff. étr., 1800). Rapports à Mariotti, 1er, 2, 5, 7, 27, 28, 31 déc, 6 janv., 20, 22 févr. (cités par Pellet, Appendice). Cf. Bagnano, La vérité sur les Cent Jours principalement par rapport à la renaissance projetée de F Empire romain, 4-20, 22-52, 55-75, etc. — Il s'agissait delà reconstitution de l'empire romain avec Napoléon empereur à Rome, quatre vice -empereurs dans les principales villes de l'Italie et un parlement libéral. Napoléon était certainement au courant de ces projets. Peut-être même les encourageait-il pour entretenir dans la péninsule une agitation qui pouvait seconder ses desseins sur la France. Mais il est bien peu probable qu'il ait jamais songé à prendre part de sa personne à cette révolution.
2. Dans les instructions secrètes de l'amiral Lbermitte auxeommandanta des frégates en croisière autour de l'île d'Elbe, il n'e§„ question que d'empêcher le débarquement de l'empereur sur les côtes d'Italie. (A**ch. de la Marine, Bb 415, à la date du 20 décembre.)
longtemps et semblait seulement s'inquiéter des projets des frégates anglaises et françaises en croisière autour de l'île. » Quand, le 16 février, le colonel Campbell s'embarqua afin d'aller passer huit jours à Florence, il était bien loin de se douter qu'il eût vu Napoléon pour la dernière fois '.
Le commissaire anglais, il est vrai, ignorait le 16 février que le 12 ou le 13, un Français déguisé en matelot eût abordé dans l'île sur une petite felouque de Lerici. C'était Fleury de Chaboulon2.
i. Rapport de Mariotti, Livourne, 14 févr. (Arch. Aff. étr., 180û).Dehouel, aide de camp de Bruslart à comte de Marens, Bastia, 10 mars. (Arch. nat AF. IV, 1938). Campbell, Napoléon at Elba, 362.
2. Fleury de Chaboulon, ieô-107, 113-114. Cf. Rapport de l'agent de Mariotti. Porto-Ferrajo, 18 février (cité par Pellet, Appendice) : « Il est arrivé il y a quelques jours un personnage distingué, déguisé en marin, transporté par une felouque de Lérici. Il est reparti après avoir eu plusieurs conférences secrètes avec l'empereur. Cette visite a très visiblement réjoui Napoléon. »
On a cru jusqu'ici que Fleury n'avait débarqué que le 22 février. Nous ignorons absolument sur quel témoignage s'est formée cette opinion. Napoléon {L'île d'Elbe et les Cents Jours, Corresp. XXXI, rt) dit que la visite de •Fleury eut lieu en février, mais il ne précise pas le jour. Fleury n'indique pas non plus la date de son arrivée et dit seulement qu'il entra au port dans la soirée. Mais le rapport de l'espion italien, qui confirme sur tous les points le récit de Fleury, le complète sur ce point particulier. Ces mots datés du 18 février: «... a débarqué il y a quelques jours » marquent bien que Fleury a débarqué le 12 ou le 13, c'est-à-dire cinq ou six jours auparavant. Si son arrivée avait eu lieu le 16, l'espion aurait évidemment écrit : il y a deux jours ou avant-hier. (D'ailleurs la supposition du 16 est inadmissible, car dans ce cas Fleury, qui arriva à l'île d'Elbe passé 6 heures du soir et qui y resta 48 heures, n'aurait pu en être reparti le 18 à l'heure où l'espion écrivait son rapport.) Si, au contraire, la venue de Fleury avait eu lieu antérieurement au 10 février, l'espion aurait mis : il y a huit jours ou il y a quinze jours Mais l'agent de Mariotti a écrit : « il y a quelques jours ». Nous le répétons: Quelques jours, cela veut dire quatre, cinqou six jours. D'autre part, c'est du 16 février, c'est-à-dire du lendemain ou du surlendemain des audiences de Fleury que sont datés les premiers ordres de Napoléon touchant des préparatifs de départ (Correspondance, 21674, 21675) ; et Drouot témoigne aussi (Interrogatoire, Procès de Drouot, 15, 53) que ce fut seulement dans la seconde quinzaine de février que l'envpereut iui confia ses nouveaux desseins.
Ainsi Fleury débarque le 12 ou le 13 dans la soirée. Le lendemain 13 ou 14, et le surlendemain 14 ou 15, il voit successivement l'empereur. Le soir du 14 ou du 15, il quitte l'île, et le 16 Napoléon donne ses premiers ordres pour le départ. Il est difficile de croire à une coïncidence fortuite entre les audiences de Fleury des 14 et 15 février et l'ordre d6 Napoléon "}u 16 de radouber le brick et de noliser des bâtiments , Bien plutôt, il faut admet-
Auditeur au Conseil d'Etat, sous-préfet de Château- Salins jusqu'en janvier 1814, puis nommé sous-préfet de Reims quand cette ville fut reprise aux Pusses, Fleury de Chaboulon avait donné sa démission au retour des Bourbons. Resté fervent admirateur de Napoléon, il résolut, au commencement de 1815, d'aller à l'île d'Elbe, sans peut-être avoir d'abord d'autre pensée que de revoir son ancien souverain ou d'être employé auprès de lui. Mais les défections étaient alors si générales que le plus entier dévouement passé ne répondait pas de la fidélité présente. Malgré sa belle conduite pendant la campagne de 1814, où il avait gagné la croix et mérité d'être appelé par Ney « l'intrépide sous-préfet », Fleury pouvait craindre que l'empereur ne le reçût point ou ne le reçût qu'avec défiance. Il s'adressa au duc de Bassano qu'il connaissait personnellement. C'était vers le milieu de janvier, au moment où les craintes d'une guerre d'intérêt dynastique, l'arbitraire de Soult, l'annonce des cérémonies expiatoires pour l'anniversaire de la mort de Louis XVI, l'équipée du curé de saint Roch, les prétendus projets de représailles des royalistes avaient porté l'irritation au plus haut degré, et où le complot ébauché par Fouché, Thibaudeau, Davoust,
tre que les nouvelles apportées par Fleury de Chaboulon déterminèrent Napoléon à quitter l'île ou du moins hâtèrent son départ.
Fleury de Chaboulon avait bien affirmé que ses paroles avaient eu cette action décisive sur Napoléon, mais sa prétention paraissait mal fondée puisqu'on le croyait débarqué à Porto-Ferrajo seulement le 22 février, ev. que les premiers ordres relatifs au départ sont du 16 février. Maintenant que grâce au rapport de l'agent de Mariotti nous avons pu fixer l'arrivée de Fleury au 12 ou au 13 février, la chose ne paraît plus douteuse.
Disons à ce propos que M. Marcellin Pellet, qui ne paraît pas soupçonner l'importanc<5 du document découvert par lui et qui est désireux sans doute de mettre lé témoignage de l'espion italien d'accord avec la tradition, sans fondement, de l'arrivée de Fleury le 22 février, assure dans une note que le paragra phe en question du rapport du 18 février a dû être transposé par erreur et doit être placé dans un rapport subséquent. Cette assertion est inadmissible puisque les rapports de l'agent de Mariotti existent aux archives du consulat de Livourne en origine ux et non en copies.