‹ 1848-1852Chapitre 5 sur 7 · NON, LA CONSTITUTION NE SERA PAS RÉVISÉE · texte numérisé non relu

NON, LA CONSTITUTION NE SERA PAS RÉVISÉE

Mais il y a encore dès opinions flottantes, il faut discuter, je le veux bien.

« La France meurt de sa Constitution. La « France étouffe dans les liens qui l'étreignent. « L'avenir n'est pas assuré; la stabilité n'est « pas garantie. Nous vivons au jour le jour. « Nous sommes suspendus sur un abime. Dans «( le temps, on disait : Nous dansons sur un c( volcan, etc., etc. » Ce sont là les refrains qui nous réveillent tous les matins depuis six mois, aussi invariables et aussi amusants que les refrains de l'orgue de Rarbarie. A quoi je réponds, sans refrains^et sans phrases :

Si la France pouvait mourir d'une constitution quelconque, nos pères en auraient depuis longtemps mené le deuil. Des constitu-

tions ! maîl^ la France en a enterré déjà neuf en un demi-siècle seulement. Nous sommes à la dixième» et le siècle ne s'achèvera certainement pas sans nous mener à la douzaine. Vous Yoyez donc bien que, loin de mourir de ses chartes et dé s'en faire un linceul, la France ne s'en sert que comme de yètements passagers qu'elle jette au rebut dès qu'ils ne sont plus à sa taille. Abstraction faite de tout droit philosophique, la question peut donc se ramener à ces termes : La Constitution actuelle répondelle aux mœurs et aux besoins actuels d'un peuple en pleine possession de sa souveraineté ? La France étouffe..,, elle manque d'air.... — La métaphore me plaît assez lorsqu'elle ne dégénère pas en niaiserie. Que voulez-vous dire ? Où donc voyez-vous ce cercle de fer qui nous étrangle ? Dans le suffrage universel ? c'est-à-dire dans la forme la plus ample, la plus vaste, la plus mobile, la plus élastique, que puisse revêtir l'autorité sociale 1 Et vous croyez que la France respirerait plus à l'aise sous l'autorité de quelques-uns ou d'un seul ! Soumise aux caprices d'un idiot, d'un maniaque ou d'un fou, la France serait libre, tandis que, relevant désormais de sa raison seule, manifestée par la raison de tous, la France est

esclave ! Mais alors, et pour être conséquent, il faut ajouter qu'on étouffe en plein air, et qu'on respire sous une machine pneumatique ! Le nègre est libre sous le fouet du maître, et le maître est esclave de sa propre volonté ? Je ne puis répondre sérieusement à ce qui n'est pas sérieux.

La stabilité nest pas^garantie? — Ah ! sur ce point je m'incline. Je conviens que la Constitution ne garantit nullement au joueur de Bourse des gains assurés , au commerçant honnête des bénéfices certains, au fabricant le placement de ses produits, à l'ouvrier son travail, au pouvoir le renouvellement de son bail, au propriétaire le payement de ses fermages, au médecin sa clientèle, à l'écrivain sa vogue, pas plus qu'au représentant du peuple un nouveau mandat. Mais veuillez me dire où vous placez la stabilité ! Dans les hommes ou dans les choses? Dans le fonctionnaire ou dans la fonction? Dans les organes qui passent ou dans les institutions qui restent? Toute la distinction est là, et vous ne passerez pas outre sans vous prononcer.

Que l'empire de lois se perpétue sans interrègne; qu'à une assemblée législative succède une autre assemblée sans intermittence ; qu'à

l'expiration de son mandat un président de République remette le gouvernail à son successeur ; qu'un siège de magistrature ne reste jamais vacant ; qu'il en soit enfin de la nation comme d'une simple commune où le pouvoir municipal ne chôme jamais, ou d'un régiment dont les éléments se renouvellent autour du drapeau et sous le numéro qui en représente l'immuable unité, telle est la stabilité que je comprends, et la Constitution de 1848 y a surabondamment pourvu. Où donc voyez-vous une solution de coutinuité ? Où donc l'abîme ? Où donc le volcan ?

De mes sept cent quarante-neuf collègues en législation, je n'en sache pas un seul qui se dispose à siéger une seule minute sans nouveau mandat, au delà de ses trois ans expirés. Craignez-vous cependaut que faute de moines l'abbaye vienne à chômer ? Laissez donc ! les candidats ne feront pas faute aux suffrages du peuple. Il n'y aura que trop de marge. Vieux Gaulois que nous sommes, nous ne redoutons pas plus les vacances du pouvoir législatif que la chute des cieux !

Mais l'Assemblée future pourra ne ressembler en rien à l'Assemblée actuelle? Vraiment je l'espère un peu, et je ne m'en désolerai pas

Mais c*ést qu'aloris l'ôpiniôn publique se sera tDodifiée; et C'est précisément dans cette mobilité du pouTôir souverain que consiste le principal mérite de notre Constitution. Avec des assemblées qui se renouvellent périodiquement à de courts intervalles, vous êtes certains de posséder toujours l'expression traie, le reflet fidèle de la pensée publique, pourvu toutefois que le télégraphe ne se mette plus dé la partie. Aimeriez-vous mieux gouverner contre le vent de l'opinion î Cela s'est vu. La Chambre des députés de 1847 représentait la France comme je représente la Chine. Oui, mais vous n'oubliez pas qu'elle â chaviré. Attribùerez-vous une importance supérieure à cette autre fonction qui, ramenée à ses vraies limites, se réduisait à l'exécution pure et simple des décrets de l'Assemblée ? Soit : je ne discute pas sur le plus ou le moins, j'ai peu de goût pour les subtilités. Mais craindriez-vous, par hasard, de manquer de candidats à ta présidence de la République? Ëh! la succession ïie s'ouvrira que dans six mois, et déjà les héritiers abondent. Il nous en vient même d^outre-MâUchê. Il n'est pas jusqu'à M. de Larochejaquelein , qui , après avoir voté , en 1848, pour Abd-el-Kader, ne se laisse mettre lui-

même aujourd'hui eur les rangs au pr^udice de sou ancien candidat I Laisa^ïi : au pré^deut actuel succéder^, au mois de mai proQbain, un président nouveau, puis un troisième! et le reste, U en sera comme auit Étals-Unis d'Ame» rique, où on ne le» Qompte plus, Là-bas, une élection présidentielle agite à peine h surface de Tonde. )^e« fonds publics ne harassent ni ne baissent. Il ne s'en expédie pas une balle de coton de moins. Une banquereute impOi*tante

à New-Yerk y causerait plijs d'émoi que la mort du président des États-Unis, Pourquoi donc n'arriverions-nous pas à ce degré de salutaire indifférence, qui place la stabilité dans la perpétuité de la fonction,. et non dans les dé" positaires passagers du pouvoir ?

Qu'il est triste de faire la guerre ^ux mots | Mais puisque c'est ave^i des mots qu'on mène le monde» résignons^nous, Je me suis attaqué au mot d'ordre, je m'en prends aujourd'hui au mot de stabilité^ tout aussi creui^, tout auss vide, et je veux qu'il éclate comme une bulle de savon*

Des fait9 d'abord. £t je n'irai point puiser au delà de l'histoire contemporaine • Voyons la iltabilité que upus a donnée la monarchiet

Des quatre derniers rois do France, pas un

seul n*a laissé la couronne à ses descendants.

Louis KYI avait un fils. Est-ce que le fils de Louis XYI a succédé à son père ?

Napoléon avait un fils, en faveur duquel il abdiqua. Est-ce que la Chambre législative de 1815 proclama Napoléon II?

Charles X avait un pètit-fîls, fort innocent assurément des ordonnances du 26 juillet. Où donc règne-t-il, ce royal jeune homme, depuis vingt ans passés ?

Louis-Philippe abdique à son tour. Qui donc a recueilli la succession de Louis-Philippe?

Pauvres héritiers ! L'un s'étiole et meurt dans la prison du Temple ! L'autre, pâle rayon du soleil d'Austerlitz, va s'éteindre lentement dans l'atmosphère délétère d'une cour autrichienne. Je conseille aux deux survivants de vendre leurs droits d'aînesse pour un plat de lentilles, s'ils trouvent quelque juif pour les acheter.

Et les pères ont-ils donc été si heureux? Louis XVI meurt sur un échafaud. Napoléon au carcan de Saint-Hélène, après une première chute à l'île d'Elbe. Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippé sont bannis tour à tuiir. Des rois de France ! On en trouve "sur touics les route." de l'Europe. Ils résident partout, ex-

- an —

ceplé à Paris. La couronne loge à l'auberge. Coblentz, Cologne, Prague, Venise, Mittaw, Hartwell, Gand, Holy-Rood, Gorilz, fielgrave- Square, Wiesbaden, Froshdorff et Claremont, tels sont les Versailles du dix-neuvième siècle.

Nos rois pourraient à eux seuls mener un nouveau carnaval de Venise. Ehl ma foi, à votre place, j'offrirais la couronne au Juif-Errant !

La voilà dans son beau jour cette stabilité qu'on nous prône tant ! Certes, nous ne la payerons pas trop cher au prix du bouleversement le plus effroyable qui ait jamais ébranlé les bases d'une société! Donc,' à bas la République ! foin de la souveraineté du peuple ! fi du suffrage universel ! vive le roi ! Mais au moins lequel ? Faites-nous la grâce de vous décider? Or ou chrysocale, diamant ou verroterie, rap- ' portez-nous de vos voyages une couronne quelconque. Ne vous traitez pas réciproquement de bijoutiers en faux. La concurrence fait tort à votre commerce et profite peu à votre réputation. Nous vous payerons sans marchander vos frais de courtage, à vue et contre livraison. Êtes-vous prêts ?

Oui ! dites-vous.

Accepté . Aines et cadets s'embrassent,* on lave son linge sale en famille. Au feu l'histoire de

Tespagnolette ! Au feu U fameuse crayate de Saini*Leu ! Au feu le procès-yerbal des couches de Blaye! M. Thiers lui-même baise la maîa immaculée de la Yierge-mère, Tableau de famille béni par Bilboquet; excusez'^Doi , je voulais dire par M* Mole, qui s'éTanouit d'aiteudrissomeni. Au résumé, quatriàm^e ou cinquième restauration. Nous Toilà plus stables que jamais I

Deux mots, toutefois :

Octroierez-Yous une nouTelle Qiarte à ce pauvre peuple souverain? Ce serait bien gracieux à vous. Et cependant je ne vous le conseille pas. Des mille raisons que je pourrais vous. donner, je m'en tiens à celle-ci, qui en vaut mille: On ne vous croirait point. De toute la Bible, le peuple français n'a retenu qu'une seule maxime : Nolite confidere in prmdpibus : Ne vous fiez pas aux princes. Vous conviendrez que l'exemple de Charles X, corroboré dix fois depuis 1848 par tous les jMrinces constitutionnels de TEurope, n'est pas des plus encourageants.

Une Charte I une Chambre i deux Chambres ! un suffrage quelconque ! le gouvernement de l'opinion I Y pensez-vous ? mais, alors, votre roiy s'il est sincère, devient.*, je ne dirai pas

un cochon à l'engraîa^ ces expressions brutales ne vont bien qu'à ce mal appris de Napoléon.. . mais la marionnette du jeu d'orgue qui amuse les enfants. Et s'il n'est pas sincère, qu'arrivera-t-il? Une simple élection de députés ùiie dans un sens contraire au gouvernement renverse toute votre stabilité. Le roi dissout les Chambres. Le peuple les lui renvoie. Le roi cède-t-il : il s'avilit. Résiste-t-il : on se bat. Je le savais bien.

Finissons-en, une fois pour toutes, avec un système qui ne mérite plus les honneurs de la controverse. Les arguments que je vais invoquer ne datent pas d'hier, mais ils n'en sont que plus solides, puisqu'ils ont recula sanction de l'expérience. Je les ai déjà produits; je n'hésite pas à les répéter. La raison ne vieillit jamais. Ecoutez M. de Lamartine en 1847 :

« Les divisions prétendues du pouvoir sont « toujours des filetions. Le pouvoir n'est jamais (( divisé réellement; il est toujours ici ou là, « en réalité et tout entier ; il nest pas divi- « sible,.. S'il y a une Chambre et un roi (ou « un président), il est au roi ou à la Chambre; (( au roi, s'il subjugue l'Assemblée par la « force, ou s'il l'achète par la corruption ; à la

« Chambre, si elle agite Tesprit public et in- « timide la cour et Tarmée par Tinfluence de « la parole et la supériorité deTopinion. Ceux « qui ne voient pas cela se payent de mots vides. « Dans cette soi-disant balance du pouvoir, « il y a toujours un poids qui l'emporte : /V- « quilibre est une chimère, etc. , etc. »

A quoi j'ajoutais moi-même, il y a deux ans :

« Tous ces grands mots de monarchie con- « stitutionnelle, d'équilibre et de pondération « des pouvoirs, ne sont que piperies à l'usage a des habiles, et pâture pour les niais. Un roi « qui tire à dia, des Chambres qui tirent à « hurhaur; un roi qui pond des- pairs; des < ministres qui tiennent boutique de man- « teaux brodés, tandis que les élections dc- « viennent une foire aux consciences ; des tic( raillements perpétuels entre les prérogatives «royales et parlementaires ; une politique en « partie double, disant blanc dans les notes c< secrètes, et noir à la tribune; le mensonge a partout enfin : ce n'est pas autre chose que « l'anarchie et la corruption organisées. L'écc quilibre ne se maintient, des quinze ou dix-

c< huit années durant, que par des tours de « force à humilier un Auriol. Suivez le jeu de « la bascule oonstitutionnelle, c'est de This- « toire : si la Chambre tient bon de son bout, « et que le peuple y ajoute l'appoint de quel- « ques pavés, le roi, soulevé, glisse et tombe c( à Cherbourg, C'est la catastrophe monar- « chique du 29 juillet. Si, au contraire, le roi, « mieux avisé, achète et fait passer de son côté « la majorité de la Chambre, afin de rétablir « l'équilibre à son profit ; le peuple, qui, voit « la manœuvre, siffle, gronde, s'indigne, in- « tervient, et, du bout de son pied, ren- « verse, culbute à la fois monarque, Chambres « et bascule. C'est la catastrophe constitutionce nelle du 24 février.

« Grands équilibristes , grands enfants, vos <( chartes de 1814 et de 1830 n'ont jamais été c< plus solides qu'une pile de dominos sur « champ ! »

Je n'écrivais pas ces vérités pour le roi de Prusse. Et cependant le roi de Prusse semble en avoir profité. La bascule, il l'a brisée luimême, le jeu lui paraissait trop dangereux. Et tous les rois d'en faire autant; ils sont logiques, quand donc les peuples le seront-ils?

Pour prendre pîed sur un terrain solide, les royalistes sont contraints de remonter jusqu'au delà de 1789. Un roi, des sujets ; un roi absolu, des sujets soumis et muets ; un maître, des troupeaux ; un trône avec Téchafaud pour piédestal. C'est la doctrine de M. de Maistrc, le aeul parmi vous qui ait fait preuve de bon sens. Et n'allez pas transiger sur les conséquences, sinon vous êtes perdus. Au monarque héréditaire, il faut des soutiens héréditaires , une noblesse héréditaire , une pairie héréditaire , une magistrature héréditaire , un clergé grand propriétaire , etc., etc.; ce sont les conditions inexorables de votre stabilité. Et^ comme il est aussi facile de reconstituer toutes ces choses que de faire rentrer le vieillard dans le sein de sa mère, nous voilà fixés pour longtemps sur les destinées de la monarchie dans notre pays.

Seule la République est stable, seule elle vivra. Le secret de sa force, on vous Ta dit : « C'est que la République n'est pas un gouvernement qui émigré au jour du danger. » Elt le général Lambricière avait qualité pour s'exprimer ainsi. Mieux que personne il sait à quelle épouvantable secousse a résisté la République baissante. Compares donc la tempête de Juin

au coup de vent de Février, pui» concluez !

Que voulez -vous donc réviser? Est-ce simplement Tart. 45 de la Gt)nstitution qui s^àppose à la rééiigibilité immédiate du président? L'utilité d'une telle révision , je la comprends pour certains intérêts personnels , mais pour la France, nullement. J'ajouterai même, avec Fautorité de M. Dufatire, que ce serait là une mesure déplorable. Nous n'y gagnerions rien en stabilité. Nous y perdrions tout en mora* Kté. Un président rééiigible (et je ne fais allusion i personne) pourrait fort bien ne se préoccuper, dès son entrée aux affaires , que d'une seule pensée : préparer sa réélection, perfas et nefas ; et lés intérêts du pays en souffiriraient d'autant. Il est bien que la loi impose un tttin aux ambitions. Nous n^vons pas été élevés à si bonne école depuis vingt ans, qu'il Aille laisser ainsi le champ libre aux calculs de l'égoisme. ^u surplus, je suis profondément humilié pour mon pays de tout le bruit que fait une question qui l'intéresse si peu.

Et, lors même que vous prolongeriez de cinq ou de dix ans les pouvoirs de M. Louis Bonaparte! je suppose qu'une violation aussi flagrante de noire droit public s'accomplisse haut la main sans résistance^ je voudrais bien

savoir en quoi Taveoir serait mieux garanti ! Kst-ce que les deux pouvoirs rivaux s'accorderont mieux que par le passé? est-ce que les vieux partis s'agiteront moins? est-ce qu'il y . aura moins de revues de Satory, moins de sociétés de Saint-Vincent'de-Patd . moins de complots contre la République? M. Louis Bonaparte se recommande-t-il à vos yeux par un mérite hors ligne ? vous ne le dites pas sérieusement. Je suis plus poli que vous, je ne ris pas. Mais dans cette hypothèse, ce n'est ni cinq ans, ni dix ans, c'est une longévité de Mathusalem, c'est l'immortalité qu'il faut lui décréter, sans quoi nous restons suspendus sur Vahime^ comme vous dite?^ par le fil d'une existence si précieujse. Ou bien, la vertu de M. Bonaparte résiderait-elle toute dans son nom, comme celle de Samson dans ses cheveux? Oh ! en ce cas, rassurez-vous; le nom ne s'éteindra pas avec lui. Mais qu'il est flatteur pour la France d'être gouverné par un nom, l'ombre d'une ombre ! un buste en plâtre y suffirait !

— Mais , nous dit*on , l'expérience de la République est complète. Voyez, après trois années seulement, dans quel état d'anxiété nous laisse cette Constitution que vous voulez

maintenir ! Ëst-il un seul propriétaire, un seul commerçant, un seul ouvrier, qui soit sûr de son lendemain? Malgré la sévérité des lois, malgré la vigueur du gouvernement, en dépit de Tunion des honnêtes gens ^ les mauvaises doctrines cheminent, tes passions s'allument; il n'est pas jusqu'à nos campagnes, autrefois si paisibles, qui ne rivalisent de turbulence avec les villes. Nous marchons évidemment à un cataclysme où s'engloutiront la religion, la famille et la propriété. Or, puisque la Constitution n'oppose à la terreur qu'une digue insuffisante, n'est-il pas urgent de la réviser et de consolider les bases de l'ordre social 1 —

Il y a du vrai dans ce tableau, quant aux campagnes surtout. Si Paris vous effraye, si M. de Grammont persiste dans sa proposition de changer le siège du gouvernement, je ne sais trop dans quel coin de la France il faudra se transporter pour y gouverner en sécurité. Il vous faudrait une île en l'air, une île de Laputa. Encore y craindriez-vous une invasion de socialistes en ballons. Mais je vais vous répondre par une historiette, qui, sous un côté plaisant, contient un enseignement sérieux.

Trois échevins se proposaient d'acquérir pour leur petite ville un terrain sur lequel

reposait une maison que le propriétaire ne voulait pas vendre. Us imaginèrent d'y mettre le feu, sauf à payer, en honnêtes gens, une juste indemnité. Mais il fallait parer au déyeloppement de Tincendie. Les rôles furent convenus. L'un des échevins devait allumer le feuy le second sonner le tocsin, le troisième courir aux pompes. Â Fheure dite, le tocsin sonne, les pompiers endossent la bricole, la

foule s'amasse. Où donc est le feu? Là, là,

répond Téchevin aux pompes, en indiquant du doigt la maison condamnée. C'est là qu'il est ou qu'il doit être. On accourt, et que trouve-t-on? Le troisième échevin tout essoufflé à attiser un feu récalcitrant, qui s'obstinait à ne pas prendre !

Eh bien ! oui; le feu prend à la maison, et ce n'est pas votre faute s'il n'a déjà tout envahi de la cave au grenier. Mais qui donc l'attise? Courez-y, et partout vous trouverez un échevin du gouvernement et des honnêtes gens.

Comment! chez un peuple qui a quelque sentiment de sa dignité, vous avez la prétention d'implanter le code russe ! Vous ne gouvernez qu'à coups de police ! Vous organisez dans toutes les communes un système de délation, de dénonciation et d'espionnage ! Vous

proscrivez la presse! Vous proscrivez la parole! Vos arrêtés limitent le nombre des convives à un banquet de famille et le nombi:e des assistants à un convoi funèbre ! Vous mesurez, à la sécheresse de votre cœur, nos îoîes et nos regrets I Vous interdisez jusqu'aux insignes traditionnels des baptêmes, des noces^ des danses/ et des enterrements! Vous blessez nos populations dans ce qu'elles ont de plus cher, la légende de la famille et le respect du foyer ! Les élus du peuple, leà représentants du peuple, vous les traquez de village en village, comme des malfaiteurs, vos 'agentis les poursuivent, vos commissaires les arrêtent, vos gendarmes les sabrent, vos orateurs les vilipendent, vos journaux les calomnient, et le peuple sera insensible à ces avanies qui retombent directement sur lui! Et vous êtes étonnés que nos populations regimbent sousle bâton 1 Mais non; vous ne Fêtes pas : il y a chez vous parti pris d'agacer^ d'irriter, de traquer cette bête fauve de peuple jusqu'à ce qu'elle tombe sous le feu de vos chasseurs : auquel cas vous triomphez, Tordre est rétabli ! Comment ! vous vous plaignez de Tinsuffisance des lois, vous en déplorez le discrédit, et vous qui avez prêté serment de fidélité à la

Constitution, vous laissez fmprinâcr que cctlc loi des lois fait la honte, la ruine et le désespoir de la France! Les lois ! Voui n'en tenez compte lorsqu'elles vous gênent^ vous les brisez lorsqu'elles vous nuisent, et vous êtes étonnés qu'on ne les respecte pas ! Mais non, vous ne Vètep pas : il y a chez vous parti pris de gouverner en dehors de la légalité, jusqu'à ce qu'une bonne grosse émeute vous donne occasion de déployer toutes vos forces , auquel cas vous triompherez : l'ordre sera rétabli!

Gomment! vos sermonneurs du Dix-Décembre, les coryphées de votre religion, se lamentent sur la prédominance des intérêts matériels dans notre société, et, pour nous remonter le moral, vous n'avez à nous offrir qu'une loterie de lingots d'or ! Yous allumez la cupidité dans les âmes ! Yous élevez un autel au dieu Hasard ! L'un des vôtres , M. Romieu , va jusqu'à prêcher son culte comme un moyen de gouvernement! M. Guizot était plus honnête. Sous sa fameuse maxime, enrichissez-votiSf il était permis de lire, par le travail. Mais sous la vôtre ! Et vous êtes étonnés que les sentiments du peuple s'abaissent peu à peu au niveau des vôtres 1 Mais non, vous ne Têtes pas : il y a chez vous parti pris de démoraliser Tçs-

prit public. Changés en bœufs, les compagnons d'Ulysse étaient plus faciles à gouverner!

Les campagnes rougissent à vue d*œil ! Et que faites-vous pour les campagnes? Le budget les écrase. L'avcz-vous réduit? L'usure les ronge. Avez-vous extirpé l'usure? Vous leur deviez des institutions de crédit, les avez-vous créées ? Nous vous avions cependant ouvert la voie. Ce senties républicains qui ont réduit le tarif des lettres, réduit l'impôt du sel et supprimé rimpôt des boissons. Vous avez pris les choses à rebours. Pas une de vos mesures qui ne soit impopulaire. Les ouvriers de Paris avaient accordé trois mois de crédit à la République, les campagnes vous ont donné trois ans. Qu'en avez-vous fait? Bien. Et vous dites que vous appliquez la Constitution!

L'anxiété est générale 1 C'est, par ma foi, bien surprenant! Vos trois cents orateurs, vos trois cents journaux et vos trois cent mille fonctionnaires, ne chantent que des hymnes à la peur. La République, dans leur bouche, pî^omoire, la constitution dérisoire^ et les espérances du peuple illusoires. Chaque jour on remet en question les décisions de la veille. Il n'est bruit que d'intrigues, de conspirations et de coups d'État. Est-ce pour aujourd'hui?

Est-ce pour demain? Hier encore, IS octobre, la Gazette de France dévoilait le plan d'un 18 brumaire qui devait éclater aujourd'hui même. Les représentants effarés accouraient à leur poste et les fonds ont baissé de 65 centimes. Sont-ce, par hasard, les républicains qui attisent le feu? Ne seraient-ce pas plutôt les

échevins ?

Et c'est là ce que vous nous donnez pour une expérience de la République et de la Constitution !

Sauf les accrocs faits de votre main, la Constitution est vierge encore, oui, vierge de toute application.

Vous voulez l'abolir.

Nous voulons tout simplement Tessaycr, Et nous l'essayerons un jour ou l'autre, sans vous, malgré vous ou contre vous; car, tenez-le pour certain :

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