LA CONSTITUTION NE SERA PAS RÉ- VISÉE
Et par quels moyens la Constitution seraitelle révisée?
Il faut, au préalable, un vote de TAssemblée législative aux trois quarts des voix. L'article 111 de la Constitution est positif. Il ne se prête à aucune interprétation.
Or, au premier vote, qui eut lieu le 19 juillet, 278 voix sur 724 décidèrent qu'il n'y avait pas lieu à réviser la Constitution. Le quart de 724 étant 181, c'est donc une majorité de 97 voix qui s'est prononcée pour le maintien de la Constitution.
Les révisionnistes seront-ils plus heureux à un second essai? Non.
Espèrent-ils un revirement de TAssemblée ? Non.
Comptent-ils sur ce qu'ils appellent la pression de Topinion publique? Pas davantage.
Je vais plus loin«
Au premier appela le bataillon de MM. Léon Faucher, de Broglic et Berryer comptait 446 hommes. Au second appel, il en manquait plus de cent !
Alors déjà, et lors même que l'opposition républicaine se fût abstenue, la révision ne passait pas. Les orléanistes et bon nombre de légitimistes faisaient semblant de vouloir réviser. Décocher gratuitement et sans danger une flèche à la République, ils n'avaient que ce but. Mais, au fond, ils eussent été désolés que leur proposition réussit. Les royalistes comptaient sur les républicains pour barrer la route à M. Bonaparte. Ainsi raisonnent, marchent et votent les partis.
Si M. de Joinville était président, et qu'il désirât une révision à son profit, les bonapartistes , à leur tour, se donneraiejit aussi des airs de révision. Mais ils n'en feraient rien. Entre gens qui se respectent et qui s'aiment,
on se dpit bien ces petites marques de confiance et d'amitié. *
Or, deux faits nouveaux se sont produits. Les orléanistes ont un candidat qui n'est pas M. Bonaparte. MM. les légitimistes ont le leur aussi. Il va sans dire que le grand parti de Tordre n'en est pas moins étroitement uni pour autant. Mais la comédie touche à sa fin. Je doute même que la pièce obtienne les honneurs d'une seconde représentation.
Que les enragés de l'ordre fassent grand bruit de leur quinze cent mille pétitions et des vœux de leurs quatre-vingts conseils généraux; qu'ils nous donnent cela pour le vœu unaninae de la France ; qu'il nous menacent, enfin y d'un coup de balai populaire ou d'un 15 mai en cravache : nous reconnaissons bien là le langage et les formes de l'honnêteté et de la modération. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres^ nous attendrons sur nos bancs M. Léon Faucher en bottes éperonnées et en cravache de chasse à la Louis XIY, pour croire à sa vaillance. M. Faucher un Brenuus ! mais alors M. Dupin serait un sénateur romain!
L'opinion publique ! Le vœu de la France ! c'est bientôt dit. Les partis ont de singulières lunettes I A travers les siennes, la vieille Ga-
zetie n*a cessé d*apercevoir depuis vingt ans une France fantastique, que personne, après elle, n'a pu découvrir. L'opinion publique ! Eh ! vous décoriez déjà de ce beau nom les deux cent mille signatures ameutées contre l'Assemblée constituante ! Mais, par contre, comment traitâtes -vous les cinq cent mille pétitionnaires qui se soulevèrent spontanément, dans Tespace de quelques semaines, contre votre loi du 31 mai? de fâcheux. Mais je ne veux plus me battre ni contre les mots, ni contre les télégraphes, ni contre les moulins à vent.
Les pétitions révisionnistes ont été jugées en premier ressort par le rapport d'un conservateur, M. de Melun, et en appel par l'Assemblée elle-même. Il a été prouvé que l'impulsion partait des régions administratives; et TÂssemblée, dans un vote mémorable, a blâmé le gouvernement de la part qu'il y avait prise. Au rebut donc cette fausse monnaie d'opinion publique fabriquée pour les besoins d'une mauvaise cause ! Qu'avez-vous dé phis à nous offrir?
Les vœux des conseils généraux ! comptons. A vingt voix environ par département, cela peut constituer quinze ou seize cents signatures
à joindre, sauf ^nble emploi, au dossier des )étitions. Avec la meilleure volonté du monde, , e ne puis vous accorder rien de plus.
J'entends : c*est encore de la monnaîe. d'opinion publique à un autre titre et toujours à votre façon. Jtfaîs, argent ou billon, je ne Facceple pas, et voici pourquoi :
Vos conseils, élus en 1848, devaient être re^ nouvelés en partie cette année ; vows avez prolongé leurs pouvoirs. Qu'est-ce à dire ? C'est qu'ils ne tiennent plus leur mandat du vœu de leurs concitoyens, mais bien d'une loi qui les érige en véritables commissions départementales. Et, dès lors, quelle opinion peuvent exprimer vos conseillers généraux ? La vôtre ou la leur; mais celle du peuple, nullement.
. Fussent-ils encore en pleine possession de leurs pouvoirs primitifs que je contesterais encore leurs titres ; je n'ai pas oublié leur origine. Les conseils furent élus sous l'impression immédiate de la terreur qu'avaient jetée en France les journées de Juin. Désordre et confusion, au point de vue qui nous occupe, voilà tout ee qu'ils représentent , mais l'opinion de leur département, calme, rassise, réfléchie», actuelle enfin, non, non, jamais, jamais !
Je prends hardiment pour type celui des
canseils généraux qui s'est prononcé le p^us vivement pour la prolongation des pouvo'i h ae M. Bonaparte. Et je ne dirai point par quel indigne guet-apens fut éloigné de la session l'un de mes amis, que chacun tient pour un excellent républicain. Le département de Pyrénées- Orientales n'envoie à l'Assemblée que des républicains. Qui donc représente, dans sa sincérité, l'opinion des Pyréûées - Orientales ? sont-ce mes collègues et moi 7 ou bien nos adversaires, membres du conseil général, qui tous ont échoué contre nous, à de longues distances, aux élections générales de 1848, comme à celles de 1849?
L'opinion bonapartiste dans mon pays ! En dépit du vote du conseil général, elle se réduit aux trois ou quatre mille signatures qu'y ont récoltées les agents de l'administration. ..Que les vœux des conseils généraux s'en aillent donc dormir dans la poussière des archives ministérielles ! Après Texemple que je viens de citer, j'ai bien le droit d'y jeter quelques pelletées de terre et de n'en plus parler.
En résumé :
Vœux de conseils généraux sans mandat et
pétitions dépourvues de tout cachet d'indépendance, voilà tout le bagage des révisionnistes. Ce n'est pas avec un bélier de cette force qu'on peut enfoncer les portes de la Constitution.
Non, non, la Constitution ne sera pas révisée.