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Midi. — Conformément à la lettre d'hier soir, le lieutenant Rivot s'est rendu, à 7 heures, au quartier-général du 6^ corps. Le général de Berckheim avait l'ordre de le conduire à l'état-major, où le général Henry lui a donné une dépêche écrite, portant : « MM. les généraux de division sont « invités à remettre, à M. le lieutenant Rivot, les aigles et « étendards des régiments, pour être conduits à l'arsenal de « Metz, où ils seront brûlés. La mission achevée, cet ordre » devra être rapporté au quartier-général. »
M. Rivot n'a reçu qunn fourgon du train des équipages, conduit par un homme de l'administration, et il
« Le directeur de cet établissement les recevra et en délivrera récépissé « aux corps.
'< Le maréchal commandant le 6* corps ,
<i Par ordre :
« Le général chef d'état-major général, ■i Signé He>'ry. »
s'est rendu successivement chez MM. les généraux de division du 6* corps.
Les 4% 3^ et 2^ divisions ont remis leurs étendards; mais, à la \'^ division, le général Péchot, remplaçant le général Tixier, malade, est sorti, les larmes aux yeux, et il a dit avec une émotion extrême : « Je ne les ai plus, ils sont brûlés. »
M. Rivot s'est alors rendu à l'arsenal, où il a été rejoint par le lieutenant-colonel d'artillerie Lanty, envoyé par le général de Berckheim, pour assurer la destruction des insignes.
Le colonel directeur de l'arsenal a lu l'ordre du général Henry; il a paru très-surpris et très-contrarié. Il a affirmé n'avoir aucune connaissance de ces instructions, ni reçu aucun avis. Il a résisté aux instances des deux officiers; il n'a pas même voulu signer des reçus. On a été obligé de se contenter de récépissés certifiés par les gardes, et M. Rivot est revenu au quartier-général rendre compte de toute chose, et du refus de brûler les étendards.
L'état-major du 6^ corps a de suite envoyé au général Péchot l'ordre impératif d'envoyer immédiatement à l'arsenal les étendards de la i'^ division. On a obéi, et ces derniers drapeaux sont arrivés à l'arsenal, où ils sont, comme les autres, conservés intacts.
En résumé, on a fait réunir confidentiellement, hier soir, à dix heures, les drapeaux des régiments du 6^ corps, pour les brûler, et ce matin, on n'a pas exécuté cette promesse d'honneur. Si ces nobles débris, qui n'ont point été vaincus, deviennent des trophées de l'ennemi, c'est un acte de déloyauté qu'il faudra stigmatiser sans merci.
2. heures. — Le général a convoqué, à midi, tous les commandants d'artillerie du 6® corps. Il nous a annoncé que la capitulation est conclue pour le samedi 29, à midi ; que nous devons verser aujourd'hui, à 2 heures, les armes portatives, au fort de Plappeville; que nous conduirons demain nos troupes aux avant-postes, et que les officiers rentreront en-
suite dans nos lignes ou dans la ville, à la disposition des autorités prussiennes. Il nous adresse, dans la journée, les instructions du maréchal, etc. (V. Pièces just. n°' 245, 246.)
J'ai embrassé le général et je suis sorti en pleurant.
L'armée est folle de douleur ! Depuis 24 heures, tous les officiers demandent des ordres, une direction, un centre, un point de ralliement. Tous les soldats sont prêts, ils attendent. L'esprit de discipline domine; l'indignation est extrême; la rage déborde, mais on obéit, et l'on subit sans sédition une situation honteuse et inouïe.
4 heures. — Je viens de fermer notre ambulance; j'avais 19 hommes malingres et souffreteux, ils ont refusé d'entrer à l'hôpital ; ils veulent tous finir avec nous. Il ne me manque personne. (V. Pièce justificative n° 244.)
7 heures. — Les hommes sont de retour ; ils reviennent de Plappeville; la remise des armes a été bien longue; elle a été rendue bien pénible par une forte pluie.
J'ai fait partager le boni des ordinaires, et je viens de recevoir les textes de la capitulation, du protocole, et les circulaires du commandant.
Voici ces documents :
1° Texte delà capitulation. (V. Pièce justificative n° 248.)
2° Protocole. (V. Pièce justificative n° 249.)
A. Circulaire explicative du protocole. (V. Pièce justificat. n» 247.)
B. Circulaire pour les états nominatifs. (V. Pièce justificat. n» 230.)
c. Ordre. (V. Pièce justificative n° 231 .)
D. Ordre. (V. Pièce justificative n° 232.)
E. Ordre général d'adieu du maréchal. (V. Pièce justificat. n° 253.)
9 heures. — Tous mes officiers refusent les concessions de l'ennemi; ils resteront avec leurs troupes jusqu'au bout; ils repoussent avec indignation la capitulation ; ils sont désespérés de la subir.
Notre jeune vétérinaire du 8^ régiment, M. Rey, vient aussi de m'apporter sa décision : « Je suis parti avec l'armée, je « demande à en subir le sort. Plutôt la captivité, qu'une « brèche à mon honneur. »
La ville de Metz est révoltée; le tocsin sonne; la garde nationale refuse de donner ses armes ; le général Coffinières est, depuis quelques heures, injurié et entouré par une foule en délire.
Que de ruines ! ! que de douleurs !
10 heures. — Presque tous les bataillons de chasseurs et les régiments de l'armée du Rhin ont protesté. J'ai lu la lettre du 9^ bataillon du 6^ corps, celle du 41^ de ligne du 3^ corps, etc. Elles se ressemblent toutes; voici celle du colonel Saussier :
« Queuleu, 28 octobre 1870.
« Au maréchal Lebœuf, commandant le 3^ corps d'armée « à St-Julien.
« Les officiers soussignés du 41^ régiment de ligne, quoi- « que n'ayant pas encore reçu la communication officielle « d'une capitulation sans condition, croient néanmoins devoir « considérer comme vrai cet immense désastre. Ils se font un « devoir de protester de la façon la plus solennelle contre la « reddition entière d'une armée qui n'a pas encore été battue « par l'ennemi ; ils vous prient de vouloir bien être assuré de « leur concours, et si vous voulez bien faire un appel à leur « dévouement pour un acte énergique, ils se déclarent tous « prêts à combattre. )»
(Suivent les signatures du colonel Samùer et de 42 autres officiers de son régiment.)
29 Octobre, Il heures. — Je viens de recevoir les dernières circulaires.
On a conduit au Ban-St-Martin le reste de nos chevaux et tle notre matériel.
Voici l'ordre d'adieux du général de Berckheim et ma réponse :
Ordre du 28 octobre UlO.
« Officiers, sous-officiers et soldats d'artillerie du « G' corps,
« Avant de quitter un commandement dont j'étais fier, je « tiens à vous faire mes adieux.
« Adieux tristes et pénibles, car nous avons tous le cœur « navré des malheurs de la patrie.
« La seule consolation qui nous reste, c'est la conscience « d'avoir fait notre devoir, chacun dans sa sphère ; la seule « idée qui puisse nous soutenir, c'est l'espoir d'une revanche « dans l'avenir.
« Nous avons été vaincus par la faim, et quoique cette « dernière soit souvent mauvaise conseillère, vous avez été « disciplinés et courageux jusqu'au bout.
« Il vous reste un dernier devoir à remplir : c'est de faire « honorer et respecter le nom français à l'étranger. Rappe- » lez-vous, pendant votre captivité, au milieu d'un peuple « ennemi qui vous observera et sera heureux de vous trouver ff en défaut, que nous sommes tous solidaires de l'honneur « français. Ne soyez ni outrecuidants, ni abattus, et surtout « ne faites rien que vous ne puissiez avouer à votre retour.
« Conservez toujours, au fond du cœur, l'amour sacré de « la patrie, et ne vous endormez jamais sans soupirer tout « bas : Vive la France, encore et toujours !
« Le général commandant l'artillerie du 6^ corps,
« Signé : de Berckheim. »
Réponse et adieux des officiers de la réserve au général.
« Mon Général,
« L'ordre que je viens de recevoir et vos adieux ont été au « fond de nos cœurs. C'est bien, et c'est ainsi que parlent « les cœurs nobles et généreux comme le vôtre. Tous mes « officiers et moi nous vous remercions.
« Nous vous disons adieu, les larmes aux yeux. L'honneur « sera sauf pour les prisonniers de guerre ; mais l'histoire « ne sera jamais assez sévère pour ceux qui, sans rien pré- « voir, et sans rien savoir des préparatifs effroyables de l'é- « tranger, nous ont lancés dans une guerre où la masse de- « vait nous écraser.
« Tristes choses que les passions politiques ; elles ont tout « divisé, tout désorganisé et empêché l'union et la cohésion, « qui, seules, pouvaient assurer le réveil du pays.
« Où sont, bon Dieu! nos vieux francs Gaulois? où sont « nos pères du siècle dernier? où sont enfin tous ceux qui « disaient que nous savions tout sacrifier au drapeau et à la « patrie? Hélas ! tout est vide.
« Enfin, ici même, que dira l'histoire de notre blocus de « trois mois ? Nous étions trop loin du chef suprême pour « juger les choses, mais un fait aujourd'hui domine tout : « 1210,000 hommes armés se rendent après avoir été à moitié « morts de faim Horreur ! !
« Il ne faut pas récriminer ni blâmer sans tout savoir, « mais je suis navré ; mes officiers sont tous en pleurs, et « nous gémissons avec des larmes de sang sur les malheurs « de la patrie et sur les nôtres.
« Au revoir, mon Général, au revoir ! au nom de tous. Je ne « puis que vous remercier encore de la confiance que vous « vouliez bien nous témoigner et des éloges que vous adres- « siez à notre réserve. Nous étions heureux sous vos ordres.
« et nous aurions voulu y mourir avec joie, si cela avait pu « éloigner de notre patrie la cruelle épreuve qu'elle va subir, « et la blessure dont elle se relèvera toujours trop tard.
« Je vous offre, mon Général, nos derniers adieux au nom « de tous.
« Le L'-Colonel, de Montluisant. »
5 heures du soir. — A II heures, nous avons pris notre dernier et bien frugal repas. Nous avons assisté, à une heure, au départ des troupes du 6° corps ; enfin, à 2 heures, j'ai vu défiler, pour la dernière fois, ma belle réserve d'artillerie du 6* corps.
Le temps est abominable, la nature est en deuil ; tout le monde est présent.
Les adjudants, les sous-officiers, les hommes énergiques, résolus, dévorent leurs larmes et leur douleur. J'ai embrassé les sous-officiers, salué le plus grand nombre, serré la main de ceux que j'avais pu apprécier. Tout a été bientôt fini, et il ne m'est resté que le souvenir d'une poignante et indescriplible tristesse et l'adieu de l'artificier Barrault : « Au revoir, « mon Colonel, nous méritions mieux que cela ; pourquoi « ne nous a-t-on pas conduits? Pourquoi sommes-nous « abandonnés et si malheureux? »
J'ai embrassé ce vieux soldat, qui, après avoir traversé Sébastopol et l'Afrique, venait de finir en exhalant sa douleur. Le commandant Brunel et mes officiers ont remis leurs hommes aux autorités prussiennes, et j'ai quitté nos camps.
Les vautours humains partageaient déjà nos dépouilles : 200 misérables se disputaient les mille riens sans noms laissés par les soldats. C'était l'image de la désolation succédant à notre ruine !
La réserve d'artillerie du 6® corps était détruite et anéantie.
Minuit. — Recueilli chez des gens de cœur, j'ai pu, pour