‹ 1870Chapitre 12 sur 155 · CLOTURE DU JOURNAL · texte numérisé non relu

CLOTURE DU JOURNAL

La réserve d'artillerie du 6^ corps a été livrée, ce matin, à l'ennemi. Un dernier devoir me reste à remplir, c'est celui de t rendre compte au Ministre.

Mon journal de marche fera connaître les ordres que j ai reçus, les efforts de mes troupes, leurs combats et leur ruine. Groupés aujourd'hui autour de moi, ils ont subi une capitulation humiliante et honteuse qui est une trahison.

Placé bien loin dans la hiérarchie militaire, j'ai ignoré bien des choses, rarement commandé, et presque toujours obéi. Je dois cependant à l'honneur de mes officiers et de mes troupes, de repousser de toutes mes forces une capitulation sans précédent dans l'histoire.

Deux ordres de faits ont dirigé la campagne : le commandement et l'exécution.

Le commandement a toujours été sans plan de campagne, sans prévisions, sans portée et sans but. Surpris aux batailles de Borny, de Rezonville et d'Amanvillers, le maréchal commandant en chef n'a jamais deviné nos luttes, ni dirigé leur marche, ni amené un lendemain. Revenu sous Metz, le maréchal Bazaine a d'abord voulu obéir, puis, effrayé par les événements de Sedan, il s'est abandonné sans énergie, sans patriotisme et sans grandeur.

Longtemps immobile, caché à tous les yeux, séduit par les mirages trompeurs de l'ennemi, il a caressé l'idée de restaurer la Régence, d'être le pivot de l'avenir ; et quand le pays, sombrant de toute part, s'en allait en ruines, sans armée et sans chef, il n'a songé qu'à s'isoler déplus en plus, à repousser les ardentes prières de ses soldats et à adoucir les épines d'une route dont sa conscience n'a apprécié ni la flétrissure, ni l'étendue.

Au-dessous du maréchal Bazaine, le maréchal Canrobert, son lieutenant du 6* corps, est resté lui-même. Le premier au feu les jours de Rezonville et de St-Privat, il a été brave, honnête et droit. Dévoué personnellement à l'empereur Napoléon, il a eu le tort involontaire de laisser commencer des négociations politiques. Plus tard, il n'a plus osé arrêter des pourparlers qui étaient la seule planche de salut de ceux qu'il avait aimés.

Enfin, quand le calice d'humiliations est venu, il a eu le tort grave d'écouter le maréchal Bazaine, de croire la France perdue, de livrer notre matériel, nos drapeaux, nos armes, et de ne pas demander à conduire les troupes à l'ennemi. Le maréchal Canrobert, homme de cœur et d'élan, serait mort mille fois pour son armée et pour le pays.

Après avoir caractérisé le commandement, il nous reste à parler de l'exécution, du soldat.

Toujours au 6^ corps, à l'artillerie de la l'* division et à la réserve, mon regard n'a pu embrasser qu'un horizon des plus restreints. Je ne dois parler que de mes troupes, et j'ose affirmer que les ordres reçus ont toujours été exécutés avec discipline, avec élan, avec un dévouement absolu.

Dirigé par notre chef direct, le général de Berckheim, grand cœur, infatigable dans les conseils comme au bivouac, l'honneur de ma vie et de ma carrière militaire sera d'avoir commandé à des soldats admirables, qui ont conservé, jusqu'au dernier moment, le culte du devoir. Ils se seraient fait tuer jusqu'au dernier pour la patrie et son drapeau.

En résumé, la belle armée du Rhin vient de disparaître en prononçant le mot de trahison. Les habitants de Metz sont plus sévères encore, et la France entière r^edira pendant des siècles : Trahison ! trahison !

J'ignore les décrets de la Providence, mais si la clémence de Dieu pardonne à notre belle France ses fautes, ses faiblesses, sa vie factice qui a amené tant de douleurs; si la France se retrouve entière, grande et fîère comme nous la voudrions au prix de notre sang; si quelques lambeaux surnagent, le maréchal Bazaine, commandant en chef l'armée du Rhin, passera au crible de nos règlements militaires, et la postérité enregistrera le jugement de son armée : M. le Maréchal , vous n'avez su ni commander, ni servir la patrie, ni mourir !

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