‹ 1870Chapitre 13 sur 155 · CAPTIVITÉ · texte numérisé non relu

CAPTIVITÉ

Première annexe. — Captivité. — Je n'ai conservé aucune notion précise sur les événements qui se sont succédé à Metz pendant les journées des 30, 31 octobre et 1®"" novembre. Alité par une très-forte inflammation d'entrailles, je n'ai pu me lever que le 21 novembre, pour partir avec le convoi affecté au 6* corps.

Plus de 800 officiers et leurs ordonnances ont été mis dans d'indignes wagons à bestiaux, et expédiés en Allemagne. J'avais autour de moi les officiers des cinq batteries de la réserve.

M. D.-V. Lesquau, lieutenant au 55^ régiment prussien, commandait le train, qu'il fit passer par Forbach, Saarbruck, Bingen, Mayence, Darmstadt, Aschafienbourg, Wursbourg, Lisemfelt, Bamberg, Cumback, March-Schorgast, Hof, Planen, Altembourg, Leipzitg, Wursen, Rieza et Dresde.

Brisé et meurtri par trois nuits et trois jours de route dans des v\'agons impossibles, je suis descendu, le 5 novembre, à l'hôpital de Dresde, avec M. le commandant Brunel, MM. les capitaines Lequeux et Rivot et M. le lieutenant de Bréban.

Conduit devant S. Exe. M. le Ministre de la guerre saxon, général von Fabrice, j'ai été accueilli avec une bienveillance parfaite, et j'ai oJ)tenu, au bout de quelques jours, l'autorisation de séjourner en ville. Nous avons loué un appartement, où nous vivons dans l'isolement et le travail. Le nouveau ministre, M. Brandenstein, et le Gouvernement saxon, nous ont accordé les respects et les égards dus à nos malheurs, et j'ai saisi les occasions d'en témoigner ma gratitude.

Les officiers de la réserve d'artillerie du 6^ corps sont aujourd'hui disséminés en Allemagne. Nos troupes, livrées à Ladonchamp, après avoir beaucoup souffert, ont été en grande partie dirigées sur Dantzig, en passant par Cologne, Minden, Hanovre, Brunswick, Magdebourg et Berlin.

J'ai entendu affirmer qu'il y a, en Saxe, 20,000 prisonniers de toutes armes : 18,000 à Dresde, 1 ,500 à Leipzitg et oOO à la forteresse de Kœnigstein. Malgré des abus et quelques évasions, les consignes sont peut-être trop sévères. J'ai traversé souvent la grande caserne, visité deux fois le camp de l'Alaun-Platz ; j'ai causé librement avec les hommes, et j'ai vu qu'ils sont vêtus, chauffés et nourris convenablement. Les plus à plaindre sont ceux qui arrivent maintenant de France, dans un dénument absolu, et ceux qui sortent des hôpitaux.

Il y a là une lacune que la bienfaisance n'a pu encore combler.

Des hommes de cœur, envoyés par le Comité lyonnais pour secourir les prisonniers, ont apprécié la situation des Français en Prusse et en Silésie ; ils ont séjourné à Dresde en retournant en France, et ils ont constaté, comme nous, que le Gouvernement saxon fait les plus louables efforts pour adoucir, dans la limite du possible, le sort des prisonniers.

Deuxième annexe. — Attitude et opinion des officiers. — Le public s'est si souvent occupé des officiers français prisonniers en Allemagne, que je crois devoir, M. le Ministre, ajouter encore (juelques mots pour vous renseigner

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sur les pensées et les actes de ceux qui vivent avec moi.

Six mois de guerre ont aujourd'hui éclairé toutes les situations.

Le peuple français n'a pas désiré la guerre ; il ne s'y est pas préparé, il ne l'a pas cherchée, il ne l'a pas voulue. Lancée sans mesure sur la pente des jouissances faciles et dans une civilisation trop raffmée, la France ne savait plus la vérité sur les hommes et sur les choses, sur ses faiblesses et sur les forces de ses plus proches voisins.

Le désir de paix était si universel, qu'on résista aux besoins d'une réorganisation militaire, qu'on condamna, comme trop rigoureuses, les lois déjà si insuffisantes de 1868, qu'on refusa leur exécution intégrale.

Le souverain, trop fidèle à sa devise .- Tout est heur et malheur en ce monde, s'abandonnait aux événements; il suivait leur marche sans les diriger. Mal renseigné, plus mal servi encore, il ignorait la vérité vraie. Il croyait commander aux vieilles armées du premier Empire, posséder des armements nouveaux et irrésistibles, des places fortes à l'abri des insultes, des approvisionnements inépuisables. Il écoutait ses familiers qui, trop souvent, dans leur zèle exagéré, trouvaient la solution de toutes les difficultés politiques dans un cri irrésistible de ; Guerre ! guerre !

La France, qui a successivement aidé avec élan à la formation de la Belgique, à la régénération de la Grèce et de l'Italie ; la France, qui a subi avec douleur l'expédition du Mexique, n'aspirait, en 1870, qu'à la paix universelle. Elle conviait l'Europe à l'établir, loyale, facile, sans aigreur, sans susceptibilité, sans arrière-pensée.

La justice éternelle nous donne le droit d'afïirmer hautement que la France n'a ni appelé ni désiré le duel de 1870. Depuis 1866, des défis nombreux venus de l'Allemagne du ?s'ord, avaient péniblement impressionné l'opinion. Plus tard, les hommes d'Etat prussiens, merveilleusement renseignés et servis, ont voulu achever l'unité de l'Empire germanique par

la guerre, ce sont eux qui ont lancé le défi d'un prince prussien sur, le trône de Charles-Ouint.

Un nouveau ministère français, peu maître de lui-même, sans réflexion, sans examen de nos ressources, s'est élancé à la tribune; il a caractérisé l'insulte et trompé la France devant l'ennemi, en ajoutant : Il faut combattre, nous sommes prêts!

Enfin, le peuple français, mal renseigné et déjà engagé, a acclamé ses aigles et marché à l'ennemi.

Voilà, M. le Ministre, la vérité vraie; voilà ce que l'Europe entière peut vérifier depuis six mois.

En résumé, malgré les plus îiautes assertions contre lesquelles nous ne saurions trop réagir, nous soutenons, partout (;t en tous lieux, que la France a été précipitée dans une guerre dont elle n'est pas responsable. Nos épreuves, les douleurs de nos ennemis, toutes les ruines consécutives de pareilles luttes, pèseront d'un poids incalculable sur la mémoire de ceux qui les ont longuement préparées, savamment dirigées et voulues; et aussi sur ceux qui les ont follement acceptées et conduites.

Retenus loin de la mère-patrie par les lois de l'honneur, qui ont été le culte de notre vie, nous ne cessons de demander à être échangés, et nous puisons dans nos sentiments patriotiques la force de crier à tous nos frères : Courage et toujours courage! Nous répudions toute lutte politique intestine qui pourrait afl'aiblir nos efforts, et nous voudrions encore ofTrir mille fois notre vie, pour que la France, régénérée par d'aussi cruelles souffrances, se retrouve entière, et reprenne la tète d'une civilisation pratique et sage, sous l'égide d'un repos et dune paix qui sont dans les aspirations de toutes les nations de l'Europe.

Dresde, le 11 janvier 1871.

Le L. -Colonel, de Montluisant.

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