PROPOSITION
« M. Reller. — Je suis convaincu, messieurs, que la proposition que j'ai l'honneur de déposer au nom des représentants du Haut- Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle, aura votre assentiment unanime, car il s'agit de notre honneur, de l'unité nationale, et, sur ce point, il ne saurait y avoir de dissidence dans une Assemblée française. Voici la déclaration qui nous est dictée par le vote unanime de nos élec-
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leurs. Expression de la volonté des populations, c'est un élément se- t
rieux des négociations qui vont s'ouvrir, car en pleine civilisation, il "^ ne saurait être permis de disposer des peuples sans leur assentiment. Œravo !)
« Nous, soussignés, citoyens français, choisis et députés par les '
départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle, de la '
Meurllie et des Vosges pour apporter à l'Assemblée nationale de i
France l'expression de la volonté unanime des populations de l'Alsace ;
et de la Lorraine, après nous être réunis et en avoir délibéré, avons '■
résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, leurs droits sacrés j
et inahénables, afin que l'Assemblée nationale, la France et l'Europe i ayant sous les yeux les vœux et les résolutions de nos commettants,
ne puissent consommer, ni laisser consommer aucun acte de nature à ;
porter atteinte aux droits dont un mandat formel nous a confié la |
garde et la défense. ';
DÉCLARATION. i
« L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées. \
« Associées depuis plus de deux siècles à la France dans la bonne j comme dans la mauvaise fortune, ces deux provinces, sans cesse ex- î posées aux coups de l'ennemi, se sont constamment sacrifiées pour la ,i grandeur nationale ; elles ont scellé de leur sang l'indissoluble pacte j qui les rattache à l'unité française. Mises aujourd'hui en question par 1 les prétentions étrangères, elles affirment, à travers tous les obstacles ; et tous les dangers, sous le joug même de l'envahisseur, leur inébranlable fidélité. Tous unanimes, les citoyens demeurés dans leurs j foyers, comme les soldats accourus sous les drapeaux, les uns en to- .| tant, les autres en combattant, signifient à l'Allemagne et au monde ] l'immuable volonté de l'Alsace et de la Lorraine de rester terre fran- ^ çaise. (Applaudissements.) 1
« La France ne peut consentir à signer la cession de la Lorraine et
de l'Alsace. i
« Elle ne peut pas, sans mettre en péril la continuité de son exis- ^
tence nationale, porter elle-même un coup mortel à sa propre unité ; en abandonnant ceux qui ont conquis pendant deux cents ans de
dévoûment politique le droit d'être défendus par le pays tout entier '
contre les entreprises de la force victorieuse. J
« Une Assemblée, même issue du .suffrage universel, ne pourrait j invoquer sa souveraineté pour couvrir ou ratifier des exigences destructives de l'intégrité nationale. (Bravo à gauche.) Elle s'arrogerait '■
un droit qui n'appartient pas même au peuple réuni dans ses comices. (Très bien! très bien!) Un pareil excès de pouvoir, qui aurait pour etîet de mutiler la mère commune, dénoncerait aux justes sévérités de l'histoire ceux qui s'en rendraient coupables.
« La France peut subir les coups de la force, elle ne peut sanctionner ses arrêts. (Bravo sur les mêmes bancs.)
• L'Europe ne peut permettre ni ratifier l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine.
« Gardiennes des règles de la justice et du droit des gens, les nations civilisées ne sauraient rester plus longtemps insensibles au sort de leur voisine, sous peine d'être à leur tour victimes des attentats qu'elles auraient tolérés. L'Europe moderne ne peut laisser saisir un peuple comme un vil troupeau, elle ne peut rester sourde aux protestations répétées des populations menacées ; elle doit à sa propre conservation d'interdire de pareils abus de la force. Elle sait d'ailleurs que l'unité de la France est aujourd'hui comme par le passé une garantie de l'ordre général du monde, une barrière contre l'esprit de conquête et d'invasion. La paix faite au prix d'une cession de territoire ne serait qu'une trêve ruineuse et non une paix définitive. Elle serait pour tous une cause d'agitations intestines, une provocation légitime et permanente à la guerre.
« En résumé, l'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute cession ; la France ne peut la consentir ; l'Europe ne peut la sanctionner.
« En foi de quoi nous prenons nos concitoyens de France, les gouvernements et les peuples du monde entier à témoin que nous tenons d'avance comme nuls et non avenus, tous actes et traités, vote ou plébiscite, qui consentirait à abandonner en faveur de l'étranger tout ou partie de l'Alsace et de la Lorraine.
« Nous proclamons par les présentes à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, leurs enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement et par toutes les voies, envers et contre tout usurpateur. (Applaudissements.)
« Il me semble, ajoute l'orateur, que cette proposition s'impose d'urgence et que l'Assemblée ne saurait refuser de l'examiner sur-lechamp. Elle sait dans quelle anxiété vivent des provinces de la France menacées d'être niTachées à la patrie commune.
« Mettez-vous à notre place : je sais qu'au fond du cœur vous pensez, comme nous, que l'Alsace et la Lorraine veulent rester fran-
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(;^ises, que vous les aimez comme elles vous aiment. (Oui, oui.) Osez le dire en face de l'Europe, en face du monde civilisé et en présence de celte force matérielle qui prétend s'imposer, vous créerez la force morale qui, en définitive, triomphe toujours, vous la créerez et vous la donnerez à vos négociateurs.
« La paix, nous la désirons tous; mais la véritable paix ne peut se fonder que sur la justice. Eh bien, nous voulons le maintien de la justice, et nous protestons d'avance contre la plus cruelle des iniquités* (Marques d'approbation.)
« Je demande que l'Assemblée entière donne à l'Alsace et à la Lorraine un témoignage d'inviolable attachement. Nous sommes comme le marin qui a vu sombrer son navire et qui tend les mains vers ceux qui peuvent le sauver. Nous vous tendons les mains, ne nous refusez pas la vôtre. (Nouveaux applaudissements.]
« M. LE Président. — M. Relier demande que l'Assemblée déclare l'urgence sur sa proposition. Il devra être procédé ensuite conformément au règlement. Je consulte l'Assemblée.
« L'urgence est déclarée. »
261. — pROTEST.\TioN DU CONSEIL ML'Nicip.\L DE Metz. (Février 1871.]
« La ville de Metz est, dit-on, menacée d'être arrachée à la France, elle est réclamée comme sienne par l'Allemagne.
€ L'Allemagne dit que Metz lui appartient, et, pour justifier cette prétention, elle invoque des prétentions historiques ; elle dit que Metz a fait partie autrefois de l'empire germanique.
« Oui. .«;ans doute, au moyen-âge, Metz a été membre de l'empire germanique, ou, pour mieux dire, du saint-empire romain ; car c'est ainsi qu'on l'appelait. Metz a été de l'empire comme d'autres parties de la France, comme l'itahe, comme l'Allemagne.
« Les chefs électifs de ce grand corps politique, décorés du titre de roi des Romains et d'Empereur, ont été tantôt français, tantôt allemands, tantôt espagnols ou hollandais, ou même anglais. Notre roi François l" a été un jour candidat de cette suprême dignité.
« Mais le saint-empire romain n'existe plus et il n'est pas question, que nous .sachions, de le ressusciter. La moderne Allemagne se ferait illusion si elle croyait qu'il lui suffit de se soumettre à un empereur pour la faire renaître.
« Cet ancien empire était une congrégation d'Etats indépendants ; la ville libre de Melz était du nombre. Disons, puisqu'on s'en préoc-
cupe aujourd'hui, dans quelles conditions elle a ainsi existé et comment elle en est sortie.
« De même que la plupart des villes principales de l'empire, en France, eu Italie, en Allemagne, Metz a vu, dès le dixième siècle, ses évéques investis des régales ou droits royaux, dont les principaux étaient la juridiction, la monnaie et les impôts en redevance. La cité avait réussi, depuis le douzième siècle, à exercer de fait elle-même dans son sein ses droits royaux, sans que ceux-ci eussent cessé d'appartenir, en principe, aux évéques.
« Quant aux chefs de l'empire, quant aux rois des Romains, quant aux empereurs, ils n'exerçaient alors à Metz aucun droit réel ; et lorsqu'ils venaient dans cette ville, les habitants leur faisaient jurer, avant de les y laisser entrer, de respecter ses franchises et ses libertés.
« Telle était, au moyen-àge, la situation de Metz, ville libre, ville toute française par les origines et par ses conditions de race de sa population. Agrégée pour un temps au corps de l'empire, elle s'en détache un jour pour s'unir au royaume de France, vers lequel la ramenaient de plus en plus ses intérêts. Comment s'unit-elle à lui ? Par des traités régulièrement consentis.
« Les évéques de Metz n'avaient jamais renoncé aux régales ou droits royaux qui leur appartiennent à Melz depuis le dixième siècle. Au milieu du seizième ils en font la cession au roi de France, et les magistrats de la cité qui depuis longtemps avaient, à divers titres, l'exercice de ces droits, en confirment la cession. Le corps de l'empire a ratifié ces conventions par le traité de WestphaUe.
« Telle est l'histoire !
« Metz a été de l'empire germanique avant d'être du royaume de France. Mais avant d'être de l'empire germanique, il a été de celui de Charlemagne, et auparavant du royaume de Clovis ; auparavant encore il a été de l'empire romain, et avant tout cela, de la Gaule indépendante.
« Ce sont là des considérations historiques, des spéculations scientifiques, et c'est d'intérêts positifs qu'il s'agit aujourd'hui.
« Si l'on voulait cependant, au mépris de ceux-ci, s'inspirer surtout maintenant des souvenirs de l'histoire, si l'on voulait, par impossible, ressusciter le passé, pourquoi, dans la série des conditions diverses par laquelle a passé successivement la ville de Metz, choisirait-on l'avant-dernière plutôt qu'aucune autre ?
« Si, en vertu de considérations purement historiques on voulait
sacrifier la situation présente à laquelle sont liés exclusivement tous les intérêts de la cité, ce n'est pas à l'avant-dernière condition qu'il faudrait s'arrêter, c'est à la première qu'il faudrait logiquement remonter. C'est la Gaule indépendante qu'il faudrait ressusciter, et Metz devrait alors appartenir, non pas à un Etat s'étendant de la Vistule à la Meuse, mais à un corps politique allant de l'Océan au Rhin.
« Laissons là ces chimères, le passé est mort, il n'est donné à personne de le faire revivre. On ne peut pas plus soumettre aux lois d'un passé qui n'est plus ce qui est aujourd'hui, qu'on ne peut imposer à un organisme vivant les conditions d'existence antérieure des éléments inorganiques qui le constituent.
« C'est un point de vue faux que celui de ces considérations purement historiques pour apprécier des conditions de politique actuelle.
« Si, comme il est juste de le faire, on se tient sur le terrain sohde de ces grands intérêts réels qui constituent la vie morale et matérielle d'un peuple, il est impossible d'approuver et même de comprendre la violente annexion d'une ville que la langue, les origines, le commerce, les sentiments intimes, que tout, en un mot, attache à la France, comme tout la sépare invinciblement de l'Allemagne.
« L'une des plus fortes barrières qui s'élèvent entre les deux na- ' tions, c'est la diversité de langage. Comment, pour ne s'occuper que du côté positif et pratique, implanter une administration étrangère au sein d'une population qui n'en comprend pas l'idiome?
« Or, jamais la langue allemande n'a été parlée à Metz; en remontant aux origines et même en se plaçant à cette époque du moyen âge où Metz, ville libre, était par un lien fragile rattachée à l'empire germanique, sa langue, sa littérature, ses chroniques, ses actes publics et privés, le nom de ses écrivains et de ses habitants, tout était exclusivement français.
« Aus.si, lors de la ligue conclue entre certains princes allemands et le roi Henri II, Metz était citée avec Toul, Verdun et Cambrai, comme l'une des quatre villes impériales qui n'étaient pas de la langue germanique.
« Est-il besoin de dire que depuis trois siècles la même situation s'est perpétuée ?
« Lors du dernier recensement fait en 1866, il a été constaté que sur 47,24--2 personnes, 44,367 appartenaient à la nationalité, c'est-àdire à la langue française. Il n'y avait à Metz que 1741 Allemands, en comprenant ilans ce nombre les sujets de l'empire d'Autriche; et il
est à remarquer que la plupart de ces habitants, à résidence temporaire, étaient des gens de service et des employés de commerce attachés à différentes maisons de la ville pour apprendre la langue française. Ajoutons qu'au sein même de la population lettrée, malgré le voisinage de l'Allemagne, l'étude de la langue allemande n'a jamais rencontré de sympathie, et qu'un bien petit nombre de personnes parlent cette langue ou même la comprennent.
« L'incorporation à l'Allemagne de ce pays, qui lui est si complètement éti-anger par la langue, serait, en conséquence, le bouleversement de tous les intérêts. La population de la ville se compose de magistrats, de fonctionnaires et d'ofticiers publics et ministériels, de pensionnaires de l'Etat, de propriétaires, de négociants, d'ouvriers ; tous seraient profondément atteints dans leur fortune, dans leurs affections, dans leur existence même.
« Pour les magistrats et les fonctionnaires, la réunion à l'Allemagne serait un arrêt d'exil; pour les officiers publics et ministériels, elle entraînerait, avec la perte de leurs offices, une ruine complète ; les pensionnaires militaires ou civils de l'Etat, qui sont à Metz en grand nombre et qui presque tous n'ont d'autres ressources que leur pension, seraient forcés, pour continuer à en jouir, de s'arracher au séjour qu'ils ont choisi et de traîner dans d'autres retraites les dernières années de leur vie. Les négociants et les industriels seraient frappés dans leurs relations, engagées presque exclusivement avec la France. Et quelle serait l'impression du père de famille dont les fils seraient menacés de porter les armes contre la patrie de leur origine et de leur affection ?
« Ce serait, pour toutes les existences, la plus désastreuse comme la plus douloureuse des perturbations.
« Et cette épreuve, si cruelle pour tous les intérêts, constituerait en même temps la mesure la plus injuste et la plus impolitique.
« La justice ne permet pas de disposer d'un peuple et de porter la main sur sa nationalité, non-seulement sans son assentiment, mais contre sa volonté formelle et sa protestation énergique.
« La poUtique, qui ne doit pas être séparée de la justice, ne conseille pas davantage ces violences contre lesquelles la répugnance des populations crée, à travers les générations, un obstacle insurmontable.
« Nous affirmons qu'à Metz tous les habitants, sans distinction de croyances religieuses ou d'opinions poUtiques, sont unis dans un sentiment commun et que rien ne peut aliéner, de conserver la nationalité française.
« Personne, nous en avons la certitude, ne contestera l'évidence de ce fait ; et si, de quel côté que ce fût, il pouvait s'élever le moindre doute, le vœu des populations, librement exprimé, répondrait avec un mouvement unanime.
« L'annexion de Metz à l'Allemagne produirait un effet contraire aux espérances que l'on serait tenté d'y attacher ; elle ne serait pas pour l'Allemagne un élément de force.
« Pour une grande partie des habitants, ce serait le signal d'une émigration immédiate. Ceux que la nécessité de leur situation, ou des considérations diverses, tiendrait enchaînés au sol conserveraient dans leur cœur un attachement indestructible à leur nationalité perdue, et la conquête aurait laissé à l'Allemagne les embarras qui suivent la violence et qui en sont le légitime châtiment.
(Suivent les signatures de tous les membres du conseil municipal.)
Î62. — Lettre du maréchal Canrobert au maréchal Bazaiise.
« Stuttgard, 19 février 1871.
t Monsieur le maréchal,
« Vous étiez notre chef à l'armée du Rhin ; l'opinion publique, sanctionnée par l'Empereur, vous avait conféré ce redoutable honneur.
« Bien qu'une position très-considérable m'eût été affectée en dehors de votre armée, je n'hésitai pas à venir me placer sous vos ordres, sacrifiant toute question personnelle d'intérêt ou de susceptibilité au désir bien naturel de combattre pour mon pays.
« A peine la fatahté qui, dans cette guerre néfaste, n'a cessé de suivre toutes les armées de la France, vous eût-elle réduit, après dix batailles ou combats et la mort de vos chevaux d'artillerie et de cavalerie, à succomber sous la famine, que, de divers côtés, même de votre armée, s'élevèrent contre vous des accusations, des injures monstrueuses, qui s'étendaient parfois jusqu'aux commandants des corps d'armées, et autres généraux vos subordonnés.
« Le dédain du silence a dû naturellement leur être opposé, tant ((ue la voix de la vérité a été étouffée et que les circonstances ne permettaient pas déjuger avec calme et équité.
« Mais aujourd'hui que les représentants autorisés de la nation ont enfin pu se réunir, le devoir, l'honneur et la discipline militaire (qu'il est indispensable de rétablir), réclament que notre ancien général en chef en appelle hautement à la ju.slice éclairée du pays, qui saura
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bien, elle, dans la majesté de son impartialité, rendre à chacun selon ses œuvres.
« Si Votre Excellence partage, comme je n'en doute pas, ma manière de voir, j'en serais d'autant plus heureux, qu'en ce qui me concerne je ne saurais admettre que le silence fût la seule réponse à opposer à toutes les attaques qui se sont produites.
« Je vous serai donc reconnaissant , monsieur le maréchal , de m'adresser votre réponse à Stuttgard, où, comme vous le savez, je subis depuis plus de trois mois, avec douleur, cette navrante captivité qui prive les plus vieux, les plus expérimentés soldats de la France, de l'honneur et du bonheur de combattre en tête de nos vaillants compatriotes, dans la terrible lutte contre nos envahisseurs.
« Veuillez agréer, etc.
« Signé : Maréchal Canrobert, « ex-commandant du 6'^ corps à l'armée du Rhin. »