ÉCHEC DU PLAN DE MOLTKE
à 223 officiers, 4 648 sous-officiers et soldats pour l'ennemi (1) .
Si les Allemands ont obtenu un réel succès tactique, l'action prématurément engagée par Kameke a fait échouer « le plan fondamental » de Mollke, qui consistait à frapper par surprise et d'emblée sur la Sarre, avec la totalité des forces allemandes mobilisées, l'ensemble des corps français encore incomplets et passifs. Le « coup de tonnerre de Spicberen » , en avertissant ceux-ci, les a sauvés « d'une destruction complète (2) >> . La responsabilité de cet insuccès stratégique incombe au premier degré à Stcinmetz qui, dans son impatience d'attaquer l'ennemi, et dans la crainte d'être devancé par la II' armée, a transgressé les ordres de Moltke. Elle est imputable au second degré à Kaineke qui, sur la loi de renseignements erronés et sous l'empire d'une idée préconçue, ne s'est pas contenté d'occuper les ponts de la Sarre et les hauteursqui les dominent immédiatement au sud, mais a engagé à fond et compromis sa division (3) . La lutte s'est produite
(i) Général Frossaud, loc. cit., 131, pièce n° 5; Kriegsgeschichtliche Einzelsc.hriften, Heft 9, 414, 415; Historique du grand État-major prussien, III, 181.
(2) Général Focu, De la conduite delà guerre, 175.
(3) Général Bosnal, loc. cit., 240.
» dans des conditions telles, qu'aucune occasion plus favorable ne pouvait se présenter pour les Français. Si, malgré tout, les Prussiens échappèrent à une défaite, ils ne le doivent pas à leur mérite, mais uniquement aux fautes commises par les Français (1) ». Toutefois, il convient aussi de rendre justice à l'esprit de solidarité et d'initiative des généraux prussiens qui, une fois l'affaire engagée à tort ou à raison, se sont empressés de secourir un frère d'armes en péril, sans arrière-pensée et sans autre souci que de cherchera battre l'ennemi (2).
Au moment où le général Frossard donna l'ordre de la retraite, le 2e corps contenait l'ennemi, tant à Stiringet dans le bois de Stiring que dans la forêt de Spicheren et au sud du Gifert Wald. Sur ce dernier point même, une contreattaque venait d'être couronnée de succès. Tout faisait espérer que les troupes françaises pourraient conserver leurs positions jusqu'à la nuit, bien que presque toutes les réserves fussent engagées (3) . D'après le Journal de marche du 2* corps, deux considérations intervinrent pour déterminer le général Frossard à se replier sur le plateau d'Oeting : le débouché d'une colonne prussienne sur le Kaninchens Berg et Forbach, le manque
(1) Général i.k Woyi.i , /<»<•. rit., 60.
(2) I.irllt. N.mt rulon, I Itnl M I, fofl. Ct'l.j 80,
Z) Il n< n M. lit (jiic le 12* bataillon <lc ohaMOUH à Octing.
ARGUiMENTS DE FROSSARD 89
d'espoir d'être soutenu le lendemain (I). Avant d'examiner ces deux raisons, on observera que la seconde eût été sans valeur si la première avait exercé une influence capitale. Inversement, de ce que le général Frossard invoque la seconde, on peut induire que la première ne fut pas d'une importance décisive. Rien ne servait, en d'autres termes, de recevoir des renforts le lendemain, au point de vue de la reprise de la lutte à Stiring, si l'intervention de l'ennemi au nord-ouest de Forbach avait pour conséquence inéluctable d'obliger le 2e corps à la retraite dans la soirée du 6.
Que valent ces deux raisons considérées en elles-mêmes? Sans doute, le débouché, par la vallée de la Rosselle, dune colonne prussienne dont la force était inconnue, mais qui visiblement comprenait de l'infanterie et de L'artillerie, pouvait exercer sur le moral des troupes françaises combattant à Stiring une action déprimante. Toutefois, leur altitude ne s'en ressentit nullement, bien que leur ligne de retraite sur Saint-A\ ol<l fût menacée. Quant à la division Laveaucoupet, la contre-attaque énergique qu'elle exécuta vers
(i) Voir suprà, p. 82, le passage de ce Journal de marche cité în extenso. — En 1872, le général Frossard était plus pessimiste : « Dans l'état des choses, If général abandonnée ses propres forces, en présence des troupes fraîches que l'ennemi reçoit sans cesse, reconnaît par lui-même que l'eusemhle de sa position n'est plus tenahle » (Rapport sur les opérations du 2' corps de l'armée du Ji/ùn, VJj.
7 heures du soir, montre que l'incident du Kaninchens Berg ne la troubla nullement. Enfin, les renseignements qu'avait reçus le général Frossard dans l'après-midi faisaient prévoir l'arrivée d'un nouvel adversaire par la vallée de la Bosselle; il n'avait donc pas lieu d'en être surpris. On pouvait espérer, du reste, par la tournure du combat sur le Kaninchens Berg, que l'ennemi serait contenu à Forbach jusqu'à la nuit. En supposant, au pis aller, Forbach enlevé et Stiring évacué, la division Vergé et la division Bataille pouvaient résister encore longtemps dans la forêt de Spicheren et dans les bois du Kreutzberg et du Kleinwald. Contrairement à l'assertion du général Frossard, tout permettait d'espérer l'arrivée de secours dans la nuit ou au plus tard dans les premières heures de la matinée du lendemain. Bazaîne avait expédié, en effet, à 6 h. 16 du soir, le télégramme suivant à son collègue : « Je vous envoie un régiment par le chemin de fer; le général Castagny e>i en marche vers vous; il reçoit Tordre de vous joindre; le général Montaudon a quitté Sarreguemincs à 5 heures, marchant sur Grosbliedn stroff; le général Melman est à Betting... (1)». arguments justificatifs du général Frossard sont donc an moins contestables. Tout semble
(1)1 .n.i.il Frossard reooaaati avoir reçu ce télégrtmoM
•vrai il'' «!<mncr IOkIic <!<■ I.i retraite ( Rapport sur les opérations du l'- corps, 54). |
CAUSES REELLES DE LA RETRAITE «Ji
indiquer qu'il a renoncé à la lutte prématurément. « De l'avis de plusieurs généraux qui combattaient, la retraite n'était pas nécessaire et, en tout cas, il ne fallait abandonner Forbach et le plateau d'Oeting qu'à la dernière extrémité (1) . »
Le général Frossard a jugé que la position n'était « plus tenable (2) » , non parce que ses soldats cédaient, mais parce qu'il s'est senti à bout de résistance morale. Le découragement avait atteint non pas les troupes, mais le chef. C'est bien ici le cas de répéter ces mots de Joseph de Maistre : » Une bataille perdue est une bataille qu'on croit avoir perdue, car une bataille ne se perd pas matériellement. » Elle était si peu perdue que, dans l'armée prussienne, on n'avait nullement l'impression d'avoir remporté un succès décisif. On s'attendait, au contraire, à la reprise du combat le lendemain, et l'on restait sur place, prêt à répondre à une attaque ou à recommencer la lutte contre les Français qui pouvaient avoir occupé une position en arrière (3). Ainsi s'explique que les Prussiens n'aient même pas tenté de s'emparer de Forbach, où il y avait lieu d'espérer la capture de matériel
(1) Colonel d' Andi.au, Metz, Campagne et négociations, 48.
(2) Général Frossahd, lot-, rit., 49.
(3) Cardinal vos WlDDXKK, toc. cit., p. 253; général TOI Pt- !.i.i-.\ini!o.\\i:. Verfolgung und Aufklërung der dtuUchen Reiterei atn Tage nach Spichtren, 3.
et d'approvisionnements. « Les Français n'étaient pas battus » , a dit justement un écrivain militaire allemand, « leur capacité de combat était loin d'être épuisée, notamment à leur centre et à leur aile gauche (1) . »
Si l'on imagine un instant le maréchal de Mac- Mahon placé à la tête du 2e corps et déployant à Forbach toute l'admirable énergie et l'indomptable ténacité dont il a fait preuve à Frœschwiller, il est permis de penser qu'il n'aurait pas, comme Frossard, donné l'ordre de la retraite avant d'y être absolument contraint. Tout le cours des événements en Lorraine en eût été profondément modifié.
(i) Cardinal vox Widders, loc. cit., 263.