MAUVAIS EMPLOI DE NOS FORCES
Oçnons (1) viennent de recevoir, dans l'espace d'une heure, l'appui de onze bataillons de troupes fraîches. Mais ces renforts sont intervenus successivement, sans plan ni méthode, sans idée de manœuvre. Il semble que partout on borne son ambition à conserver ses positions au lieu de chercher à chasser l'ennemi des siennes. De plus, notre artillerie, avec un matériel inférieur, a une tactique de combat rudimentaire. Vers 2 heures, nous avons, au nord de la route de Mars-la-Tour, dix-huit batteries contre onze établies aux abords est et ouest de Vion ville. Entre la route et le ravin occidental de Gorze, neuf batteries françaises sont opposées à dix allemandes. Entre cette même route et le bois des Ognons, nous avons encore douze batteries. Au total notre artillerie a trenteneuf batteries au feu contre vingt et une ; elle dispose encore de dix-huit batteries absolument intactes. Malgré une telle disproportion de forces, tout à son avantage, elle n'obtient pas, sur l'ensemble du champ de bataille, de résultat décisif contre l'artillerie adverse, et elle ne sait pas lier son action à celle de l'infanterie.
Au nord de la grande route, le 93' de ligne, constituant une longue ligne mince, est le seul adversaire d'infanterie auquel se heurte le centre de la 6^ division déployé au nord-est de Vionville,
(1) 3' bataillon de chasseurs, quelques élémenU du 76*, III* bataillon du 55", brigade Lapasset [Metz, II, 330).
(30 IIEZONVILLE
un peu en arrière du chemin de Flavi^jny à Saint- Marcel. L*aile droite tient solidement Flavigny. Mais Taile gauche est dans une <> situation qui n'a fait qu'empirer à la suite d'un combat de plusieurs heures (1) » . Alvensleben a d'ailleurs été prévenu, vers midi et demi, de l'approche de colonnes françaises importantes dans les directions de Saint-Marcel et de Bruville (2) . Déjà leur artillerie enfile le ravin au nord de Vionville (3). Devant cette menace d'enveloppement, Alvensleben est obligé de recourir aux trois bataillons du colonel Lehmann [A) qui constituent sa seule réserve d infanterie. Il les rapproche d'abord du bois de Tronville; puis, apprenant que la 20* division atteindra le champ de bataille vers 3 heures, il charge Lehmann d'occuper la lisière nord-est du bois (5). Le mouvement est terminé à une heure et demie. Mais, à ce moment, l'aile gauche de la 6' division a été rejetée sur la lisière orientale du bois par les feux convergents du 10* de ligne, d'une batterie établie à l'ouest du bois de Saint-Marcel, et de deux bataillons du 12* déployés avec le 4* sur la croupe 255. Lehmann tente de rétablir le combat par une offen-
(1) Historique du qrand État-major prussien, V, 558.
(2) Kriegsgeschichtliche Einzelschrifteit, Heft 18, 560.
(3) Voir suprà, p. 44.
(4) Exactement deux bataillons et demi ou dix compagnies.
(5) On rappelle que le bois de Tronville est celui qui est sitiu au nord-ouest de Vionvilie.
INQUIÉTUDES I»' AL VENSLEBEN Gl
sive vigoureuse ; un feu intense oblige ses bataillons à regagner le couvert et même à rétrograder dans l'intérieur du bois (1) . Au nord-est de Vionville, les Prussiens perdent également du terrain. Malheureusement, ces mouvements de retraite ne déterminent nullement nos troupes à prendre l'offensive à leur tour. Quant au commandant du 3* corps, il a reçu, du maréchal Bazaine, l'ordre de constituer la réserve des 2* et 6" corps, et il eût cru sans doute outrepasser ses droits en profitant de l'occasion favorable (2) . Sur certains points, notre infanterie est même contrainte de reculer : le 93% qui a subi, il est vrai, de fortes pertes, se replie derrière la crête située à l'est du chemin de Saint-Marcel, ce qui découvre absolument l'artillerie du 6* corps (3).
Alvensleben a quitté un instant son poste d'observation à l'ouest de Vionville pour diriger personnellement les premiers mouvements de Lebmann. Il rencontre Rheinbaben, qui est sur le point de porter les brigades Barby et Bredow au nord du bois de Tronville, afin de couvrir la
(1) Historique du grand État-major prussien, V, 560; Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Heft 18, 560.
(2) Metz, II, 342.
(3) Rapport du colonel Ganzin, 18 août.
gauche. Après un échange de vue8(l), Kredow est maintenu vers Tronville (2), Revenu aux environs de Vionville, Alvensleben constate le mouvement de recul de l'infanterie placée au nord-est du village et l'intensité toujours croissante du feu de l'artillerie ennemie.
Jusqu'alors, le III" corps a réussi, à force d'audace, à en imposer au commandement français. Il a attiré sur lui quatre corps d'armée et réussi à arrêter notre marche vers la Meuse. Mais il n'est que 2 heures de l'après-midi; il n'y a plus «en réserve ni un fantassin, ni un canon (3) »> ; les jours sont longs au mois d'août, et la 20' division est loin. Des tourbillons de poussière n'indiquent-ils pas en outre l'approche de renforts ennemis? Alvensleben juge que Vionville doit être conservé à tout prix et qu'il faut « donner de l'air » à la 6* division. A cet effet, « il importe de renouveler l'attaque, afin d'empêcher l'adversaire de prendre conscience de sa supériorité numérique» . L'unique moyen est de faire intervenir la cavalerie, seule troupe encore disponible.
« L'ascendant que le IIP corps avait pris jusqu'ici sur l'ennemi, dit Alvensleben, paraissait menacé par les préparatifs d'offensive qu'on
(i) Il ne faut pas oublier que la division Rheinbaben est rattachée au X* corpg.
(2) Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Jleft 18, 561.
(3) Historique du (jrand État-major prussien, V, 561.
LA BRIGADE BREDOW 63
remarquait contre la 6* division... Un mouvement de retraite éventuel avait été prévu et envisagé. Mais la pensée d'abandonner à l'ennemi le champ de bataille avec nos blessés était insupportable... Renoncer à l'ascendant moral eût été, pour l'issue de la journée, un risque devant lequel d'autres ne comptaient pas. Je résolus de prévenir l'adversaire par une nouvelle attaque de cavalerie, car la 6' division d'infanterie n'en était plus capable (1) .-. »
Le colonel de Voigts-Rhetz, chef d'état-major du IIP corps, transmet lui-même à Bredow l'ordre de charger, et lui indique comme objectif la droite de l'adversaire. Yoigts-Rhetz ajoute que l'infanterie prussienne occupe le bois de Tronville; malgré cette assurance, Bredow persiste à y détacher deux escadrons sur les huit dont il dispose. Les préparatifs de la charge sont assez longs, et Voigts-Rhetz est obligé de revenir sur ses pas pour faire observer qu'il n'y a « pas de temps à perdre (2) >» .
Vers 2 h. 30, la brigade se porte enfin dans l'angle de la route de Mars-la-Tour et du chemin de Tronville ; puis elle chemine à l'abri des vues, du sud au nord, dans le vallon qui s'ouvre au nord de Vionville, et se forme en bataille face à l'est,
(1) Kriegsgeichichtliche Einzelschriften, Heft 18, 562.
(2) Ibid., 563. — Il semble que Bredow ait fait quelques difficultés pour obéir [Lettres du major von Kretschrnann, 126).
«V ItEZONVIIJJ-:
le 7' cuirassiers à g^auche, le Ki' uhlans en échelon refusé à droite. Les escadrons prennent le trot, puis le galop, et chargent parallèlement à la voie romaine (1). Les batteries des divisions Tixier et La Font de Villiers, très éprouvées déjà, n'ont plus, depuis la retraite du 93*, d'autre protection sur leur front que trois compagnies du 9" bataillon (le chasseurs. Celles-ci ouvrent le feu, tandis que les batteries tirent à mitraille sans réussir à arrêter la cavalerie prussienne. Ace moment arrivent sur le plateau les deux batteries à cheval de la division Forton, envoyées au soutien de l'artillerie de la division Tixier. L'une d'elles a à peine tiré quelques boîtes à mitraille que uhlans et cuirassiers l'envahissent, sabrent son personnel et mettent en un instant quatre officiers et une trentaine d'hommes hors de combat. L'autre parvient à mettre trois pièces en batterie ; le reste s'enfuit vers Rezonville (2). Une batterie de la division La Font de Villiers, qui, après un bond en avant, vient de séparer les trains, est traversée par la charge et subit des pertes sensibles. Une batterie de la division Tixier a le même sort, mais est moins éprouvée (3) .
Bien que déjà désunis, les cavaliers de Bredow,
(1) Historique du grand Ktat-niajor prussien, V, 562-56V.
(2) Rapport du commandant Clerc, 18 août; Historique iiianu8crit des 7* et 8' batteries du 20* d'artillerie.
(3) Rapport du lieutenant-colonel de Montluisant; Rapport du lieutenant-colonel Jamet, 18 août; Metz, II, 356-358.