BÊTE COMME L'HIMALAYA
Ces folies, que je viens de passer en revue, sur la levée en masse, sur l'inutilité des armées permanentes, sur la force irrésistible des soldats combattant au nom de la « Liberté », etc., n'ont pas seulement été débitées au Parlement. La plupart des journaux, la littérature romantique, avaient travaillé de leur côté à répandre ces insanités dans le public. Ceux-là même qui prétendaient qu'il fallait gouverner avec l'opinion avaient commencé par dévoyer cette opinion.
Je prendrai comme exemple le plus illustre et le plus éloquent, Victor Hugo. Les trois volumes à'Acies el Paroles, où sont réunis ses manifestes et ses discours politiques, for-
ment le plus beau sottisier qui soit. Je citerai de son troisième volume les pages relatives à la guerre franco-allemande.
Victor Hugo rentre en France le 5 septembre 1870, le lendemain delà proclamation de la République. Jusque-là, il est exilé, ou plutôt il est resté de par sa propre volonté en exil. Le voilà donc à Paris. Le 9 septembre, il adresse une proclamation aux Allemands. Il pense qu'on peut arrêter la marche de leuro armées avec de belles périodes oratoires. Cela ne réussit guère. Alors il se tourne vers les Français. Et c'est, formulé dans toute sa folie, ce qui avait figuré si souvent sous l'Empire dans les discours de l'opposition républicaine: l'espoir dans la levée en masse. J'ai rappelé, plus haut, les conseils que Hugo donnait à la Belgique, dans le cas où Napoléon ni ferait mine d'envahir ce pays. Mais ceci est, s'il se peut, encore plus insensé :
« Que toutes les communes se lèvent ! s'écrie Victor Hugo. Que toutes les campagnes pren-
ULTE COMVL LlllMALAYA 53
nenl feu ! que toutes les forêts s'emplissent ce voix tonnantes ! Tocsin ! tocsin ! Que de chaque maison il sorte un soldat ; que le faubourg devienne régiment; que la ville se fasse armée. Les Prussiens sont huit cent mille, vous êtes quarante millions d'hommes. Dressez-vous et soufflez sur eux /... CitéSy cilés^ cités, faites des forêts de piques, éoaississez vos baïonnettes, attelez vos canons, et toi village, prends ta fourche. On n'a pas de poudre, on n'a pas de munitions, on n'apas d'artillerie ? Erreur I on en a. D'ailleurs, les paysans suisses n'avaient que des cognées, les paysans polonais n'avaient que des faulx, les paysans bretons n'avaient que des bâtons. Et tout s'évanouissait devant eux !... Tout de suite, en hâte, sans perdre un jour, sans perdre une heure, que chacun, riche, pauvre, ouvrier, bourgeois, laboureur, prenne chez lui ou ramasse à terre tout ce qui ressemble à une arme ou à un projectile. Roulez des rochers, entassez des pavés, changez les socs en haches, changez les sillons en fosses, com-
ballez avec foui ce qui vous tombe sous la main, prenez les pierres de noire terre sacrée^ lapidez les envahisseurs avec les ossements de notre mère la France...
« Que les rues des villes dévorent l'ennemi, que la fenêtre s'ouvre furieuse, que le logis jette ses meubles, que le toit jette ses tuiles^ que les vieilles mères indignées altesl'^'^ ^^'irs cheveux blancs, etc., etc. *. »
Cela continue ainsi, et c'est toujours aussi fou.
Les armées prussiennes ont poursuivi, malgré tout, leur marche victorieuse. Voici maintenant que Paris est cerné. « Deux adversaires sont en présence en ce moment, déclare Victor Hugo. D'un côté, la Prusse, toute la Prusse, avec neuf cent mille soldats ; de l'autre, Paris avec quatre cent mille citoyens. D'un côté, la force, de l'autre la volonté. D*un