RESPONSABILITÉ DE NAPOLÉON III
Ceux qui cherchent à innocenter Napoléon III du désastre de 70, prétendent en substance : « Si nous n'avons pas été prêts en 70, il ne faut pas en incriminer le gouvernement impérial. Les vrais responsables sont V opposition et V opinion. » Certes, opposition et opinion ont une part de responsabilité. Je suis le premier à le reconnaître, comme en témoignent les chapitres précédents. Mais cette part est loin d'être la plus lourde. Et il est bon de rappeler ici le mot du duc de Broglie, déclarant en 1868 : « Hélas ! nous sommes dans un temps de sottises ! c'est l'opposition qui les dit, et c'est le gouvernement qui les fait ^ i> Ceci ne ter
sume pas mal la part de responsabilité de chacun.
Pour innocenter Napoléon III, ses défenseurs le prétendent clairvoyant en 1867. Après Sadowa, Napoléon III a compris qu'il importait de renforcer notre armée ; il Ta déclaré, il a élaboré des projets en ce sens. Mais ces projets se sont heurtés à l'hostilité du Conseil d'Etat de la commission de la Chambre, des ministres eux-mêmes, si bien que la loi de 1868, que le gouvernement finalement présenta et fit passer, se trouva être insuffisante. Peut-on en faire grief à Napoléon III? Telle est la thèse des défenseurs de l'Empire.
Admettons que Napoléon III ait été clairvoyant en 1867. Est-ce diminuer sa responsabilité ? Bien au contraire; c'est la rendre plus lourde encore. Dès lors que Napoléon 111
1. Cité par Darimon dana les Irréconciliables sous VEmpire^ p. 151.
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a vu clair, on n'aurait le droit, devant la catastrophe, de le décharger de toute faute, que s'il n'avait échoué dans la réorganisation de l'armée qu'après avoir mené contre le Parlement et l'opinion publique une lutte sans merci comme celle que Bismarck mena, entre 1862 et 66, contre le Landtag et les électeurs prussiens. Mais étant donné l'attitude de Napoléon III, le montrer clairvoyant, c'est l'accabler. Car quels efforts le voyons-nous faire pour imposer ce qu'il jugeait nécessaire à la défense nationale? Il n'eut que de simples velléités qui ne se transformèrent en aucun acte d'énergie.
Direz-vous que de tels actes eussent été impossibles ou inutiles ? Alors, c'est accabler l'Empire. C'est montrer le gouvernement impérial obligé, comme un vulgaire parlementaire, de sacrifier les intérêts les plus sacrés du pays à ses intérêts électoraux, de consulter lèvent de l'opinion et d'y abandonner notre barque, quitte à la voir se briser sur les récifs.
Mais Napoléon III fut-il si clairvoyant en 1867 ? Pour le penser, il faut penser alors qu'il est devenu tout à coup bien terriblement aveugle en 70. Car, enfin, s'il a jugé la loi militaire votée en 1868 insuffisante, s'il a estimé qu'elle ne nous donnait pas une armée capable de lutter contre les armées allemandes, ne devait-il pas, dans ce cas, tout faire pour éviter la guerre, ou tout au mjoins, si la guerre était inévitable, pour gagner du temps. Or, est-ce ainsi qu'il agit ? Nullement. Nous le voyons, en juillet 1870, se précipiter dans la lutte. Ceci n'est explicable que s'il croyait notre armée prête et assurée de la victoire. Ou alors, c'est folie ou crime.
Je dis qu'en juillet 70, Napoléon III se précipite dans la lutte. Il faut rappeler les faits. On déclare d'ordinaire que c'est Bismarck qui nous a acculés à la guerre en falsifiant la fameuse dépêche d^Ems. Cela est
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vrai, en grande partie. En falsiliant (par omission) cette dépêche, Bismarck la rendait insultante pour la France, alors que, dans son texte intégral, elle n'avait pas le même caractère. Mais que disait cette dépêche ? que le roi de Prusse, alors en villégiature à Ems, après plusieurs entrevues avec notre ambassadeur Benedetti, avait refusé de le recevoir une dernière fois, et lui avait fait dire qu'il n'avait plus rien à lui communiquer. Pourquoi ce refus ? Ceci nous oblige à rappeler en quelques mots l'incident Hohenzollern.
Le 2 juillet 1870, la France apprenait la candidature officielle du prince Léopold de Hohenzollern au trône d'Espagne, candidature dont on parlait, dans certains cercles, depuis octobre 1868. Le gouvernement français déclare alors qu'il s'oppose à cette candidature ; c'est la guerre si elle n'est pas retirée. Je n'ai pas à entrer ici dans les négociations relatives à ce sujet. J'arrive tout de suite au dénouement. Le 12 juillet, le -prince Antoine de Hohenzollern fait savoir au
gouvernement espagnol que « devant les complications que cette candidature paraissait rencontrer... » il la retire au nom de son fils Léopold. Comme dit très bien iM. Welschinger, « pour assurer la paix », il suffisait au gouvernement français « de prendre acte de cette renonciation ». Mais ici, le gouvernement français semble atteint de folie. Que prétend-il imposer au roi de Prusse ? Que celui-ci fasse en quelque sorte des excuses et s'engage à renoncer pour toujours à la candidature du prince Léopold. C'était aller «le cœur léger » au-devant de nouvelles complications. Quand le roi Guillaume reçut, le 13 juillet, le rapport de son ambassadeur à Paris, relatant son entrevue de la veille avec le duc de Gramont, dans laquelle avaient été exposées les nouvelles exigences du gouvernement français, il entra dans une violente fureur. « A-t-on jamais vu pareille insolence? écrivait-il à la reine Augusta. Il faut que je paraisse devant le monde comme un pécheur repentant. » Et, ce môme jour, Guillaume 1*
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déclarait à notre ambassadeur Benedetti : « Vous me demandez un engagement sans terme et pour tous les cas. Je ne saurais le prendre. » C'est là-dessus que se fit la rupture. Voilà ce qu'il importe de se rappeler, pour juger la responsabilité de chacun.
Je le répète, après le désistement du prince Léopold, l'incident pouvait être clos et la paix assurée, du moins pour le moment.
Bismarck le crut si bien, il considéra si bien — lui qui voulait à tout prix nous obliger à la guerre — le retrait de la candidature Hohenzollern comme un échec de sa politique, qu'il envoya par dépêche à son roi sa démission. Cette démission ne fut pas acceptée, et Bismarck reprit espoir en voyant le gouvernement français se lancer dans de nouvelles exigences. De ces nouvelles exigences, il allait pouvoir faire sortir ce conflit qu'il dési* rait.
Tout cela est archiconnu. Si j'ai cru bon de le rappeler, c'est, encore une fois, pour montrer que Napoléon 111 n'a certes pas agi
alors comme un chef qui aurait estimé son armée inférieure aux armées allemandes.
Qu'est donc devenue, à ce moment-là, cette clairvoyance dont il aurait soi-disant fait preuve en 1867?
Si on veut les détails sur ces négociations franco-prussiennes que je viens d'exposer, on les trouvera, avec toutes les références convenables, dans Touvrage de M. Henri Welschinger, sur les Causes ei responsabilités de la guerre de 1870, Dans cet ouvrage, l'auteur y résume si parfaitement la responsabilité de Napoléon III que je ne saurais mieux faire que de citer cette page suggestive. La voici : « Quanl à Vempereur Napoléon III, sa responsabilUé nesl pas moins évidente que celle de ses minisires el de ses conseillers. Esprit brillant et cultiué, mais en proie aux rêveries et aux chinièreSt ainsi
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quaux contradictions les plus surprenantes^ s'ingéniant à créer lui-même autour de la France des États puissants qu'il croyait faire graviter dans son orbite tutélaire, ayant formé une Italie qui devait l'étonner lui-même par son ingratitude, ayant laissé écraser le fidèle Danemark et amoindrir l'Autriche qui aurait pu être pour nous une alliée sûre et utile, ayant fait les affaires de la Prusse qui lui semblait incarner l'avenir, et quel avenir ! il ne s'apercevait pas qu'il sapait l'œuvre de nos meilleurs ouvriers politiques et allait bientôt renverser l'édifice tout entier. Ce prince, auquel on prêtait des conceptions mystérieuses et grandioses, avait parfois de prodigieuses ingénuités. Il croyait à des fantômes comme la solidarité internalionale et à la reconnaissance des nations bien nanties : « Nous descendons doucement vers la cataracte du Niagara, écrivait déjà Lamartine à son ami Dargaud, le ^janvier 1861. Dans deux ans, sauve qui peut ! Vous savez ma pensée sur l'unité italienne, prélude de l'unité allC"
mande, deux slupidilés et deux trahisons commises par des Français ! Jamais le quos vult perdere dcmentat n*aété aussi évident '. » Voilà pour la diplomatie. Etquant à la préparation à la guerre contre la Prusse, voici ce qu'en écrit M. Welschinger: «L'emperear acceptait ridée de cette guerre^ mais sans rien tenter de sûr pour rendre ta guerre efficace. Il commençait des réformes qu'il n était pas en état de faire aboutir ; il entreprenait des préparatifs quil ne pouvait mener jusqu'à leur achèvement normal ; il n'arrivait pas à dompter r inertie ou le mauvais vouloird'une majorité plus occupée de ses intérêts électoraux que des intérêts du pays. Il essayait, il est vrai ^ secrètement auprès d'elle des dé" marches qui^ malgré son insistance, n'abou^ lissaient pas, car il ne se faisait ni obéir, ni craindre, et trouvait dans ses propres con^ seils des hommes qui se mettaient en travers
1. La guerre de i870, Cuuset et respons^Hitis^ par Henri Wclschingcr, tome I, p. 33.
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de ses meilleurs desseins. Il complaît aveuglément sur la neutralité des Etats du Sud, où cependant les agents de Bismarck faisaient croire que la France était le seul obstacle à l'unité allemande. Il négociait des projets d'alliances qui demeuraient malheureusement à Vétat d'ébauches. Il se contentait des lettres majestueuses d'un empereur ou d'un roi, au lieu de traités formels,,. Il flattait l'Italie, en même temps qu'il la froissait. Il faisait des avances sans portée à l'Autriche qui n'osait croire à la sincérité absolue de ses desseins et redoutait toujours quelque mauvais coup préparé dans l'ombre contre elle. Il paraissait compter sur la bienveillance loyale de la Russie, dont il contrecarrait la politique en Orient, sourd à des invites de sa part qui, bien comprises, eussent peut-être pu déconcer^ ter les plans des Prussiens \ »
Et voici la conclusion, qui est écrasante pour Napoléon III : « Jouet de ses propres