‹ 1870, les causes politiques du désastreChapitre 85 sur 92 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

En exposant les causes politiques du désastre de 1870, je n'ai jusqu'à présent envisagé que les événements de France. Il nous faut maintenant passer la frontière. Alors qu'en 1870 la France ne se trouvait prête à la lutte, ni au point de vue militaire, ni au

1. Les détails de cette période de l'histoire de la Prusse sont empruntés principalement aux deux volumes (édition française par E. Jaeglé) des Pensées et souvenirs de Bismarck, à Bismarck et sa famille, par Robert de Keudell, et au second valnme de fiismarck et son temps, par Paul Matter.

point de vue des alliances, elle a trouvé devant elle un peuple qui s'était, au contraire, admirablement préparé à la guerre: voilà aussi une cause de notre désastre. Or d'où émanait cette cause? D'où venait cette différence entre ce peuple et nous ? Ce peuple était-il militariste ? Avait-il compris qu'il importait de se préparer? Avait-il consenti les sacrifices nécessaires à cette préparation ? Non, rien de tout cela. Aussi bien qu'en France, le parlement, les électeurs en Prusse se sont prononcés contre toute réforme de l'armée. Seulement en Prusse, il s'est trouvé un gouvernement digne de ce nom. Gouverner, c'est diriger. En France, l'autorité a en quelque sorte abdiqué. Elle a abandonné notre beau navire au courant de l'opinion. Rien d'étonnant à ce que le voyage ait mal fini.

En 1857, par suite de la maladie de Frédéric-Guillaume IV, celui qui devait être

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' 'uillaume 1*' avait été chargé de la régence. La situation de la Prusse, l'état de TAllemaf^ne, les luttes futures qu'il prévoyait, lui enjoignaient de réformer son armée. Aussi, en février 18G0, fait-il déposer à la Chambre, par son ministre de la Guerre, M. de Roon, un projet de réorganisation militaire. C'est le point de départ d'un conflit entre le gouvernement et le Parlement qui durera jus- • ju'en 1866, jusqu'à Sadowa. Mais, pour bien comprendre ce conflit, il faut dire tout d'abord un mot delà constitution politique prussienne d'alors.

Cette constitution date de 1848. Les ministres ne dépendent que du roi. Le pouvoir législatif est attribué également au roi et aux deux Chambres. Ces Chambres sont : la Chambre des seigneurs, composée de 60 membres nommés par le roi et de 180 élus parmi lea personnes possédant un certain revenu oq certaines distinctions ; la Chambre des députés ou Landtag, dont les élections se font à deux degrés.

Donc, en février 1860, Roon présente devant la Chambre des députés un projet de réorganisation militaire. Ce projet prévoyait entre autres la création de plus de cinquante régiments nouveaux. Pour cet accroissement du contingent une somme annuelle de neuf millions et demi de thalers était nécessaire. Devant l'opposition de la commission et du parlement, Roon retire son projet.

Mais ce retrait n'est qu'une ruse de guerre. Roon compte bien arriver à ses fins, mais par des voies détournées. Il fait réclamer en effet, par son collègue des finances, les millions dont il a besoin. Cette demande est présentée comme une demande faite une fois pour toutes, pour « compléter les mesures nécessaires au perfectionnement de l'état de mobilisation », bref, comme un crédit extraordinaire qu'il n'y aura pas à renouveler. Sous cette forme le crédit est accordé. C'est tout ce que Roon souhaitait. Une fois les millions en mains, il crée les nouveaux régiments qu'il avait en vain réclamés à laCham-

l»re. C'est bien. La Chambre est jouée pour rette année-là. Mais les années qui suivront, quel argent pourra être affecté à ces nouveaux régiments? On verra ! Le principal, pour l'instant, était de faire la réforme. Or, il n'y avait pas d'autre moyen de la faire. Parlant de la ruse employée par Roon, un des familiers de Bismarck, Robert de Keudell, écrit en effet : « Sans cet habile artifice, il est probable qu'on n'eût pu exécuter, vu l'état de l'opinion publique, la réforme indispensable en vue de la lutte suprême, dont l'Allemagne devait être le prix. »

Devant l'emploi que Roon fait du crédit accordé, les parlementaires ne peuvent pas ne pas s'apercevoir qu'ils sont joués : « Nous sommes dupés, s'écrient-ils ; au lieu des organisations provisoires, pour lesquelles on a voté l'argent, on en a créé d'immuables. Cette mesure produira d'intolérables augmentations d'impôts. » La réponse des électeurs ne se fait pas attendre. Dans deux ballottages, à la place de ÛDéraux-modcrés, ce sont

deux chefs de rextrôme-gauche qui passent.

En janvier 1861, Frédéric-Guillaume IV meurt. Guillaume I*' monte sur le trône. La Chambre doit être renouvelée en automne. Un parti se forme qui réclame : réduction du contingent, service de deux ans, diminution des impôts, etc. Gomme de raison c'est ce parti qui triomphe. Il ne reste plus à la Chambre que vingt-cinq conservateurs.

En janvier 1862, le ministère présente à la Chambre un budget où figurent les crédits nécessaires à Tentretien des nouTeaux régiments. La Chambre n'eût certes pas voté ces crédits. Bien loin, en efTet, d'accepter une augmentation des charges militaires, elle réclame le service de deux ans. Mais le budget ne vient pas en discussion. Un député propose, en effet, que le budget soit voté par chapitres spéciaux. C'était pour pouvoir mieux éplucher le budget de la guerre. Le ministère refuse. La proposition néanmoins est votée. Le ministère donne alors sa démission. Tous les ministres libéraux se retirent

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et le roi les remplace par des conservateurs. La Chambre est dissoute le 11 mars. *

Aux élections de mai, les conservateurs sont réduits à onze. Aucun des membres du cabinet n*est élu.

Le budget de 1862 n'était toujours pas voté. Le gouvernement présente donc à la fois les budgets de 1862 et 1863 où figurent toujours les fameux crédits qui se trouvaient d'ailleurs en grande partie déjà engagés. Le 23 septembre, par 273 voix contre 68, la Chambre les raye du budget. Le budget ainsi mutilé est approuvé par 308 voix contre 11.

Le vote était prévu par le gouvernement. Aussi, les jours précédents, le roi avait-il pensé à abdiquer. La réorganisation de l'armée lui paraissait indispensable pour le salut de son pays. Or il se heurtait à l'hostilité inébranlable, contre cette réorganisation, des électeurs et du Parlement.

Mais, avant de prendre une si grave décision, Guillaume I" veut encore faire une tentative, et il aDDclle Bismarck, dont il avait

été à même de juger la fermeté de caractère dans différentes missions qu'il lui avait confiées. Bismarck arrive à Berlin le 20 septembre, est reçu par le roi le 22. Dans ses Pensées el Souvenirs * il raconte ainsi son entrevue : « La silualion ne ni appariai clairemenl que lorsque Sa Majesté l'eut à peu près précisée^ dans les termes suivants : « Je ne veux pas gouverner, si je ne suis pas en état de le faire comme je peux en répondre devant Dieu, devant ma conscience et devant mes sujets. Or, je ne le puis pas, si je dois gouverner d'*iprès la volonté de la majorité actuelle du Landtag, et je ne trouve plus de ministres qui soient disposés à diriger mon gouvernement sans se soumettre, eux et moi, à la majorité parlementaire. Aussi me suis-je décidé à abandonner le pouvoir et j'ai déjà préparé mon acte d'abdication motivé par les raisons que j'ai indiquées. » ...S'a Majesté conclut en répétant qu'elle ne pouvait gouverner sans des ministres capables de faire prédominer ses vues,

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